Docteur ès chiffres

Leur passion pour la recherche et la transmission du savoir a conduit une poignée de CPA vers l’enseignement. De leur chaire, ils font un travail capital pour l'avenir de la profession.

Pendant ses études en comptabilité, Natalia Kochetova-Kozloski s’intéressait davantage au « pourquoi » qu’au « comment ». Elle ne se contentait pas des calculs; elle voulait comprendre la logique des règles et des procédures.

Née en Russie et arrivée aux États-Unis munie d’une bourse d’études au début des années 1990, elle aimait les séminaires et les cours théoriques, qui contentaient sa curiosité intellectuelle. Les deux dernières années de son baccalauréat, à Mobile (Alabama), son emploi en comptabilité analytique pour une firme d’ingénierie lui a permis de mieux cerner ses centres d'intérêt. « Le travail était intéressant, mais pas assez stimulant. Il est rapidement devenu routinier. »

Peu après, elle a poursuivi ses études supérieures et commencé à enseigner à l’Université de Géorgie à Atlanta. « Je n’ai pas commencé mon doctorat consciemment, explique-t-elle. J’ai plutôt suivi mon intuition. »

Mme Kochetova-Kozloski, aujourd’hui professeure agrégée à la Sobey School of Business à Halifax, n’a jamais douté de sa décision. Elle aime particulièrement la recherche, qui représente de 40 à 50 % de sa charge de travail. « Dans le monde universitaire, les possibilités sont infinies. On peut se consacrer à ses centres d'intérêt. »

RECHERCHE APPLIQUÉE

Elle aime contribuer à l’évolution du domaine, et donne comme exemple une série d’articles qu’elle a rédigés de 2002 à 2009 sur l’incidence que pourrait avoir la restructuration du processus d’évaluation des risques sur le jugement de l’auditeur. Certaines mesures alors envisagées ont depuis été intégrées aux normes internationales. Sachant que les décideurs tiennent compte des publications spécialisées, elle sent qu’elle a joué un rôle, bien qu’indirect, dans l’évolution des normes. Les décideurs se penchent maintenant sur la façon de réviser les normes dans un autre secteur et ils l'ont invitée, avec son équipe de chercheurs, à prendre part au débat, à Washington.

Mme Kochetova-Kozloski fait partie d’un groupe peu nombreux, mais essentiel. Alors que la majorité des professionnels comptables trouvent un emploi où ils mettront en pratique leurs compétences durement acquises, quelques-uns choisissent d’enseigner à la prochaine génération de comptables et d’effectuer des recherches qui auront une incidence sur la profession. D’autres exercent la comptabilité un certain temps, puis se redirigent vers l’université.

« Une profession doit avoir une base intellectuelle, un fondement théorique », affirme Merridee Bujaki, présidente de l’Association canadienne des professeurs de comptabilité, qui compte 650 membres au pays. « Elle doit se doter de mécanismes permettant à ses membres de communiquer entre eux, d’explorer des idées et de faire évoluer leur compréhension du domaine. Favoriser les échanges entre universitaires et professionnels peut réellement être fructueux pour la profession. »

Ainsi, elle croit que la recherche peut permettre de répondre à des questions clés sur le processus d’audit : Comment développe-t-on son jugement professionnel? Qu’est-ce qui peut influencer ce jugement, parfois de façon inappropriée? Comment un auditeur peut-il conserver son indépendance?

« De nombreuses recherches portent sur l’information financière, sur son incidence, indique-t-elle. Les chercheurs peuvent porter un regard critique sur son utilisation, ses effets sur le processus décisionnel et son intégration aux résultats des marchés boursiers, ou encore sur les modifications à apporter aux normes comptables. »

Mme Bujaki est professeure agrégée à la Sprott School of Business à Ottawa, où elle effectue des recherches sur divers sujets. L'une d'elles porte sur la comptabilité des travaux concernant le canal Rideau au fil des ans, dont on peut tirer d’importantes leçons en matière de développement des infrastructures.

« Les processus décisionnels politiques soulèvent fréquemment des questions comptables intéressantes, explique-t-elle. Par exemple, on s’interroge souvent sur le rapport coûts-avantages des projets d’infrastructures. » Or, les arguments actuels dans le débat sur le canal sont très semblables à ceux avancés il y a 200 ans, a-t-elle mis en lumière. Elle se concentre maintenant sur la dynamique de dépassement des coûts dans le contexte des travaux relatifs au canal Rideau.

Mme Bujaki fait également partie d’une équipe qui analyse la façon dont les sites de recrutement des huit plus grands cabinets comptables du pays reflètent la diversité de la main-d’œuvre.

« Il y a une parité presque parfaite entre les photos d’hommes et de femmes, mais une sous-représentation de certaines origines raciales et ethniques, dit-elle. Que les cabinets en soient conscients ou non, leurs sites comportent un message sous-jacent qui peut rendre la profession moins attrayante pour certains groupes et la priver des avantages qu’offre une main-d’œuvre plus diversifiée. »

Mme Bujaki a entamé sa carrière en 1990, mais a repris ses études à l’Université Queen’s en vue d’obtenir un doctorat en gestion après trois ans et demi dans un grand cabinet. Ses acquis universitaires conjugués à une expérience professionnelle concrète ont fait d’elle une excellente candidate pour un poste en enseignement supérieur, car cette combinaison est relativement rare.

James Barnett, Université de Waterloo/Timothy Daus, Fédération canadienne des doyens des écoles d'administration/Merridee Bujaki, Sprott School of Business/Glenn Feltham, Institut de technologie du nord de l'Alberta/Fred Phillips, Edwards School of Business de la Saskatchewan

UN OISEAU RARE ET LIBRE

« Le candidat idéal est très difficile à trouver, car ce sont là deux façons différentes de s’investir, indique-t-elle. On choisit souvent l’une ou l’autre, mais rarement les deux. »

Le manque de professeurs de comptabilité n’est pas un phénomène nouveau au Canada, mais il est exacerbé par le nombre croissant d’écoles de gestion, le départ à la retraite des baby-boomers, les budgets universitaires serrés, la faiblesse du dollar canadien et la hausse du coût des études.

Timothy Daus, directeur général de la Fédération canadienne des doyens des écoles d’administration, en donne une explication très simple. Comme la demande dépasse largement l’offre, la concurrence s’intensifie entre les écoles de gestion qui veulent attirer des professeurs. De ce fait, les salaires augmentent, et les petits établissements peinent à engager les professeurs dont ils ont besoin pour demeurer agréés.

Le Canada compte 22 écoles de gestion agréées par l’Association to Advance Collegiate Schools of Business, organisation mondiale établie à Tampa (Floride). Selon le type de diplômes qu’elles délivrent, on s’attend à ce que ces écoles maintiennent un certain équilibre entre les professeurs qui ont des acquis professionnels et ceux qui ont des acquis universitaires. Pour ce faire, elles doivent trouver les bons candidats.

La rareté des titulaires de doctorat peut donc forcer ces écoles à réorienter leurs programmes. « Elles sont tenues d’offrir des cours de comptabilité, qui font partie du tronc commun, mais pas forcément une majeure en comptabilité», explique M. Daus.

Glenn Feltham, président de l’Institut de technologie du nord de l’Alberta, détient deux B.A, un MBA, un diplôme en droit et un doctorat en comptabilité de l’Université de Waterloo. Il a enseigné à la faculté de comptabilité de l’Université Wilfrid Laurier, dirigé le département de comptabilité de l’Université de la Saskatchewan et été doyen de l’Asper School of Business de l’Université du Manitoba.

« Selon mon expérience, la demande de titulaires d’un doctorat ayant de l’expérience en comptabilité a toujours dépassé l’offre », dit-il, ajoutant qu’il est crucial pour l'essor de la profession de stimuler l’offre, et que c’est notamment grâce aux universitaires, titulaires ou non d’un doctorat, que le système comptable canadien est l’un des meilleurs du monde.

« La carrière exceptionnelle qu’on peut avoir et l’ampleur de la contribution qu’on peut apporter à la profession sont deux facteurs très importants. Ce n’est pas uniquement une question de doctorat; certains comptables ont quitté des cabinets très prospères parce qu’ils se passionnaient pour l’enseignement. »

C’est ce qu’a fait James Barnett, conférencier à la School of Accounting and Finance de l’Université de Waterloo. Il a été directeur de l’école pendant six ans et directeur fondateur de son programme de maîtrise en fiscalité, qui est offert au centre-ville de Toronto.

Il s’est notamment consacré à l’élaboration de cours qui vont au-delà de la mémorisation et des calculs.

« J’aime créer des cours de fiscalité qui aident les étudiants à comprendre la matière, à résoudre des problèmes et à conseiller leurs “clients”, dit-il. Nous voulons qu’ils comprennent le fonctionnement du système et la logique des choses. Pourquoi cette règle? S’ils en comprennent la justification, ils pourront mieux s’en souvenir et savoir qu’ils ont trouvé la bonne réponse. »

M. Barnett a choisi l’enseignement après 15 ans dans le milieu comptable, lorsqu’il a commencé à s’interroger sur son avenir. « Je me suis demandé si je voulais rester associé de fiscalité pendant encore 20 ans. »

Sans surprise, il a dû accepter une importante baisse de salaire.

Statistiquement, les comptables qui travaillent dans l’enseignement gagnent moins que leurs collègues en entreprise. Selon l’étude de 2015 sur la rémunération des CPA, leur salaire annuel moyen est de 122 000 $, par rapport à 151 000 $ pour l’ensemble de la profession.

Comme la concurrence entre les écoles de gestion fait augmenter les salaires, certains professeurs peuvent toucher dès le départ autant, et parfois plus, que les comptables professionnels en début de carrière. Avec les années, toutefois, le salaire des professeurs perd du terrain. Et si on le compare au salaire d’un associé, l’écart peut être considérable.

Cela dit, M. Barnett n’a jamais regardé en arrière. « Je ne regrette pas d’avoir quitté le cabinet. Et puis, ajoute-t-il en riant, je n’ai pas à craindre d’être poursuivi par un étudiant si je fais une erreur en classe. »

Fred Phillips, titulaire d’un doctorat de l’Université du Texas, est professeur à l’Edwards School of Business de la Saskatchewan depuis près de 20 ans. Il a surtout donné des cours d’introduction à la comptabilité générale et d’audit comptable, au premier cycle.

Ses recherches portent sur les méthodes d’enseignement qui favorisent la réussite des diplômés sur le marché du travail.

Sa dernière étude, en cours de publication, démontre que la simplification de problèmes complexes peut favoriser la mémorisation à court terme, mais pas à long terme. Il donne un exemple tiré d’un cours d’introduction à la comptabilité de gestion, où les étudiants apprennent plus rapidement à faire des analyses coût-volume-profit quand on leur présente des problèmes successifs de calcul dans un ordre établi (seuil de rentabilité en unités puis en chiffre d’affaires, bénéfices réalisés) plutôt que dans un ordre aléatoire.

Toutefois, si on évalue ces étudiants une semaine plus tard, ils obtiennent en moyenne une note inférieure de 50 % à celle des étudiants qui ont appris à résoudre des problèmes présentés en ordre aléatoire. Il conclut que l’intégration de défis au processus d’apprentissage, comme la variation fréquente de la nature des problèmes pour éviter que les étudiants apprennent les choses par cœur, favorise la mémorisation à long terme.

« Même s’il s’agit d’un seul sujet enseigné au début du programme, le fait de savoir que la meilleure méthode d’enseignement n’est pas nécessairement la plus rapide et la plus facile a des répercussions sur l’élaboration de méthodes pour les niveaux plus avancés », explique M. Phillips. Une autre de ses études, dans un contexte de comptabilité générale, révèle que l’esprit critique des étudiants se développe davantage quand ils donnent de la rétroaction que quand ils en reçoivent.

M. Phillips se souvient du jour où il a annoncé à ses collègues du cabinet qu’il voulait enseigner. « Ils m’ont dit que ma carrière et mon salaire ne seraient jamais à la hauteur des leurs. »

Il n’en est pas moins convaincu, comme M. Barnett, d’avoir pris la bonne décision. « Je vis bien et je n’ai pas l’impression d’avoir abandonné quelque chose que je regrette. Je me considère chanceux d’avoir choisi ce parcours. »

Les personnes qui ont repris le chemin de l’université s’entendent pour dire que cette vie n’est pas faite pour tout le monde, mais qu’elle est très enrichissante quand on recherche la souplesse et l’indépendance qu’offre un poste de professeur.

« La plupart des gens qui songent à l’enseignement universitaire vous diront qu’il s’agit d’un choix de vie », souligne Mme Bujaki, qui avait déjà trois enfants quand elle a fait son doctorat. « Pourtant, on ne travaille pas moins, et on subit du stress – songez à la pression liée aux fréquentes publications ou aux conséquences de la non-obtention de la permanence.

« Les attentes en matière de productivité et d’activités sont bien définies, et les semaines sont très chargées. La vraie différence, c’est qu’on se gère soi-même. Je peux me consacrer à des sujets qui me passionnent. Parfois, je suis tellement motivée que je n’ai pas l’impression de travailler. »

Il y a probablement peu de comptables en cabinet qui diraient la même chose pendant la période des impôts.

Pour favoriser le recrutement de comptables au sein des universités, les professeurs interrogés pensent qu’il faut notamment améliorer les programmes d’aide financière aux doctorants. Diverses organisations professionnelles et universités offrent déjà de l’aide, mais les montants n’ont pas suivi l’évolution du coût de la vie et ils ont toujours été loin de compenser la perte de revenu découlant de plusieurs années d’études.

Les professeurs suggèrent que les parties prenantes de la profession se mobilisent pour aider les étudiants et que les exigences en matière de présence à l’université soient modifiées pour les programmes de doctorat.

Toutefois, ils croient que ce sont les professeurs, comme eux, qui peuvent avoir la plus grande influence en ciblant rapidement les étudiants prometteurs, en leur expliquant en quoi consiste une carrière universitaire et en leur en faisant valoir les avantages.

« Les gens pensent souvent qu’il s’agit de donner quelques cours, mais c’est un métier beaucoup plus intéressant que ça », explique Mme Kochetova-Kozloski. Pour une personne motivée qui tient à son indépendance, il s’agit d’un excellent mode de vie. »

Quand elle était jeune, ses conseillers pédagogiques l’ont encouragée à envisager des études supérieures. Elle tente aujourd’hui de faire la même chose pour certains de ses étudiants. Elle leur parle des deux facettes du métier, soit l’enseignement et la recherche, et des occasions intéressantes de servir la profession. En outre, elle siège au conseil d’administration de CPA Nouvelle-Écosse et de l’École de gestion CPA Atlantique, ce qui lui permet de maintenir des liens avec le milieu comptable à l’extérieur des universités.

Elle prend aussi son rôle de mentore très au sérieux et aime particulièrement aider les étudiants étrangers à se faire une place dans un nouveau pays, comme elle a naguère eu à le faire. « C’est très gratifiant de voir des étudiants gagner en maturité pendant quatre ans et s’ouvrir des portes dans ce pays, dit-elle. Parfois, par nos encouragements, notre mentorat et nos conseils, nous pouvons littéralement changer la vie d’une personne. »

À propos de l’auteur

Susan Smith


Susan Smith est une rédactrice indépendante établie dans la région de Toronto.

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