Un reçu, s’il vous plaît

Les transactions en argent ont souvent l'air de bonnes affaires, mais quand les choses tournent mal, on regrette vite l'absence de preuve de paiement, et on finit pas mal moins « comptant ».

J’aime les motos. Ma femme Helena aussi. Alors, il y a quelques années, pour notre anniversaire de mariage, j’ai déniché au petit magasin du coin ce que je croyais être le cadeau idéal : un scooter électrique. Prix : 200 $. Et si je payais comptant sans demander de reçu, 150 $. Marché conclu. J’ai un faible pour ce genre d’entente : une poignée de main, zéro papier inutile. La semaine dernière, nous avons fait réparer notre aspirateur. « 60 $, tout compris », m’a précisé le réparateur. Il y a, dans cette façon de faire, une simplicité qui me plaît.

Mais revenons au scooter. Dès mon retour à la maison, je l’ai montré à Helena qui, à ma grande surprise, m’a dit qu’elle n’allait pas s’en servir. Je n’avais qu’à le rapporter. En route vers le magasin, j’ai senti que cette histoire n’allait pas bien se terminer.

De fait, le commerçant m’a regardé comme s’il ne m’avait jamais vu auparavant et n’a pas voulu me rendre mon argent. Je n’avais pas de preuve d’achat, et de toute manière, il n’avait aucune politique de remboursement. Fin de la discussion. Je suis rentré chez moi bredouille.

Peu de temps après, le commerçant a fermé boutique. Ce qui est probablement monnaie courante pour ce type d’établissement. Mais il n’en demeure pas moins que les affaires qu’on y fait ne sont pas sans répercussions.

Selon Statistique Canada, les transactions commerciales sans taxes ni reçu priveraient le gouvernement canadien d’environ 45,6 G$ par année, ce qui représente 2,4 % de notre PIB.

Et, s’il n’est pas illégal d’acheter un scooter sans facture ou de ne pas payer les taxes sur la réparation d’un aspirateur, ces transactions n’ont sûrement pas fait de moi un citoyen modèle. Quand un client accepte de payer en espèces, sans facture, sans taxes, il envoie au vendeur un message clair : « Peu importe que tu ne déclares pas cette vente au fisc, parce qu’il se peut très bien que moi aussi, je cache des choses dans ma déclaration de revenus. » En 2014, l’ancienne ministre du Revenu national Kerry-Lynne Findlay a affirmé : « [L’]existence même de l’économie clandestine va à l’encontre des valeurs fondamentales canadiennes d’équité, d’honnêteté et d’intégrité. Ne pas s’y opposer, c’est porter atteinte à l’intégrité de notre système fiscal. »

Au-delà de cette perspective globale, il peut s’avérer coûteux de s’aventurer du côté de l’économie souterraine (autre façon de désigner l’économie clandestine). Pour ma part, j’y ai laissé 150 $ et, chaque fois que nous passons devant le magasin, j’ai un souvenir amer des dangers financiers liés à ce genre de transactions.

Autre exemple : celui d’un professionnel ontarien que nous appellerons Antonio (il souhaite rester anonyme). Un couvreur lui avait promis que la réparation qu’il venait d’effectuer tiendrait au moins cinq ans. Or, deux ans après, Antonio a décelé une fuite. Lorsqu’il a appelé le couvreur, l’homme est venu vérifier le toit, a déclaré que le travail lui semblait correct et est parti comme si de rien n’était.

« Et non, reconnaît Antonio, nous n’avions pas de garantie écrite. » Heureusement, il a trouvé un autre spécialiste qui a réparé la fuite. Tout cela est arrivé il y a plus de dix ans, et même si Antonio ne se rappelle pas combien il a perdu en tout, il se souvient que cet épisode concernant la toiture est venu clore de très longs travaux de rénovation de 200 000 $ durant lesquels les échéances n’ont jamais été respectées.

« Je sais qu’il faut tout mettre par écrit, dit Antonio, jusqu’à la date où l’on cloue la dernière planche, mais je ne suis pas doué pour ça. »

« Bien sûr, les entrepreneurs ont beaucoup d’autres projets dont ils doivent s’occuper, mais j’ai toujours l’impression qu’ils profitent de nous. J’ai même quelquefois le sentiment qu’ils montent leur prix quand ils apprennent que je suis un professionnel. »

J’abonde dans le même sens. Quand Helena et moi avons voulu vendre notre Mazda d’occasion, au lieu de retourner voir le concessionnaire, nous avons opté pour la solution la plus simple. Une de nos connaissances se lançait dans le commerce de voitures d’occasion et cet homme nous a assuré qu’il pourrait obtenir pour la Mazda un prix supérieur à celui que nous aurait offert le concessionnaire. Nous nous sommes serré la main, puis nous lui avons confié notre auto.

Deux jours plus tard, coup de théâtre. Le vendeur nous a appris que notre voiture ne pouvait plus être vendue car, comble de malchance, elle venait d’être volée sur son propre terrain. La police a rédigé un rapport et, comme pour le scooter, l’histoire s’est arrêtée là.

Comme le dit Helena : « Les gens qui négligent la paperasse ne se font pas toujours prendre, mais ils sentent le roussi. » Et bien que les statistiques montrent que des milliards de dollars sont engloutis chaque année dans l’économie souterraine, peu de gens sont prêts à admettre qu’ils se sont fait avoir. Personne ne veut avouer qu’il a pris un raccourci plus ou moins légal et perdu au change.

On l’apprend parfois par ceux qui réparent les pots cassés.

Nicole Silver est responsable des relations publiques et du marketing numérique à TrustedPros Inc., plateforme qui aide les propriétaires de maison à trouver des entrepreneurs de bonne réputation, en fonction des évaluations d’autres clients et d’une cote établie par un système de notation.

Dans un article publié sur le site Web de TrustedPros, Mme Silver cite un entrepreneur, qui raconte ceci : « La semaine dernière, j’ai reçu l’appel d’un client; il avait confié un projet de rénovation de cuisine à un entrepreneur qui cherchait, de toute évidence, à l’escroquer. Les comptoirs en granit avaient été installés avant les entrées d’eau, de gaz et d’électricité. Les armoires avaient été recyclées à partir d’armoires provenant de travaux antérieurs. Le client va devoir faire enlever presque tout ce qui a été fait. Il a déjà versé plus de 75 % du montant dû à l’entrepreneur, qui lui avait demandé 20 000 $. Or, j’ai rapidement estimé les travaux à faire à 45 000 $. L’entrepreneur avait délibérément sous-estimé le projet pour obtenir le contrat et arnaquer le client, qui a dû payer la tranche restante pour l’achèvement des travaux. »

TrustedPros encourage le public à engager des entrepreneurs sûrs, mais les petites entreprises honnêtes aussi peuvent se faire flouer.

Prenons Andy (nom fictif), un peintre en bâtiment d’expérience qui vivote depuis 40 ans. Il évite la paperasse, mais soutient que l’Agence du revenu du Canada obtient toujours sa juste part.

« Quelle est la pire chose pour un entrepreneur comme moi? Ne pas être payé – et ça arrive souvent », dit-il.

On lui demande fréquemment pourquoi il ne fait pas de contrat. « Contrat ou pas, si une personne a décidé de ne pas payer, elle ne paiera pas. »

Récemment, une cliente lui a versé seulement une partie du montant des travaux. Quand il lui a réclamé le reste (300 $), elle a dit qu’elle l’avait payé comptant. « Mais c’est faux, soutient-il. C’est ma parole contre la sienne. Et je ne me sens pas apte à aller plaider ma cause à la cour des petites créances. »

La semaine dernière, Helena et moi avons engagé un installateur professionnel de couvre-fenêtres. J’ai payé 75 $ comptant et je n’ai pas demandé de reçu. Je suppose que si j’étais entrepreneur, je serais comme Andy. Et je ne sais pas ce que je ferai si jamais les couvre-fenêtres ne font pas l’affaire.

Joyce Reynolds, vice-présidente directrice, Affaires gouvernementales de Restaurants Canada, siège au comité consultatif sur l’économie clandestine de l’Agence du revenu du Canada. Quand on lui a demandé ce que quelqu’un comme moi pouvait faire pour lutter contre l’économie souterraine, l’une des simples suggestions qu’elle a fournies a été très brève : « Demander un reçu. »

Je promets que je vais essayer de le faire.

À propos de l’auteur

Peter Carter


Peter Carter est rédacteur pigiste à Toronto.

Faits saillants

Participez à ce rendez-vous annuel (en anglais) des dirigeants financiers d’OSBL pour obtenir des conseils sur la gestion de votre organisation et tirer parti des connaissances d’experts.

Pour ne rien manquer des principales mesures du #budget2017, suivez CPA Canada sur les médias sociaux et regardez notre vidéo en direct.