Travailler dans la clandestinité

Ils savent que c’est mal, mais ceux qui travaillent au noir ou paient sous la table disent le faire pour survivre.

Il y a deux ans, Howard (nom fictif, comme tous ceux qui suivent) a été licencié quand son entreprise a délocalisé quelques milliers d’emplois vers le Mexique. Il a alors enchaîné les petits boulots, et il est finalement devenu homme à tout faire. « Un travail considéré comme illégal, souligne-t-il, mais qui n’est pas plus condamnable que ce que font les sociétés en transférant des emplois au Mexique, où les gens sont rémunérés au dixième de mon salaire. »

L’économie souterraine, telle que six de ses acteurs la décrivent ci-dessous, semble être synonyme d’insécurité, de souffrance, de malchance et d’une bonne dose de ressentiment. Même si certains travailleurs clandestins arrivent assez bien à s’en sortir, beaucoup ne pourraient pas survivre sans le travail au noir. Ils recevraient probablement de l’aide sociale et coûteraient encore plus cher aux contribuables.

DE BONS EMPLOIS PERDUS

Howard et Steve exécutent toutes sortes de travaux pour leurs clients : réparations, peinture, tonte de pelouses, camionnage, et autres tâches de la sorte. Howard, 55 ans, était ingénieur civil dans une grande entreprise manufacturière qui a transféré de très nombreux emplois au Mexique. Dans le cadre de ses fonctions (avant la délocalisation), il attribuait des contrats à des ouvriers qualifiés (menuisiers, soudeurs, plombiers, etc.). C’est ainsi qu’il a appris son « métier » actuel.

Steve, qui est dans la quarantaine, a été pendant huit ans responsable de chantiers de construction. « C’était l’époque où le gouvernement Harper injectait des masses d’argent dans les infrastructures, se rappelle-t-il. Mais l’État ne respectait pas les échéances et ne payait pas dans les 90 jours. Les entrepreneurs, qui s’étaient engagés d’avance pour des millions de dollars, ont fini par se retirer et ont renvoyé la moitié des employés. Les contrats sont devenus très précaires, et puis tout s’est arrêté. »

Howard gagnait 88 000 $ par année et Steve, 120 000 $; toutefois, ils travaillaient 60 heures par semaine. Aujourd’hui, ils gagnent la moitié de cela (ou moins), mais, fait remarquer Howard, « je ne travaille que 30 heures, et quand je soustrais l’impôt et les dépenses associés à mon salaire précédent, je me retrouve avec le même montant en poche. » Il ajoute : « Je n’aime pas travailler de cette façon, mais je le fais quand même. »

Steve et Howard sont très conscients de la précarité de leur situation. Ils cherchent activement un travail stable. « Juste cette semaine, j’ai postulé à une dizaine d’emplois », signale Steve.

Howard sait très bien pourquoi on fait appel à ses services : il demande 25 $ l’heure et ne facture pas les taxes. « Un plombier coûte 80 $ l’heure, souligne-t-il. Cela se comprend, car celui-ci doit payer son équipement et son camion. Mais la plupart des gens ne peuvent plus s’offrir ces ouvriers spécialisés. »

Sylvia fait le ménage chez des particuliers. Sa condition est encore plus incertaine que celle d’Howard et Steve. À 63 ans, après avoir laissé le travail qu’elle faisait sur des navires de transport de marchandises, elle vit de deux petites rentes, dont une d’invalidité. « Je me sens parfois très fatiguée et je ne peux donc pas occuper un emploi cinq jours par semaine, même à quatre heures par jour », dit-elle.

Elle ne déclare que ses revenus de retraite, pas les ménages. « Il n’est jamais arrivé qu’un client me demande de lui facturer les taxes », affirme-t-elle. Si elle avait un accident au travail, cela compliquerait les choses, comme pour Howard et Steve.

Sylvia dit vivre juste au-dessus du seuil de la pauvreté, et son revenu supplémentaire lui permet simplement de rester à flot. « Je ne vois pas comment m’en sortir autrement », poursuit-elle. Si elle déclarait des revenus supérieurs à 5 400 $, son indemnité d’invalidité serait supprimée. Face à la situation, certains fonctionnaires se montrent compréhensifs. « Ils m’incitent à travailler juste assez pour ne pas perdre mon indemnité. »

DÉSOLÉ, LA CUISINE EST FERMÉE

Christian avait ouvert un premier restaurant et, dix ans après, il en avait lancé un second. Environ deux ans plus tard, quand le fisc lui a réclamé la TPS non payée, il a fait faillite et fermé boutique.

Il ne déclarait pas la totalité de ses revenus, et il payait des employés et des fournisseurs au noir. « Je n’avais pas le choix si je voulais me verser un petit salaire. » Les profits étaient rares et très espacés, et il n’avait que l’argent qu’il avait mis de côté en prévision des mauvais jours. « Le seul moyen de survivre d’un trimestre à l’autre était de tricher », soutient-il.

Lorsque le gouvernement québécois a exigé l’installation de modules d’enregistrement des ventes (MEV), « cela nous a obligés à déclarer la majorité de nos ventes; il fallait donc trouver un moyen d’épargner ailleurs, par exemple sur les salaires », indique Christian. Il était aussi possible de tricher avec les coupons de promotion du restaurant que des tiers, par exemple La Forfaiterie, vendaient à leurs clients. Ces ventes étant assez faciles à dissimuler, Christian ne les déclarait pas.

La restauration est un secteur très réglementé. « Une semaine à peine après l’ouverture, les inspecteurs étaient déjà là pour voir si je respectais les normes. Ils vérifiaient les sections non-fumeurs, l’hygiène en cuisine, l’accès aux handicapés, etc. Je suis dans le secteur privé, voyez-vous. Alors je sentais que j’étais considéré par ces fonctionnaires comme un exploiteur qui veut se remplir les poches aux dépens de tout le monde. »

Selon Christian, sa chute a suivi une trajectoire inévitable. « La première année, j’ai investi mon argent personnel. La deuxième année, je me suis enfoncé dans les dettes. La troisième année, je tenais mes créanciers à distance. » Christian remettait souvent en retard les taxes qu’il percevait, parce que c’était la seule charge qui pouvait attendre, précise-t-il. « Puis, un jour, Revenu Québec décide que c’est assez et ne vous lâche plus, ajoute-t-il. On gèle votre compte bancaire, et vous ne pouvez plus payer les employés ou les fournisseurs. On vous traite comme un criminel alors que vous essayez seulement de respirer un peu. Avoir su, je ne me serais jamais lancé dans ce secteur. »

PAS VU PAS PRIS… MAIS APRÈS?

Jessica et Mike ont choisi le commerce de détail. À la retraite depuis environ huit ans, Jessica a été propriétaire de deux magasins. Elle s’était d’abord essayée dans un marché aux puces où, dit-elle, « je ne déclarais que 70 % de mes revenus, mais beaucoup de vendeurs ne déclaraient rien du tout ». Ils jouaient avec le feu, selon elle.

Puis elle a ouvert un magasin. Dans les bonnes années, elle pouvait gagner jusqu’à 100 000 $. Mais pour y arriver, elle recourait à différents stratagèmes, par exemple la double comptabilité. Grâce à ce système, une facture sur trois n’était pas déclarée.

Un jour, elle a fait installer un guichet automatique dans son magasin, et elle l’approvisionnait elle-même. L’exploitant facturait 2,50 $ par transaction : il gardait 1,50 $ et remettait 1 $ à Jessica. « C’est le meilleur moyen de cacher des revenus, confie-t-elle. Le fisc ne pouvait pas me coincer. »

Après avoir vendu son premier magasin à profit, elle en a ouvert un autre où elle a utilisé les mêmes astuces. Mais Jessica avait un problème : le jeu. Elle allait souvent à Las Vegas, où elle perdait de grosses sommes. « C’est ce qui m’a tuée », admet-elle. Elle est tombée malade, son fils se droguait, et les employés lui faisaient faux bond. « Si je n’avais pas joué, j’aurais pu m’en sortir. Mais je fuyais mes problèmes et je me réfugiais au casino. »

Mike, lui, a un magasin de détail depuis deux ans, mais a beaucoup de difficulté à y arriver. « Quand nous avons des profits à cacher, nous déclarons de fausses dépenses, dit-il. Il y a toujours des gens qui sont prêts à fournir de fausses factures pour des réparations ou des rénovations. En réalité, nos bénéfices sont si faibles que nous n’avons pas à falsifier de beaucoup nos dépenses. »

UNE FORME DE RÉVOLUTION

Il vaut la peine de souligner que certains des travailleurs clandestins interviewés ont des solutions pour éradiquer l’économie souterraine. « La meilleure façon de supprimer une bonne partie du travail au noir serait de créer une économie intermédiaire, suggère Christian. Par exemple, un petit entrepreneur pourrait avoir le droit de gagner 30 000 $ ou 40 000 $ sans payer de taxes. Au moins, il ne serait pas assisté social ou chômeur. »

Christian pense qu’il faudrait installer des MEV dans tous les magasins de détail, peu importe leur type et leur taille, et non pas seulement dans les restaurants. « Les grandes entreprises réussissent à cacher des dizaines de millions chaque année », dit-il.

Quant à Steve, ses commentaires sont empreints d’un fort ressentiment. « Le gouvernement devrait nous laisser tranquilles! S’il me restait 80 000 $ sur 100 000 $, ça irait. Mais nous sommes taxés de tous bords tous côtés. On nous enlève 50 % de nos revenus. Quand on embête trop les gens, ceux-ci trouvent une façon de donner le change. C’est une forme de révolution : vous l’aurez voulu! »