La grande omelette du libre-échange

Il ne faudrait pas refuser d’ouvrir les frontières entre deux pays parce qu’une portion de la population y perd au change.

Important traité de libre-échange entre l’Europe et le Canada, l’Accord économique et commercial global (AECG) devrait être ratifié selon toute attente. Je n’entrerai pas dans les détails, complexes et ennuyeux, mais disons qu’il éliminera la quasi-totalité des droits de douane entre les deux zones commerciales et élargira l’accès aux marchés publics. La signature d’un tel accord est un vrai défi par les temps qui courent, car les politiciens se montrent plus « anti-libre-échange » que jamais. On n’a qu’à regarder chez nos voisins. Lors de la campagne pour l’investiture démocrate, Hillary Clinton a dû défendre des positions protectionnistes pour battre Bernie Sanders, tandis que Donald Trump ne réclamait rien de moins que le retrait des États-Unis de l’ALENA.

Brandissant le spectre de la mondialisation, les politiciens cherchent à séduire quelques électeurs supplémentaires. Or, ils font fausse route et seraient plus au diapason de ces derniers, qui sont aussi des consommateurs, s’ils les consultaient à l’occasion. En effet, selon la plupart des sondages cités dans un récent article du New York Times, les électeurs jugent les accords de libre-échange généralement positifs. Le problème? On ne les écoute jamais. Ceux qui se font entendre haut et fort lors des discussions sont les lobbys, agissant pour les entreprises les plus susceptibles de perdre des acquis ou des parts de marché si la compétition étrangère s’installe. Par ailleurs, les journalistes analysent souvent ce type de négociation du point de vue des entreprises directement touchées, au lieu de se demander si cela profiterait à la majorité des citoyens. Y a-t-il là un tabou?

Bien des économistes s’entendent pourtant sur les vertus du libre-échange. En faisant baisser les prix, celui-ci enrichit les consommateurs et hausse la productivité des économies concernées, et ce, même si certains emplois doivent disparaître au sein des entreprises les moins efficaces. Il en a été ainsi de l’ALENA. Des économistes de l’Université Yale et de la Réserve fédérale américaine ont même calculé que grâce à la réduction des tarifs aux frontières, les salaires réels avaient augmenté de 0,32 % pour les Canadiens, de 0,11 % pour les Américains et de 1,72 % pour les Mexicains.

À l’opposé, on retrouve le sempiternel conflit sur le bois d’œuvre, futur cas d’école sur les effets néfastes du protectionnisme. Et presque tout le monde y perd, hormis les entreprises américaines ayant fait pression pour que le gouvernement impose des barrières tarifaires. Mes anciens collègues de l’Institut économique de Montréal ont calculé que les tarifs douaniers sur le bois d’œuvre canadien entre 2006 et 2015 ont coûté plus de 2 G$ aux producteurs canadiens, et mené à la perte de milliers d’emplois dans cette industrie. Les consommateurs américains ne sont pas mieux lotis. Puisqu’ils payent leur « 2 par 4 » plus cher quand les importations canadiennes diminuent, ils ont déboursé sur la même période 6,36 G$ de plus que si le bois canadien avait été exempt de droits de douane. Les gagnants sont les producteurs américains, avec un bénéfice net supplémentaire enregistré de 4,63 G$. Voilà des efforts de lobbying payants!

Bien sûr, tout n’est pas rose avec le libre-échange, et la mondialisation entraîne inéluctablement des pertes d’emploi, notamment chez les travailleurs les moins instruits. Mais globalement, les avantages pèsent bien plus lourd que les inconvénients, et il ne faudrait pas refuser d’ouvrir les frontières entre deux pays parce qu’une portion de la population y perd au change. Comme dit le proverbe : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs...

Une solution? Que les gouvernements mettent en place des politiques publiques qui viendraient amortir le choc pour les « vrais perdants » du libre-échange, leur permettant ainsi de se réorienter sur le marché du travail tout en profitant des bénéfices de ces nouveaux accords commerciaux. Une autre approche du gagnant-gagnant. 

À propos de l’auteur

David Descôteaux


David Descôteaux est chroniqueur économique dans la région de Montréal.

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