J’accuse…!

Les grandes sociétés ont leur propre économie souterraine, régie par le principe des yeux fermés.

Souterraine en théorie, l’économie dite clandestine s’étale au grand jour. L’entrepreneur qui travaille au noir, le revendeur de cannabis qui écume le quartier et l’exploitant d’un site Web qui offre des films piratés se livrent assez ouvertement à leurs activités. L’avocat qui crée des sociétés-écrans au Panama est peut-être moins visible pour le grand public, mais pas pour ceux qui cherchent ses services. Le dénominateur commun? Des vendeurs et des acheteurs consentants. Les pouvoirs publics tâchent de réglementer, d’interdire ou de taxer les flux économiques secrets, mais le nombre de parties en cause complique les choses. Ces activités sont parfois si répandues, si patentes qu’il y a consensus pour les autoriser éventuellement, à condition qu’elles soient réglementées, ce qui mène généralement au lancement d’entreprises fort profitables (pensons à Uber ou à la marijuana).

Si certaines activités illicites finiront par être légalisées, dans l’intervalle, ceux qui s’y adonnent se justifient : « Tout le monde le fait, et si je m’abstiens, les autres continueront. Je ne nuis à personne, sauf peut-être au fisc et aux grandes sociétés, qui engrangent des profits substantiels. Et puis certaines règles et lois n’apportent pas grand-chose, à dire vrai. Les autorités sont au courant de la situation mais la tolèrent, au lieu d’y remédier. » Ces excuses cachent une vérité indéniable : l’économie clandestine existe parce qu’elle profite à ceux qui l’alimentent.

On s’offusque quand certaines tractations douteuses nous causent du tort. Les contribuables lourdement imposés en veulent aux petites gens qui échappent au fisc. Les gagne-petit fulminent contre les bien nantis, leurs conseillers, leurs paradis fiscaux. Le milieu de la haute couture s’indigne devant la montée de la contrefaçon, mais les consommateurs se justifient en invoquant les prix stratosphériques des articles griffés.

Les grandes sociétés ont leur propre économie souterraine, régie par le principe des yeux fermés. Prenons Wells Fargo. Les employés y touchaient des primes en fonction du nombre de comptes bancaires et de cartes de crédit par client. Ils se sont donc mis à ouvrir des comptes à l’insu de leurs clients, ce qu’ils justifiaient par divers arguments : « Le coût absorbé par le client est insignifiant. Et le client qui veille sur ses affaires peut demander la fermeture des comptes, alors tant pis pour lui s’il ne prend pas la peine de vérifier ses relevés. Tout le monde le fait, et le directeur est au courant. C’est le système de primes qui nous incite à agir ainsi, alors où est le mal? »

Les procédés douteux, voire illicites se multiplient, au-delà des services financiers : le garagiste fait des réparations inutiles, le fabricant lésine, accélère et bâcle le travail pour livrer à temps (au diable la qualité), l’entrepreneur verse des pots-de-vin, le cabinet-conseil facture des heures fictives. Certes, on peut blâmer les employés peu scrupuleux, mais que dire de la haute direction et du conseil d’administration, qui choisissent de fermer les yeux?

Tout commence par une idée fixe : damer le pion aux concurrents et faire monter tant le résultat par action que le cours de l’action. Les conseils d’administration et les PDG élaborent donc des stratégies bien légitimes : élargir la gamme des services, accroître la rentabilité par opération, augmenter la productivité, décrocher des contrats d’envergure. Le hic, c’est que les régimes de rémunération incitative épousent ces objectifs. Mais attention, les employés – et les cadres – apprennent vite à se jouer du système. Et puis soudain, une combine éclate au grand jour. Le PDG jure qu’il n’en savait rien. Quelques boucs émissaires sont licenciés, le PDG récolte quand même sa prime, et rien ne change.

« Où étaient donc les auditeurs internes de Wells Fargo? » s’interrogent certains collègues. De fait, pour lutter contre la tricherie, l’application de la loi ne suffit pas. Il faut changer la culture, pour que le personnel soit fier de fournir un service de qualité, qu’il vise l’excellence, et pour ainsi dépasser les concurrents et accroître les bénéfices, en toute légalité. Plus facile à dire qu’à faire.

À propos de l’auteur

Karen Wensley


Karen Wensley, MBA, est chargée de cours en éthique professionnelle à l’Université de Waterloo et associée retraitée d’EY.

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