Hommes de peu de foi

Des vols ciblant les églises aux escroqueries menées par les télévangélistes, la multiplication des fraudes au nom de la religion montre à quel point la foi aveugle peut être exploitée.

En juillet dernier, le père Amer Saka de l’église catholique chaldéenne St. Joseph, située à London en Ontario, a été accusé de fraude. Il aurait dérobé plus de 500 000 $ à un fonds en fiducie établi à l’intention des réfugiés syriens. La Presse canadienne a rapporté que, selon la police, il aurait reçu cet argent d’une vingtaine de donateurs dans le cadre d’un soi-disant programme de parrainage visant à faire venir des familles de réfugiés au Canada.

M. Saka a été arrêté après une enquête de cinq mois. On a repéré des victimes en Ontario, aux États-Unis et dans d’autres pays où des réfugiés tentent de venir au Canada. L’homme de 51 ans fait face à deux chefs d’accusation : fraude de plus de 5 000 $ et possession d’un bien obtenu illégalement dont la valeur excède 5 000 $. Les conditions de sa libération sous caution lui interdisent les casinos tant que la cause n’aura pas été entendue. Selon le London Free Press, il a reconnu avoir dilapidé au jeu plus de 500 000 $ provenant dudit fonds en fiducie.

L’église St. Joseph, où M. Saka était pasteur avant de faire l’objet de soupçons en mars, compte parmi ses paroissiens de nombreux immigrants de première génération originaires de Syrie, ainsi que bon nombre de fidèles qui ont des racines dans cette région du monde. M. Saka a dit à des amis qu’il avait œuvré auprès des détenus de la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib, en Irak. Si la chose est vraie, elle a sans doute conféré à M. Saka une stature spirituelle qui l’a bien servi durant sa collecte de fonds prétendument destinés aux réfugiés syriens.

Dans le cadre du programme fédéral de parrainage privé des réfugiés, les gens qui désirent être parrains doivent réunir des fonds suffisants pour aider les arrivants à s’établir, soit environ 12 000 $ pour l’établissement d’une seule personne et 27 000 $ pour celui d’une famille, signalait le Toronto Sun.

Stupéfaits des accusations, les membres de l’église ont craint que la fraude n’empêche des réfugiés de venir au Canada. Toutefois, quelques jours après l’éclatement du scandale, le diocèse catholique romain de Hamilton a promis de faciliter tout parrainage qui avait déjà été amorcé par l’entremise de M. Saka, a indiqué le London Free Press. Le scandale a aussi semé le désarroi dans la collectivité, qui n’imaginait pas qu’un guide spirituel puisse agir de la sorte. Selon Iryna Revutsky, l’avocate de M. Saka, ce dernier est « un homme de Dieu qui s’en remet à la clémence divine durant cette période difficile ».

HONNÊTES ET SANS REPROCHES?

En général, les personnes qui vont à l’église croient que leurs guides religieux sont d’une honnêteté irréprochable.

Malheureusement, la multiplication des fraudes au nom de la religion montre que la foi aveugle peut être exploitée par des gens ayant besoin d’argent, comme des joueurs compulsifs ou des escrocs qui perçoivent les ouailles comme des proies faciles.

Les fraudes dans le monde religieux sont beaucoup plus fréquentes qu’on ne l’imagine, s’il faut en croire un article publié en mars 2015 dans le Christian Post.

« La Trinity Foundation, dont le siège est à Dallas, a annoncé récemment son intention de mener une enquête internationale sur les fraudes liées à la religion, une décision qui fait suite à la publication d’une étude selon laquelle ces fraudes pourraient atteindre, au cours de la prochaine décennie, 100 G$ US par année à l’échelle mondiale », indiquait le Christian Post. La fondation estimait que, en 2015, le montant des fraudes dépasserait celui des dons aux œuvres missionnaires. Les missions recevraient 45 G$ US tandis que les fraudes s’élèveraient à 50 G$ US, soit une forte augmentation de ces dernières par rapport aux 39 G$ US enregistrés l’année précédente.

Aux États-Unis, les télévangélistes sont souvent la cible des enquêtes pour fraude, mais ils se retrouvent rarement devant les tribunaux. Une exception notable est M. Jim Bakker qui, avec son épouse Tammy Faye, animait l’émission The PTL Club. On estime qu’à une époque, les téléspectateurs ont versé chaque semaine 1 M$ US aux projets soutenus par le couple. En 1988, M. Bakker a été inculpé de 23 chefs d’accusation de fraude électronique et de fraude postale ainsi que d’un chef d’accusation de conspiration, le tout en rapport avec la vente d’abonnements vie dans un hôtel de luxe. Vendus de 1984 à 1987 par M. Bakker et ses associés, ces abonnements coûtaient 1 000 $ US et donnaient droit à un séjour annuel de trois nuits dans un luxueux hôtel du Heritage Park, un parc thématique chrétien situé en Caroline du Sud. Des dizaines de milliers d’abonnements avaient été vendus, mais tous pour un seul et même hôtel de 500 chambres. M. Bakker s’était versé des primes totalisant près de 3,5 M$ US. Il a écopé d’une peine de prison de 45 ans pour fraude, peine qui a été réduite à huit ans en appel.

PAIEMENT DE « SOINS » ET DONS DE « BIENFAISANCE »

Si les fraudes liées à la religion sont souvent des stratagèmes d’envergure faisant un grand nombre de victimes, des escroqueries plus modestes sont aussi perpétrées à une fréquence inquiétante. En septembre, John S. Mattingly, un prêtre de 70 ans du Maryland, a été inculpé de 20 chefs d’accusation de fraude bancaire. Il aurait déposé dans son fonds de retraite plus de 75 000 $ US provenant des dons de bienfaisance versés par les paroissiens de l’église catholique St. Francis Xavier. Bien qu’importante, la somme volée est bien inférieure à celle que le révérend Nicholas Chervyatiuk aurait dérobée à une paroissienne âgée de l’église orthodoxe ukrainienne, à Chicago.

M. Chervyatiuk, qui œuvrait notamment auprès de survivants des camps de concentration nazis, a été accusé en août par le curateur public de s’être approprié plus de 500 000 $ US appartenant à une de ces victimes, une dame de 93 ans qui avait été secrétaire de l’église et qui est aujourd’hui atteinte de démence, a rapporté le Chicago Tribune. Le prêtre a soutenu que la dame voulait qu’il ait cet argent. Selon lui, il s’agissait du paiement des soins qu’il lui avait prodigués pendant plus de 14 ans.

Le révérend aurait investi cet argent dans deux restaurants qu’il exploitait avec un homme ayant été reconnu coupable de trafic de drogue, ainsi que dans un salon de coiffure et des immeubles locatifs de la région de Chicago. En mars 2015, il avait obtenu une procuration pour s’occuper des affaires de la vieille dame, car elle était atteinte de démence et était partie vivre dans une maison de soins infirmiers.

Un leader ecclésiastique, le révérend Victor Poliarny, a déclaré au Chicago Tribune qu’il était inadmissible qu’un prêtre utilise l’argent de paroissiens pour des opérations personnelles, et ajouté que les autorités de l’église attendaient des documents officiels étayant l’accusation portée contre M. Chervyatiuk. « Lorsque nous disposerons de tels documents, les hautes autorités du Patriarcat de Kiev veilleront à l’application de mesures punitives. » Les églises et les personnes très croyantes sont particulièrement vulnérables à la fraude. Pour un organisme religieux, la meilleure façon de se protéger est d’instaurer des contrôles similaires à ceux des entreprises.

UNE VÉRITABLE PANDÉMIE

De quels types de fraudes les églises sont-elles victimes? « Marquet International, une société indépendante de services d’enquêtes et de consultation en matière de litiges, a effectué en 2012 une étude qui fournit des détails au sujet des fraudes dont sont victimes les institutions religieuses », lit-on dans un rapport de l’Association of Certified Fraud Examiners (ACFE, 2015). Selon cette étude, ces institutions sont surtout la cible de huit types de fraudes : émission frauduleuse de chèques faits à l’ordre du fraudeur ou de certains de ses fournisseurs; rétention de sommes en argent comptant destinées à l’institution; émission frauduleuse de chèques de primes ou de chèques de paie en trop; falsification de notes de frais; présentation de fausses factures de fournisseurs fictifs ou réels; usage des cartes de crédit de l’institution à des fins personnelles; virements des fonds de l’institution vers des comptes personnels; vol de matériel et d’articles en stock. L’ACFE ajoutait que « les détournements de fonds des églises sont une véritable pandémie », citant une étude menée en 2009 par la Church Mutual Insurance Company.

Pour se protéger, les adeptes d’une religion doivent comprendre que si la plupart des ministres du culte sont intègres, certains ne le sont pas. Le fait de porter un col romain ou encore le titre de rabbin ou d’imam ne met pas à l’abri des tentations. La foi est une force et une source de réconfort pour des millions de gens, et ceux-ci ont confiance en leurs guides spirituels. La trahison de cette confiance peut ébranler la foi. Il est donc nécessaire d’être vigilant et de se rappeler que personne, quel que soit l’habit ou le titre, n’est immunisé contre la faiblesse humaine.