CPA Ex Machina

Le CPA de demain sera-t-il un humanoïde? Avec l’automatisation croissante de certaines tâches comptables, la menace n'est plus fantôme. Elle se précise même un peu plus chaque jour.

Le 19 mars 2016 à Séoul, Lee Sedol, champion mondial de go (un jeu de stratégie inventé en Chine il y a environ 4 000 ans), affrontait AlphaGo, une machine conçue par Google et dotée d’un logiciel d’intelligence artifcielle appelé DeepMind, réparti sur des centaines de serveurs.

Selon The Atlantic Monthly, Lee Sedol est au go ce que sont Tiger Woods au golf et Michael Jordan au  basketball : un rare virtuose qui marque son époque et auquel tous se comparent. Mais dans cette série de cinq parties contre AlphaGo, il en a perdu quatre…

Il s’agit là d’un jalon beaucoup plus important dans l’histoire de l’informatique que la défaite subie en 1997 par le grand maître des échecs Garry Kasparov face au programme Deep Blue d’IBM. Le magazine Technology Review explique que le go est bien plus complexe que les échecs, en ce sens que, contrairement aux échecs, il n’a pas de lignes directrices claires sur la façon de jouer ou de mesurer la progression de l’adversaire, d’où la difficulté d’en faire un jeu électronique.

DeepMind s’articule autour de deux caractéristiques clés : (1) il utilise la technologie des réseaux neuronaux, une branche de l’informatique, née dans les années 1950, qui tente de simuler le fonctionnement du cerveau humain au moyen d’ensembles complexes de transistors; (2) il s’inscrit dans un des domaines d’application de l’intelligence artificielle, soit l’apprentissage en profondeur (deep learning). Les réseaux neuronaux, qui ont l’extraordinaire capacité d’apprendre de leur propre expérience et de s’améliorer d’eux-mêmes, permettent ainsi à DeepMind d’entrer sur un territoire normalement réservé à l’humain : la créativité. Un coup surprenant de DeepMind, au cours de l’une des parties perdues par M. Sedol, a fait dire à Fan Hui, champion européen de go : « Je n’avais jamais vu un être humain tenter ce coup. Magnifique! »

DEEPMIND ET LA COMPTABILITÉ

En comptabilité, aucun logiciel ne s’approche encore de la puissance de DeepMind. Loin de là. « Les cabinets d’audit en sont toujours à l’ère pré-Moneyball », souligne Ramy Elitzur, CPA, CMA et professeur d’analyse financière à la Rotman School of Management de l’Université de Toronto, qui accueille des associés de cabinets comptables dans certains séminaires pour cadres.

M. Elitzur fait ici référence au film Moneyball : L’art de gagner, qui montre comment les équipes de baseball américaines utilisent l’analyse de mégadonnées pour améliorer leurs stratégies et sélectionner leurs joueurs. Bien qu’encore loin des prouesses de DeepMind, cette approche marque un net progrès par rapport aux routines en Excel auxquelles se limitent toujours bon nombre de comptables.

Mais quoi qu’on en dise, l’automatisation des opérations comptables a beaucoup avancé dans les grands cabinets. Ainsi, à Montréal, une équipe de PricewaterhouseCoopers (PwC) a développé et implanté chez certains clients un système logiciel qui combine l’analyse de données et l’apprentissage automatique pour améliorer l’approvisionnement. Capable d’examiner des millions d’opérations, ce système les regroupe par catégories sectorielles puis signale les possibilités de rationalisation des dépenses, explique Ramy Sedra, leader aux services-conseils en analytique des données, à PwC Canada. Le système calcule aussi combien l’entreprise aurait économisé en profitant pleinement des ristournes, et ce qu’elle aurait à gagner en renégociant ses contrats. Ce logiciel n’est pas une simple supercalculatrice. Ses algorithmes étudient les concordances entre les achats et leurs catégories, et à mesure que des correctifs et des améliorations sont apportés, des routines d’apprentissage automatique amènent le système à modifier et à améliorer ses opérations.

L’apprentissage en profondeur n’est efficace que s’il s’appuie sur de vastes quantités de données. C’est là qu’entre en jeu l’analyse des mégadonnées.

UNE DÉFERLANTE DE DONNÉES

« Jusqu’ici, les comptables s’en sont généralement tenus à analyser de l’information qu’ils avaient eux-mêmes créée », observe Robert Parker, expert en TI et membre du conseil d’administration du Centre for Information, Integrity and Systems Assurance de l’Université de Waterloo.

Cependant, cette situation est en train de changer. Avec l’afflux d’informations provenant d’une multitude de sources, nous entrons dans l’ère des mégadonnées caractérisées par les cinq « V » – volume, variété, vélocité, véracité et valeur – qu’a décrits Theo Stratopoulos, professeur agrégé de systèmes d’information à la School of Accounting and Finance de l’Université de Waterloo.

Les opérations en ligne, les commentaires des abonnés Facebook, les articles des magazines Web, ainsi que le déluge de données qui proviendront de l’Internet des objets confèrent trois des cinq « V » : volume, variété et vélocité.

Lorsque les comptables ne traitaient que des données qu’ils avaient recueillies, le travail d’analyse et d’audit se faisait selon l’axe double de la recherche guidée et structurée. Aujourd’hui, nous entrons dans l’univers de la recherche non guidée et des données non structurées. Quand un comptable émet une opinion fondée sur des états financiers, sur la performance passée et sur des comparaisons avec les états financiers de concurrents, il effectue une analyse guidée classique au moyen de données structurées, explique M. Stratopoulos.

Toutefois, le comptable de demain devra inclure dans son analyse, en plus des états financiers, des informations tirées d’articles de magazines et de commentaires Facebook. On parlera alors d’analyse guidée utilisant des données non structurées. Enfin, si, pour un audit, il confie simplement à une routine d’apprentissage en profondeur l’analyse typologique de comptes, de sites Web et de pages Facebook afin de déceler des fraudes, il s’agira d’une analyse non guidée utilisant des données non structurées.

VERS L’INFINI ET PLUS LOIN ENCORE

Cette redéfinition des frontières en matière de données fait surgir de nouveaux défis, notamment celui posé par l’esprit de la comptabilité, lequel requiert des recherches guidées et structurées. « Les comptables devront donc étayer chaque décision par des données, dit M. Stratopoulos. Nous devrons enseigner ces méthodes aux futurs CPA. Il faudra une génération. »

Deux autres défis sont liés aux deux derniers « V » des mégadonnées : véracité et valeur. Comment être sûr que les données recueillies sont fiables? Et comment déterminer leur valeur? La réponse à ces questions viendra sans doute d’une autre technologie de pointe, la chaîne de blocs (blockchain), sur laquelle repose le système bitcoin. Une chaîne de blocs est un registre informatisé partagé en mode poste à poste par une multitude d’ordinateurs et doté d’un protocole de chiffrement extrêmement rigoureux. Toute tentative de modification des données est immédiatement décelée par les membres du réseau. Une chaîne de blocs est une « machine à créer de la confiance », peut-on lire dans The Economist.

Les institutions financières ont récemment fait l’essai de réseaux privés de chaînes de blocs. Si ces initiatives sont fructueuses, elles seront suivies de milliards d’autres, soutient Michael Mainelli, professeur émérite de commerce au Gresham College, à Londres. Il y a 20 ans, M. Mainelli faisait œuvre de pionnier en créant un système distribué permettant le partage de grands livres. L’usage de registres protégés par des chaînes de blocs se répandra en comptabilité et en audit, conférant stabilité et sécurité à tous les types de données. « Il faut s’attendre à ce que la tenue des comptes devienne entièrement automatisée », prédit M. Stratopoulos.

AUTO-TENUE DE COMPTES

Grâce à une vague de nouveautés comme les systèmes ERP et EDI, les grandes entreprises ont fait d’importants progrès en vue de l’automatisation complète de la tenue des comptes. Toutefois, avec l’arrivée des systèmes ERP, elles ont aussi vu fondre les effectifs des vastes services de comptabilité qu’elles possédaient dans les années 1980 à 2000, souligne Sébastien Doyon, associé, leader aux services-conseils en gestion et en technologie, à PwC au Québec.

Cela dit, dans les PME, la saisie des factures et des paiements ainsi que les rapprochements et l’affichage sur des portails électroniques sont des activités complexes qui nécessitent encore une foule d’interventions manuelles, explique Gilles Létourneau, président et chef de la direction d’Acceo Solutions, une entreprise de Montréal qui s’emploie à automatiser la comptabilité des paiements des PME et à ainsi simplifier, grâce à l’infonuagique, la tenue de leurs comptes.

DE CPA À 3-CPO

Les progrès des TI et de la comptabilité mènent-ils inexorablement la profession vers un nouveau monde où les ordinateurs, devenus CPA, condamneront les comptables au chômage?

Il est trop tôt pour le dire. Les comptables demeurent très demandés malgré les pertes d’emplois qui ont fait suite à l’arrivée des systèmes ERP et EDI dans les années 1980 et 1990. « Plus de 90 % de nos finissants décrochent un emploi avant même d’obtenir leur diplôme d’études supérieures », dit Antonello Callimaci, CPA et vice-doyen aux études, École des sciences de la gestion, à l’Université du Québec à Montréal.

Chose certaine, l’exercice de la profession comporte de moins en moins de tenue des comptes et de plus en plus d’analyses pointues. Les comptables technophobes coincés à l’époque Excel sont nettement « à risque », selon Monique Morden, chef du revenu chez Lendified, une entreprise de Vancouver qui offre aux PME des crédits-relais en s’appuyant sur des outils avancés d’analyse des résultats financiers et sur l’infonuagique. Les nouvelles technologies semblent même menacer la dimension analytique de la comptabilité. Verrons-nous le jour où même les détenteurs d’un doctorat devront céder leur titre de CPA à des robots?

L’histoire regorge d’exemples où l’innovation technologique a donné naissance à de vastes secteurs d’emplois. Ainsi, les industries automobile, aéronautique et pharmaceutique ont embauché des ouvriers d’usine, des mécaniciens, des pilotes, des agents de bord, des chercheurs, etc. Bien sûr, l’automobile a détruit des emplois dans la fabrication des calèches, mais elle en a généré des millions d’autres.

Selon M. Stratopoulos, plus les fonctions professionnelles font appel au jugement et à l’esprit critique, plus elles sont difficiles à automatiser : « En théorie, l’apprentissage en profondeur pourrait perturber une foule de professions, mais qui sait? Je demeure optimiste. L’être humain sait se réinventer. »

À propos de l’auteur

Yan Barcelo


Yan Barcelo est journaliste dans la région de Montréal.

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