Un homme en mission

Motivé par l'humain plutôt que par le profit, le comptable Ken Dick a fondé Speroway pour apporter nourriture, éducation et soins de santé aux plus démunis de la Terre.

Des médecins canadiens ont donné le surnom de « Somalie » à un bidonville situé aux abords de San Salvador, capitale du Salvador, en raison de la poussière, de la surpopulation et du désespoir qui sévissent en ses murs. Quelque 6 000 âmes y vivent dans des taudis faits de feuilles de plastique et de tôle ondulée, séparés par des ruelles non pavées. Ce matin, des centaines d’adultes et d’enfants forment une file d’attente dans une de ces ruelles. Il n’est pas encore huit heures, mais nombre d’entre eux ont accouru depuis l’aube afin de voir un médecin, un infirmier ou un dentiste parmi la vingtaine de bénévoles qui les recevront aujourd’hui dans une clinique de fortune dressée en toute hâte.

Le pilier de cette action bénévole est Ken Dick, un comptable professionnel de Burlington (Ont.). Droit et alerte malgré ses 76 ans, il observe la scène chaotique en évaluant les besoins, prêt à donner des conseils ou un coup de main. La consultation d’aujourd’hui constitue la dernière étape d’une mission médicale de cinq jours menée par Speroway, une association caritative ontarienne qui fournit des repas aux personnes dans le besoin au Canada ainsi que de la nourriture, des soins de santé et des services éducatifs aux pauvres des pays en développement. Lancée en 2003 à l’initiative de M. Dick, Speroway est une émanation de l’organisme américain Feed the Children.

En 2003, à 64 ans, M. Dick fermait son cabinet comptable, où il s’occupait de fiscalité et d’audit, mais il voulait demeurer actif. Il se rappelait son mandat au sein de Vision Mondiale Canada, dont il avait été le directeur financier pendant 15 ans. Il avait contribué à la remarquable croissance de l’organisme et y avait vu le budget annuel de fonctionnement passer de 4 M$ à 60 M$. « Peut-être qu’il est temps de recommencer à aider les enfants », a-t-il confié à sa femme Marlene.

M. Dick a toujours été animé par la volonté d’aider les autres, en particulier les enfants. Depuis 12 ans, les missions de Speroway, auxquelles participent bénévolement des médecins, des dentistes, des infirmiers, des hygiénistes dentaires, des pharmaciens et des paramédicaux, viennent en aide aux pauvres non seulement en Ontario, mais aussi en Haïti, au Kenya, au Guatemala, au Honduras, au Nicaragua et au Salvador. Dans la plupart des endroits, les besoins sont criants.

 

Ci-dessus, à gauche : Une visite de Speroway dans un taudis du Salvador pour porter secours aux pauvres suscite une atmosphère proche de la fête. Ci-dessus, à milleu : Des médecins volontaires examinent et traitent des douzaines de patients dans une journée. Ci-dessus, a droite : Sandra Contreras, médecin salvadorien, travaille aux côtés des bénévoles canadiens de Speroway.

C’est le cas aujourd’hui dans « Somalie », aménagé sur l’ancien dépotoir municipal par les survivants des catastrophes naturelles survenues au Salvador. Il n’y a ni eau courante ni réseau d’égout. Des trous dans le sol servent de toilettes; lorsqu’ils débordent, on en creuse de nouveaux. Peu de logis ont l’électricité. Les emplois sont rares. Des adolescentes donnent naissance à des bébés dont l’avenir s’annonce aussi sombre que celui de leur mère. Le soir venu, le bidonville devient le territoire des gangs de rue. Ici, l’espoir est faible, mais une simple visite médicale ou dentaire peut le ranimer. « Sans la santé, on ne peut pas avancer dans la vie », observe M. Dick.

Les personnes plutôt que le profit

Pour certains, il peut sembler chimérique de vouloir aider les pauvres de pays comme le Salvador, déchiré jusqu’en 1992 par une guerre civile de 12 ans, mais M. Dick ne peut concevoir sa relation au monde sans aider les plus démunis. Tôt dans sa carrière de comptable, alors qu’il était âgé de 33 ans et père de quatre enfants, il a quitté son poste de contrôleur financier chez Nestlé Canada pour travailler à Vision Mondiale Canada. Face à l’étonnement du président de Nestlé, il a répondu : « Ce sont maintenant les personnes qui me motivent, pas le profit. »

Si M. Dick s’inspire de sa foi chrétienne, c’est à son sens aigu des affaires qu’il doit sa réussite. Lorsque Vision Mondiale Canada l’a engagé comme directeur financier en 1975, l’organisme visait à accroître son soutien au Canada et avait organisé à Vancouver un téléthon de trois heures (une première au pays), diffusé à l’échelle de la Colombie-Britannique, pour présenter des cas d’enfants dans le besoin. L’organisme espérait amener 1 000 personnes à parrainer des enfants, mais trois fois plus de gens se sont offerts. « C’était extraordinaire », se rappelle M. Dick.

Par la suite, tout en demeurant directeur financier de Vision Mondiale Canada, il a géré la mondialisation de l’organisme en fondant Vision Mondiale International, dont le siège avait alors été établi à Monrovia (Californie). M. Dick a été, par intermittence, vice-président des finances de l’organisme international et responsable du service d’audit interne. Du même coup, il multipliait les visites sur le terrain pour établir des bureaux de Vision Mondiale à l’étranger.

C’est aux États-Unis que Speroway a ses racines. Larry Jones, fondateur de l’organisme américain Feed the Children, connaissait M. Dick depuis longtemps. Il lui a demandé de mettre sur pied une nouvelle association caritative qui serait soutenue par les 4 000 donateurs canadiens de Feed the Children. Ne pouvant utiliser le nom Feed the Children Canada pour des raisons juridiques, M. Dick a opté pour FTC Canada. Mais ce nom prêtait à confusion. Il a donc rebaptisé l’organisme Speroway, ou « voie de l’espoir ».

Chacun assume ses dépenses

Il a axé la sollicitation sur les biens en nature. C’est ainsi qu’en 2014 Speroway a reçu nourriture et produits d’hygiène pour une valeur de 11 M$. Speroway a distribué la nourriture avec l’aide d’associations ontariennes et expédié des conteneurs à l’étranger, où des ONG locales ont pris le relais.

Les missions médicales de Speroway ont commencé en 2006 par un voyage au Honduras. Quatre ans plus tard, à la suite du tremblement de terre qui a dévasté Haïti, M. Dick a rassemblé une équipe canadienne composée de dix paramédicaux et de trois médecins qui s’est envolée vers Port-au-Prince avec des fournitures médicales et 50 000 unités de morphine. L’équipe est restée là pendant huit jours à traiter des fractures, des lacérations, des perforations pulmonaires, etc.

 

Ci-dessus, à gauche : Les enfants salvadoriens sucent du cola glacé, faisant durer le plaisir des heures. Malheureusement, ce bain continu de sucre, de caféine et d'acide pourrit leurs dents, dommages que les dentistes de Speroway doivent réparer. Ci-dessus, a droite : Une femme âgée se prête à une prise de pression artérielle. 

Par altruisme, de nombreux membres de la profession médicale ont demandé à M. Dick s’ils pouvaient contribuer aux missions de Speroway. La réussite de l’organisme tient notamment au fait que ces bénévoles canadiens assument leurs propres dépenses. Speroway emploie une poignée de salariés, dont Efrain de los Rios, administrateur pour l’Amérique centrale, qui a brillamment organisé la plus récente mission au Salvador. Les 40 autres membres de l’équipe ont payé eux-mêmes leur voyage, certains apportant avec eux des sacs remplis de fournitures médicales, d’autres assumant le coût de leurs unités dentaires mobiles. L’organisme émet bien sûr des reçus pour dons de bienfaisance.

Au bidonville de San Salvador, la longue file d’attente s’est scindée en plusieurs files inégales. Des centaines de personnes attendent des soins médicaux. D’autres ont besoin de voir un dentiste. D’autres encore attendent pour obtenir des médicaments. Tous s’arrêtent à la hutte d’approvisionnement où l’on donne de la nourriture, des protéines en poudre, des vêtements et des jouets. Six agents de la police nationale d’El Salvador, armés de mitrailleuses et de pistolets, montent la garde pour prévenir la violence.

À la clinique dentaire improvisée (des draps servent de cloisons), les dentistes pratiquent des obturations, des extractions et des traitements de canal à l’aide de leurs petites unités dentaires mobiles dernier cri, alimentées par deux génératrices bruyantes. Depuis quatre jours, ils constatent un problème généralisé de carie, même chez les bambins aux dents de lait, à cause de l’absence de brossage et de la consommation de colas sucrés, encouragée par la publicité omniprésente de Coca-Cola et de Pepsi. Aujourd’hui, l’équipe dentaire, qui traitera plus de 200 patients, extraira plus de dents que n’en sauvera l’endodontiste Domenic Delle Donne, de Milton (Ont.), qui effectue des traitements de canal.

Une femme âgée arrive à la clinique en trébuchant, épuisée et craintive, et s’affale sur une chaise. M. Dick va chercher un technicien en soins médicaux d’urgence, Glen Canavan, de Halton (Ont.). Celui-ci soupçonne une attaque d’angine (spasme des artères coronaires) et vaporise de la nitroglycérine sous la langue de la patiente. Après un moment d’attente, le remède fait effet et la douleur cède le pas au soulagement.

À l’extérieur, il fait 32 °C sous un soleil de plomb. M. Dick regarde la file encore très longue (Speroway fournira aujourd’hui des soins à plus de 1 000 patients). Il aperçoit une fillette dans un fauteuil roulant nettement trop petit. La mère explique que sa fille, Sonia, est née très prématurément et n’a jamais pu marcher. M. Dick décide d’aller acheter un plus grand fauteuil roulant au magasin de fournitures médicales d’un centre commercial voisin. Il s’y rend avec Efrain de los Rios. Ils en profitent pour commander des pizzas afin de nourrir l’équipe de Speroway en prévision du long après-midi à venir. Le fauteuil roulant coûte 339 $ et le dentiste Mark Cross, de Milton (Ont.), en assume le coût. « Mon père m’a remis de l’argent pour que je le donne à quelqu’un qui en a vraiment besoin », dit-il à Sonia en lui faisant la bise.

En fin d’après-midi, l’épuisement dû à la chaleur et aux journées de travail de 12 heures se fait sentir. On pose à une assistante dentaire, Iris Renderos, un goutte-à-goutte intraveineux pour contrer la déshydratation. D’autres Canadiens souffrent d’un rhume ou de maux d’estomac. « Tout le monde est exténué », constate M. Dick.

Il y a pourtant de quoi se réjouir. Le dermatologue Channy Muhn, de Burlington (Ont.), enlève de nombreux tissus cancéreux. On soigne des ulcères chroniques. Un bébé souffrant de bronchite est envoyé à l’hôpital. Des personnes auxquelles manquaient des dents frontales repartent avec un sourire parfait. Mais il y a aussi des cas navrants, comme celui d’un enfant présumé victime d’agression sexuelle. Le filet de sécurité sociale salvadorien étant plutôt nébuleux, ce genre de situation fait rarement l’objet d’une enquête.

Dernier tour de piste

À 16 h 30, on démonte la clinique aussi rapidement qu’on l’a bâtie. Les Canadiens doivent quitter le bidonville avant l’obscurité pour éviter les gangs. Le moment est doux-amer : non seulement la mission s’achève, mais c’est aussi la dernière fois que M. Dick accompagne l’équipe médicale canadienne. L’an dernier, à 75 ans, il a quitté son poste de président de Speroway, et le conseil a nommé Ken Forbes pour le remplacer. Toutefois, comme il l’a fait avec Vision Mondiale Canada, il laisse derrière lui un organisme dynamique et florissant. En novembre dernier, il a même fondé Speroway US.

Mais c’est la nouvelle clinique de 334 mètres carrés, construite au coût de 587 000 $ à San José Villanueva, près de San Salvador, dont M. Dick est le plus fier. Elle concrétise un rêve qu’il caressait depuis le tremblement de terre d’Haïti, celui d’ouvrir une clinique pour offrir des soins continus. En l’absence de terrain disponible, l’idée s’était évanouie. Plus tard, M. Dick a mentionné son projet à une association caritative salvadorienne qui l’a mis en relation avec le maire de San José Villanueva, Pedro Duran. Celui-ci a promis de donner à Speroway un terrain pour y construire une clinique destinée aux résidents du secteur, qui ont désespérément besoin de soins de santé.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’a pas été difficile de rassembler les fonds nécessaires, grâce à « de vieux amis », confie M. Dick. Un jour, en jouant au golf avec des membres de la Pottruff Family Foundation de Toronto, des médecins de Speroway ont mentionné avec enthousiasme le projet de construction d’une clinique. Avant le 18e trou, la fondation Pottruff avait promis de donner un montant à six chiffres. David Stiller, de London (Ont.), qui dirige la C. H. Stiller Memorial Foundation, a aussi donné 250 000 $. « Je connais Ken depuis le début des années 1990 », rappelle-t-il, venu au Salvador pour l’inauguration de construction d’une clinique. « Il réalise un rêve, car le sort des personnes désavantagées lui a toujours tenu à cœur. »

En soirée, les travailleurs de Speroway et leurs conjoints, ainsi que les bénévoles salvadoriens, se sont réunis à l’hôtel Sheraton Presidente San Salvador pour un banquet d’adieu à M. Dick. L’émotion était palpable. Au micro, Channy Muhn a tenu ces propos : « Merci, Ken. Vous êtes mon héros. La plupart d’entre nous ne serions pas ici si ce n’était de votre profonde compassion. » Le dentiste Jack Cottrell s’est levé et a ajouté : « C’est grâce au leadership de Ken que nous avons ici une équipe dentaire. Nous pourrions le suivre au bout du monde. »

Comme le dit le proverbe, l’espoir fait vivre. Ken Dick espère avoir laissé un héritage assez marquant pour que Speroway continue d’apporter longtemps encore de l’espoir aux indigents des quatre coins du monde.

À propos de l’auteur

Roberta Staley


Roberta Staley est rédactrice indépendante à Vancouver.

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