Seuls les misogynes réussissent?

Si les cas de harcèlement sexuel à Bay Street n’ont pas fait la manchette dernièrement, les comportements misogynes n’ont pas pour autant disparu chez les dirigeants d’entreprise.

En matière d’éthique, il est beaucoup question ces temps-ci de toutes les variétés de harcèlement sexuel au travail : manque de respect, propos misogynes, agressions. Le sujet est brûlant d’actualité non pas à cause d’une soudaine recrudescence de harcèlement, mais plutôt parce que quelques cas notoires ont suscité de vives réactions dans les médias (sociaux et traditionnels) et dans le public. De nombreux reportages ont révélé des cas de harcèlement au sein de l’armée, de la police, d’universités, d’entreprises médiatiques, du Sénat, etc. Étrangement, il n’a guère été question de harcèlement dans le milieu des affaires canadien. Est-ce à dire que le respect, l’équité et l’acceptation de la diversité règnent sur Bay Street?

Nous avons entendu des excuses absurdes pour justifier des comportements déplacés. Apparemment, les garçons seraient prédisposés à prendre des libertés avec les filles. Or, je crois que la tolérance au harcèlement cache un postulat tacite et insidieux qu’il importe d’examiner et qui pourrait expliquer pourquoi les dirigeants des organisations hésitent à intervenir.

Je soupçonne certains d’entre eux de croire au postulat selon lequel « être aimable » envers les femmes risque d’affaiblir la culture de ténacité et de combativité nécessaire pour réussir. Une armée tolérante peut-elle faire la guerre? Une police respectueuse peut-elle lutter contre des criminels endurcis? Des équipes qui laissent place à la diversité peuvent-elles produire des reportages percutants ou une excellente politique publique? Je crains que de nombreux dirigeants croient secrètement que la réponse est non. Ils redoutent ne plus être à la hauteur s'ils modifient leur culture.

Il suffit d’énoncer ce postulat pour en constater l’absurdité. Dirait-on, par exemple, qu’un chef cuisinier a besoin de harceler les femmes pour réussir à préparer des repas gastronomiques? Cette hypothèse est tout aussi humiliante pour les hommes, car elle suppose qu’ils ne peuvent faire la différence entre aspirer à la réussite et céder à leurs bas instincts, et qu’un milieu de travail machiste et agressif constitue une condition nécessaire à la réussite.

Si les comportements déplacés à Bay Street n’ont pas fait la manchette dernièrement, la culture dénoncée ci-dessus n’a pas pour autant disparu chez les dirigeants d’entreprise. En fait, nous nourrissons tous quelques préjugés à cet égard. Nous considérons le comportement grossier de Steve Jobs comme inhérent à sa force en tant que chef de la direction d’Apple. Pourquoi ne pas simplement dire qu’il était un excellent dirigeant, mais qu’il était odieux et irrespectueux?

Traiter ses collègues avec respect n’empêche pas d’avoir des discussions animées, de commenter un rendement insuffisant ou de débattre d’une stratégie. Ce n’est pas une question d’« être aimable », mais plutôt d’apprécier à leur juste valeur des collègues compétents, sans égard à leur sexe. Or, le postulat selon lequel une équipe où règne le respect est moins performante persiste.

Nos dirigeants mettent l'accent, comme il se doit, sur la réussite et les grandes réalisations, mais craignent d’échouer. Guidés par le postulat en question, ils hésitent à promouvoir activement une culture qui serait aussi accueillante pour les femmes que pour les hommes et qui offrirait des chances égales de réussite. Ils excusent les propos misogynes en les voyant comme nécessaires parce qu'ils permettent aux hommes, qui travaillent très dur, de se défouler. Ils hésitent à critiquer une grande vedette dont le comportement est inacceptable. Il y a beaucoup de Jian Ghomeshi qui sévissent dans les immeubles à bureaux de Bay Street.

Desmond Hague, chef de la direction de Centerplate, a dû démissionner lorsqu’une vidéo le montrant frappant son chien dans un ascenseur a fait le tour de la planète. Pourquoi tolérer un comportement odieux envers les femmes si nous le trouvons inacceptable envers un animal?

Dénonçons cette culture misogyne. Demandons à nos dirigeants s’ils croient qu’excuser un comportement déplacé est essentiel au succès de leur entreprise. Peut-être amorcerons-nous ainsi un changement positif.

À propos de l’auteur

Karen Wensley


Karen Wensley, MBA, est chargée de cours en éthique professionnelle à l’Université de Waterloo et associée retraitée d’EY.

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