Le selfie du fraudeur

Comme tout le monde, les fraudeurs participent aux sites de médias sociaux. Les enquêteurs les suivent sur Facebook et ailleurs pour mettre au jour les traces de leurs arnaques.

Il y a environ deux ans, sept personnes étaient grièvement blessées dans un accident de voiture en Ontario. Toutes ont réclamé environ 300 000 $ de leurs compagnies d’assurance respectives, pour un total à plus de 2 M$.

Un de ces assureurs a fait appel à la firme Discovery Group of Investigators Ltd, à Brampton, pour qu’elle enquête sur la légitimité des réclamations. L’enquêteur Anthony D’Orazio a commencé par faire une recherche via Google sur le nom du demandeur, ce qui l’a mené à une page Facebook, puis au site d’un club social. Il y a trouvé des photos de tous les demandeurs, qui avaient pourtant indiqué à leurs assureurs que les trois personnes du premier véhicule ne connaissaient aucun des occupants du second.

« Déjà, nous avions un motif d’invalider la réclamation », note M. D’Orazio. Mais l’affaire est devenue plus croustillante encore quand son équipe a interrogé la base de données développée par sa firme au fil des ans et regorgeant de renseignements obtenus en ligne sur des histoires de fraudes. « Nous avons découvert l’appartenance des demandeurs à un réseau d’environ 20 fraudeurs », se souvient-il.

Ce réseau opérait de façon pyramidale : les membres auteurs de fraudes dont les noms commençaient à circuler montaient dans la hiérarchie pour y devenir invisibles et y concevoir les fraudes que de nouvelles recrues commettaient. « Ils étaient vraiment bien organisés », dit M. D’Orazio.

ÉPOUSER QUI?

Internet et les médias sociaux sont devenus des outils clés pour trouver des renseignements permettant de déceler les fraudes. La majorité des enquêtes portent sur la fraude d’assurance, mais aussi sur la fraude d’entreprise, l’extorsion, le trafic de stupéfiants, les combines à la Ponzi, le financement du terrorisme, l’infidélité conjugale et même sur la vérification des antécédents d’un futur gendre. Enquêtant sur les antécédents du futur époux d’une jeune fille de bonne famille, M. D’Orazio avait trouvé sur Facebook des photos du jeune homme faisant la fête à Las Vegas, ce qui avait mené les enquêteurs à découvrir ses problèmes de drogue et sa dépendance au jeu. « À ma connaissance, ce mariage n’a jamais eu lieu », dit-il.

« J’exerce dans ce domaine depuis 2008 et j’ai eu recours à Internet pour tous les dossiers qui m’ont été soumis », souligne Jason Frost, avocat dans le cabinet Hughes Amys LLP, à Toronto. « Pour nous, c’est un outil extrêmement efficace. Je ne m’en sers pas nécessairement pour déceler des fraudes, mais vu la quantité incroyable de renseignements qu’il contient, on ne sait jamais ce qu’on y trouvera. »

Anna Maria Cicirello, directrice principale au sein du groupe Juricomptabilité de KPMG à Toronto, utilise systématiquement les médias sociaux depuis 2009 pour obtenir des renseignements sur certaines personnes quand son travail le requiert. « Je n’utiliserais pas les médias sociaux comme source principale, mais il s’agit d’une très bonne source d’éléments corroborants. Je peux avoir une meilleure idée de la vie d’une personne et vérifier si ses faits et gestes correspondent aux affirmations de mon client. Les médias sociaux me servent d’outil de préparation aux entretiens. »

Si Jean Tremblay vous dit ne connaître absolument pas Pierre Untel, mais que vous les voyez ensemble à un barbecue sur Facebook, vous n’accorderez plus la même confiance à ses propos. Parfois, l’information ne se trouve pas sur la page Facebook de Jean Tremblay, mais sur une photo publiée sur la page d’un neveu.

LES VISAGES DE LA FRAUDE

Certains traits généraux caractérisent les fraudeurs. Fouiner dans les médias sociaux fournit plus de renseignements sur les 40 ans et moins que sur les 60 ans et plus, puisque les plus jeunes fréquentent davantage ces sites. Cependant, les exceptions abondent. « Nous avons tous une empreinte numérique, qu’elle soit publique ou privée », souligne M. D’Orazio. Même une personne de 80 ans est probablement mentionnée dans un site Web ou un blogue. De là, on peut la relier à ses enfants, à son conjoint, à ses amis et à ses collaborateurs, dont certains auront publié des renseignements en rapport avec cette personne sur leur page Facebook. Tout cela apporte de l’eau au moulin des enquêteurs.

Les fraudeurs ne sont pas tous des professionnels, surtout dans le domaine de l’assurance. Il s’agit souvent de personnes qui soumettent une réclamation douteuse et l’oublient ensuite, comme ce prestataire d’une rente d’invalidité publiant dans Kijiji une annonce pour vendre sa télé grand format. « Je lui ai fait admettre qu’il pouvait soulever une télé de 23 kg, alors que selon des avis de chiropraticiens, il ne pouvait pas soulever plus de 4,5 kg », relate M. Frost.

Les fraudeurs présentent certains traits récurrents, selon Mme Cicirello. Ils sont pris au piège « des dépenses excessives, des dépendances et des problèmes familiaux, et voient les entreprises et les institutions comme des guichets automatiques », explique-t-elle.

Autre point commun de nombreux fraudeurs, surtout les amateurs : la vanité. Ils ne peuvent s’empêcher de divulguer à leurs « amis » des photos et des informations contredisant ce qu’affirme leur réclamation d’assurance. Au cours d’une enquête de M. D’Orazio, un homme qui prétendait avoir subi des lésions cérébrales lors d’un accident se targuait sur Facebook et Twitter d’avoir réussi tous les jeux Nintendo mis à sa disposition par l’hôpital où il séjournait. « Tout un exploit pour quelqu’un qui a des lésions cérébrales », ironise M. D’Orazio.

Certains fraudeurs se vantent même dans les médias sociaux d’agissements qui révèlent leurs actes frauduleux. Un jeune Britannique qui poursuivait sa municipalité prétendument pour s’être cassé le doigt en trébuchant à cause d’un nid de poule a publié une photo de son doigt sur Facebook et se targuait de l’avoir fracturé dans une bagarre.

Même les fraudeurs professionnels, soucieux des traces qu’ils laissent dans le monde virtuel, se montrent parfois imprudents, selon David Malamed, associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton, à Toronto. « Je constate un manque de précaution ou de compréhension quant à la portée des médias sociaux. C’est ce qui mène les fraudeurs à leur perte. Il est paradoxal que certains utilisent les médias sociaux pour frauder, sans penser qu’on peut utiliser ces sites contre eux. »

L’ACCÈS AUX FRAUDEURS

Avant qu’un soupçon de fraude ne prenne forme, les médias sociaux ont peu d’utilité. Mais si un soupçon surgit, ils s’avèrent très efficaces pour la mettre au jour. Dans un cas grave, celui d’une entreprise dont les comptes révélaient un manque de 750 000 $, le présumé fraudeur s’était volatilisé. Mme Cicirello a retrouvé ce dernier sur des médias sociaux et d’autres sites Web, où il annonçait des ventes-débarras et tentait de vendre sa maison. Elle a réussi à obtenir une ordonnance pour geler ses actifs et bloquer ainsi la vente de sa maison. « Nous avions déjà déterminé, au moyen des livres comptables, que cette somme manquait, précise-t-elle. La page Facebook de cet individu confirmait qu’il risquait de s’enfuir. Nous avions donc besoin de cette ordonnance pour préserver les actifs. »

Il existe des limites à l’utilisation des médias sociaux pour épingler un fraudeur. Par exemple, un enquêteur ne communique jamais directement avec un suspect, il passe toujours par son avocat. Et Mme Cicirello ne tendrait jamais un piège à un suspect en se faisant passer pour une amie Facebook. « Les autorités policières peuvent le faire, mais nous, nous avons des normes différentes. Par contre, je pourrais tenter d’inciter autrui à devenir mon « ami » en créant une page où j’inviterais les gens à publier des photos amusantes ou à avoir des conversations intéressantes. » Elle peut également établir un contact avec des amis Facebook du suspect (évidemment, de simples « amis » Internet, non des proches) et leur demander de lui signaler tout élément inhabituel dans ce qu’il publie.

Les juricomptables et les enquêteurs ont également accès à une gamme toujours plus large d’outils numériques pour dénicher des renseignements dans Internet et les médias sociaux, comme Geofeedia, Echosec, Internet Evidence Finder, DuckDuckGo et Internet Archive Wayback Machine. Par exemple, le progiciel Geofeedia permet de surveiller le trafic Internet lié à l’ensemble des médias sociaux dans une zone circonscrite. En établissant un périmètre autour du domicile d’un suspect, disons 5 km2, un enquêteur peut intercepter tous les échanges sur les médias sociaux en provenance ou à destination du suspect. Ces échanges peuvent dévoiler ses contacts, ses amis, sa famille, son emploi du temps et ses activités inhabituelles. Quant à l’outil Wayback Machine, il permet de visualiser un site tel qu’il s’affichait à un moment précis, par exemple en septembre 1995.

Évidemment, les comptables jouent un rôle important dans la découverte des fraudes en effectuant leurs tâches normales de tenue de comptes et d’audit. Dans ces fonctions, Internet et les médias sociaux ne sont pas très utiles. Toutefois, souligne M. Malamed, ils peuvent faciliter grandement la prévention.

Malheureusement, les comptables sont souvent négligents à ce chapitre, comme en témoigne l’anecdote suivante. Un gestionnaire d’entreprise qui prétendait que les balcons d’un édifice devaient être rénovés a utilisé des signatures contrefaites de spécialistes dans sa demande de financement. Tous les directeurs financiers de la chaîne d’approbation du prêt ont signé en toute confiance. Puis l’argent a disparu. « Le plus intéressant dans cette histoire n’est ni la perte de l’argent ni la confiance aveugle d’autant de personnes, mais le fait que l’édifice... ne comportait aucun balcon, fait ressortir M. Malamed. Une simple vérification sur Google Earth ou sur MapQuest aurait suffi pour s’en rendre compte. »

Il ne s’agit pas d’enquêter systématiquement dans Internet et les médias sociaux dès la soumission d’une demande de paiement, précise M. Malamed. Toutefois, en cas de doute, une courte recherche sur Google ou la consultation rapide de sites comme Kijiji, Craigslist et Facebook peut laisser entrevoir les premières traces laissées par un fraudeur.

À propos de l’auteur

Yan Barcelo


Yan Barcelo est journaliste dans la région de Montréal.

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