Travailler après 65 ans

La fin de la retraite obligatoire à 65 ans et le manque d’épargne incitent certains Canadiens à travailler plus longtemps. Objectif réaliste?

Pour Larry Campbell, comptable à Kamloops, la retraite n’existe pas…

« Si vous aimez ce que vous faites, pourquoi arrêter? » demande M. Campbell, fondateur de son cabinet en 1970 et qui fêtera ses 80 ans en novembre. « Je suis toujours impatient d’arriver au bureau, et heureux de rencontrer mes clients. »

Sans doute ce comptable fait-il exception (la plupart des Canadiens ne prévoient pas travailler à temps plein à 80 ans), mais sa longévité sur le marché du travail témoigne d’une nouvelle réalité. L’espérance de vie est plus grande, la retraite n’est plus obligatoire, et par conséquent, de plus en plus de gens continuent à travailler après 65 ans.

Ce libre choix de M. Campbell s’avère une obligation pour d’autres qui restent sur le marché du travail par nécessité économique, une situation qui n’est bonne ni pour les entreprises ni pour les personnes âgées, jugent certains experts.

SÉCURITÉ PRÉCARISÉE

La moitié des gens qui travaillent après 65 ans le font pour des raisons financières, révèle un récent sondage de l’Association du Canada pour les personnes de 50 ans et plus, connue sous le nom de CARP (car autrefois appelée Canadian Association of Retired People). « Ils ne travaillent pas seulement pour l’argent, précise Susan Eng, vice-présidente directrice de la CARP, mais aussi pour bénéficier d’avantages en matière de santé, un enjeu très important. »

« Nous nous réjouissons pour ceux qui peuvent continuer à travailler », souligne Mme Eng, en ajoutant que la CARP s’oppose fermement à la retraite obligatoire. « Mais assurons-nous que les personnes incapables de travailler, privées d’un bon emploi, victimes d’une réduction d’effectifs ou dépourvues d’énergie ont les moyens de prendre leur retraite. »

De nombreuses personnes ont été incapables d’épargner suffisamment en vue de la retraite, car les salaires dans plusieurs secteurs n’ont pas suivi la hausse du coût de la vie. Même avant la crise financière, signale la CARP, les avoirs moyens des Canadiens de 55 à 64 ans dans des régimes d’épargne-retraite n’étaient que d’environ 55 000 $. Pour de nombreux cotisants à des régimes de retraite, la volatilité des marchés s’est traduite par un rendement médiocre. Qui plus est, deux tiers des travailleurs canadiens ne participent pas à un régime de retraite d’entreprise, et ceux qui y participent voient actuellement leur régime passer de prestations déterminées à cotisations déterminées, leur sécurité ainsi précarisée. Parallèlement, la protection sociale traditionnelle assurée par l’État se détériore.

Or, est-il réaliste de demander aux personnes de poursuivre le travail après 65 ans, voire après 70 ans? Le corps peut-il le supporter?

Et qu’en est-il de la productivité et de la compétence au travail? Les spécialistes du vieillissement ne peuvent répondre avec certitude et répugnent à généraliser, car nous vieillissons tous différemment, selon notre état de santé et notre acuité mentale. Les effets normaux du vieillissement — vision, ouïe, mémoire et énergie diminuées — peuvent empêcher certains de fournir un rendement adéquat au travail. Néanmoins, on convient généralement que le cerveau et l’humeur bénéficient du maintien de l’activité. Par contre, l’obligation de travailler alors qu’on a l’âge de la retraite peut accroître le stress et réduire la qualité de vie.

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Peter Lloyd, ancien associé directeur chez Grant Thornton à Victoria, a pris sa retraite à 60 ans et siège depuis au conseil d’administration de divers organismes. Selon lui, continuer à travailler par goût ou le faire par obligation trace une nette démarcation entre les personnes. « On peut se demander, dit-il au sujet de ce dernier choix, s’il s’agit d’une bonne chose, tant sur le plan professionnel que sur celui de la santé. »

M. Lloyd connaît des professionnels très compétents qui travaillent bien au-delà de 65 ans, mais il a aussi vu le revers de la médaille. « Certains professionnels âgés ont des problèmes parce que leurs compétences ne sont plus appropriées. Et disons-le sans ambages, il y a des gens qui, même s’ils n’ont que 65 ans, ne sont plus dans le coup, sont réfractaires aux nouvelles idées et seraient incapables de bien servir le public. »

Par « nouvelles idées », il entend non seulement la technologie et l’évolution des lois et règlements, mais aussi la capacité de travailler avec les nouvelles générations.

« Le milieu du travail est beaucoup plus diversifié que dans les années 1970, et il faut savoir s’adapter, estime M. Lloyd. Certaines personnes de mon âge sont incapables de s’y faire et voudraient que le bon vieux temps revienne. Elles devront se faire une raison : il ne reviendra pas. »

« GUÉRIR » DE LA VIEILLESSE?

L’aspect négatif du travail après l’âge de la retraite réside dans la discrimination fondée sur l’âge, juge Brad Meisner, directeur du département de recherche et d’éducation sur le vieillissement et la santé communautaire à la School of Health and Human Performance de l’Université Dalhousie. « On ne veut pas perpétuer un vieux préjugé selon lequel une personne plus âgée est moins productive au travail, dit-il. Mais la discrimination fondée sur l’âge est très répandue en milieu de travail. Les entreprises et les employeurs doivent sensibiliser leurs employés, jeunes et vieux, à l’âgisme en l’incluant dans leurs politiques contre la discrimination. »

Par ailleurs, les chercheurs s’emploient à trouver des façons de vieillir en santé.

Nous connaissons tous les règles de base : éviter de fumer, faire de l’exercice, dormir suffisamment, s’alimenter sainement et s’occuper l’esprit. Mais la recette miracle nous échappe encore.

Le corps humain commence à vieillir dès la fin de la vingtaine, rappelle Colin Farrelly, bioéthicien au département de sciences politiques de l’Université Queen’s. Puis, le risque de maladie, de fragilité et de mortalité double à peu près tous les sept ans. Le vieillissement accroît les risques de maladie, mais on ignore si ce risque augmente ou diminue chez les personnes qui travaillent à un âge avancé. Pour certains, travailler plus longtemps pourrait être nuisible; pour d’autres, ce pourrait être une façon de rester jeunes.

Un médicament pour ralentir le vieillissement biologique des êtres humains serait plus important qu’un remède contre le cancer, croit M. Farrelly, justement parce qu’il écarterait les risques de cancer et nous protégerait également contre d’autres affections graves (AVC, maladies cardiaques, etc.).

« Trouver comment ralentir le vieillissement serait une découverte cruciale, et changerait la donne, pense le chercheur. La personne libérée des symptômes liés à des problèmes de santé pourrait choisir de travailler le plus longtemps possible. Ce serait la plus grande avancée scientifique et médicale du siècle. »

Le vieillissement n’étant pas une maladie, les fonds consacrés à la recherche ne visent pas à le « guérir ». Toutefois, des médicaments en cours d’élaboration et dont le but est de traiter certaines maladies, comme le diabète, ralentissent le vieillissement de certains organismes. Des essais sur les humains sont en préparation. Les scientifiques cherchent aussi un médicament capable de reproduire certains facteurs biologiques découverts chez les centenaires, qui représentent environ une personne sur 6 000 dans les pays industrialisés.

GYM DU TRAVAIL

Aux problèmes physiques s’ajoute le ralentissement du cerveau, qui devient moins alerte. Selon M. Farrelly, la diminution graduelle de la fonction cognitive commence pendant la vingtaine et devient manifeste autour de la soixantaine. Mais les gens ne deviennent pas nécessairement moins productifs ou moins utiles dans leur domaine de compétence. Dans la plupart des emplois, l’efficacité n’est pas liée uniquement aux capacités cognitives, et l’expérience compense en grande partie leur diminution. « Trente ou quarante ans de réflexion dans un domaine de compétence donné procurent nombre d’avantages », observe M. Farrelly.

« Les travailleurs âgés ont acquis de l’expérience, de la sagesse et de solides connaissances », renchérit Karl Riabowol, docteur en biochimie et en biologie moléculaire, qui fait des recherches sur le vieillissement humain à l’Université de Calgary. « Pourquoi devraient-ils automatiquement prendre leur retraite? »

Souvent, poursuit l’universitaire, le simple fait de travailler aide à maintenir le cerveau alerte et les sens aiguisés. « Pour éviter diverses formes de démence et contrer la réduction de l’acuité mentale, il importe d’exercer son cerveau tout comme on exerce son corps, montrent une foule d’études. »

« Soixante-cinq n’est pas un chiffre magique, ajoute-t-il. Pourquoi perdrait-on la capacité d’être un comptable avisé à plus de 80 ans? Il suffit de quelques efforts pour se garder en forme physiquement et mentalement. »

C’est ce que croit Larry Campbell, bien que tout le monde n’ait pas le luxe de posséder son propre cabinet, admet-il. Pour sa part, il a délégué les tâches de calcul très poussé à ses employés. « Je n’ai plus les compétences techniques que j’avais, reconnaît-il. Aujourd’hui, mes forces sont davantage axées sur la consultation. Je mets l’expérience acquise au fil des ans au service de mes clients. »

Il n’est toujours pas question de retraite pour ce comptable octogénaire qui, de toute évidence, entend rester actif jusqu’au bout.

AU TRAVAIL APRÈS 65 BERGES

Selon les Statistiques sanitaires mondiales 2015 de l’OMS, l’espérance de vie moyenne des Canadiens était de 82 ans en 2013 (84 ans pour les femmes et 80 ans pour les hommes), comparativement à 77 ans en 1990. Dans ses estimations de 2015, le site Geoba.se, qui compile les classements mondiaux, établit la durée de vie moyenne des Canadiens à 81,76 ans et, au chapitre de l’espérance de vie, classe le pays au 13e rang mondial.

L’Indice canadien de report de la retraite Sun Life 2015
, fondé sur un sondage mené en 2014 auprès de répondants de plus de 30 ans, révèle que 32 % d’entre eux prévoient travailler à temps plein à l’âge de 66 ans, et 27 % prévoient être alors retraités (Les autres ne savent pas ou croient qu’ils travailleront à temps partiel ou qu’ils seront décédés). C’est la première fois depuis la première édition du sondage il y a sept ans que la proportion des personnes qui prévoient travailler à temps plein à 66 ans dépasse celle des personnes qui prévoient être retraitées. L’organisme CARP, qui se préoccupe du bien-être des personnes vieillissantes, entend aider les Canadiens âgés sur le marché du travail en préconisant des congés pour les personnes soignantes, en incitant les compagnies d’assurance à abolir les dates limites des prestations en milieu de travail privé, en sensibilisant le public à la discrimination fondée sur l’âge et en incitant les employeurs à offrir des formations pour aider les travailleurs âgés à mettre à jour leurs connaissances.

À propos de l’auteur

Susan Smith


Susan Smith est une rédactrice indépendante établie dans la région de Toronto.

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