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Tout comme ils ont réécrit de nombreux chapitres dans le grand livre des pratiques sociales, les baby-boomers semblent préparer une nouvelle édition de celui sur la retraite.

Le 15 juillet dernier, devant des milliers de fans rassemblés sur les Plaines d'Abraham à Québec, les Rolling Stones ont donné le dernier concert de leur Zip Code Tour, leur unique spectacle au Canada dans le cadre de cette tournée. Comme à son habitude, Mick Jagger, 71 ans (72 ans le 26 juillet), allait et venait sur scène, se déhanchait, gigotait, caracolait — et chantait. Il a interprété une vingtaine de grands succès des Stones et a terminé sa prestation par, bien sûr, Satisfaction — ou plutôt, son manque de... Né en 1943, Mick Jagger n’appartient pas officiellement à la génération née durant le baby-boom (1946-1964), mais à la génération dite — tenez-vous bien — « silencieuse », celle qui a précédé la plus forte explosion démographique de notre époque. Pourtant, peu de célébrités représentent mieux que lui la génération des baby-boomers.

Aujourd’hui, l’icône Mick Jagger est peut-être plus représentative que jamais. « Je suis sûr que son grand-père ne se démenait pas comme lui », lance Yves Carrière, professeur de démographie à l’Université de Montréal.

LE FREIN DU BOOM

Si les grands-pères du rock n’ont pas encore pris leur retraite, certains membres de la génération suivante, la plus nombreuse dans la plupart des pays occidentaux, l’ont déjà prise. Depuis quelques années, au Canada, « le taux de retraite a enregistré une forte hausse, passant de 0,8 % à 1,2 % de la population active », souligne Pedro Antunes, directeur général et économiste en chef adjoint du Conference Board, à Ottawa.

Le problème ne se limite évidemment pas au Canada. Toutes les grandes économies, et nombre d’économies émergentes, doivent composer avec le vieillissement de leur population, la baisse du taux de fécondité et les départs massifs à la retraite. Une étude de l’OCDE, publiée en 2000, prévoyait que d’ici 2035-2045, le ratio moyen des citoyens de plus de 65 ans à la population d’âge actif allait doubler.

Économistes et prévisionnistes s’accordent à dire que cet exode de travailleurs aura une incidence notable sur l’économie ainsi que sur les recettes et dépenses publiques. Certains jugent cette incidence désastreuse, d’autres, contraignante mais gérable. Pour d’autres encore, elle pourrait s’avérer étonnamment légère.

L’un des économistes les plus alarmistes est Laurence Kotlikoff, professeur à l’Université de Boston. Dans The Coming Generational Storm (2004), un ouvrage qu’il a coécrit avec le chroniqueur Scott Burns du Dallas Morning News, M. Kotlikoff soutenait que l’administration américaine avait perdu tout repère, laissant se creuser un gouffre de 51 000 G$ US entre les dépenses et les recettes prévues. (En février, M. Kotlikoff a dit au Comité budgétaire du Sénat que ce gouffre avait depuis plus que quadruplé, pour passer à 210 billions $ US.)

Si l’administration américaine continuait dans cette voie (onze ans plus tard, tout indique que c’est ce qu’elle a fait), le pays subirait « la pire crise morale de notre époque » et pourrait « dégringoler vers le statut d’économie du tiers monde ». Les Américains seraient alors aux prises avec une montée en flèche des taux d’imposition, une baisse radicale des prestations de retraite et de santé, une hausse de l’inflation, une dépréciation rapide du dollar, une augmentation du chômage et une instabilité politique.

Pour combler son manque à gagner, Washington pourrait évidemment augmenter les impôts et réduire les dépenses. Mais l’administration semble plus encline au « seigneurage », c’est-à-dire l’impression de tonnes de billets de banque pour accroître les recettes et se désendetter au moyen de l’inflation. Pour une population qui dépend de plus en plus d’un revenu fixe à la retraite, c’est la pire solution qu’on puisse imaginer.

Onze ans plus tard, la catastrophe prévue par MM. Kotlikoff et Burns n’a toujours pas frappé les États-Unis, ni le Canada. Mais peut-être n’est-ce qu’une question de temps car le « seigneurage », sous la forme de la politique d’assouplissement quantitatif de la Réserve fédérale, a été mis en œuvre à grande échelle après la crise financière.

FIN DU DIVIDENDE DÉMOGRAPHIQUE

La majorité des économistes estiment que les départs massifs des baby-boomers à la retraite exerceront une certaine pression sur l’économie, mais contrairement à M. Kotlikoff, ils pensent que cette pression sera gérable. De nombreux facteurs, aux conséquences difficilement prévisibles, entrent en jeu : les taux de remplacement des emplois et des compétences, la productivité et l’innovation, les habitudes d’épargne et de dépense, la réduction des recettes et des dépenses publiques.

Une des variables les plus troublantes tient au fait que depuis 30 à 40 ans, « l’augmentation de la main-d’œuvre est le principal moteur de la croissance, encore plus au Canada que dans d’autres pays de l’OCDE », fait remarquer Alexandre Laurin, directeur de la recherche à l’Institut C.D. Howe, à Toronto.

Jean-Yves Duclos, professeur d’économie à l’Université Laval, à Québec, appelle ce phénomène le « dividende démographique ». Selon lui, « ce dividende a contribué un point de pourcentage à la croissance au cours des dernières décennies, mais nous entrons dans une période où il est appelé à disparaître, voire à devenir négatif ».

Il y aura donc « moins de personnes qui produisent des biens et plus de personnes qui les consomment sans participer à leur production », prévoit William Scarth, professeur d’économie à l’Université McMaster.

Comment pourvoir les postes devenus vacants? Les nouveaux venus, principalement ceux de la génération Y (nés entre 1981 et 1997), auront-ils les compétences nécessaires? M. Antunes reconnaît qu’il y aura probablement des lacunes aux chapitres de l’expérience et des connaissances : « Les personnes qui remplaceront les baby-boomers seront peut-être moins productives. Nous pourrions avoir du mal à attribuer ces postes. » Il n’y aura pas pour autant de déclin absolu de la population active, précise-t-il, mais le taux relatif de croissance de l’emploi baissera et l’économie en subira les conséquences.
23% des ménages canadiens ne sont pas sur la bonne voie pour la retraite

LA PRODUCTIVITÉ DU VIOLONISTE

Ce déficit de l’emploi ne fait qu’ajouter au déficit existant de la productivité et de l’innovation. L’économie canadienne est de plus en plus axée sur les services et le deviendra davantage à mesure que les baby-boomers vieilliront. Or, le secteur des services est très peu sensible aux améliorations de la productivité, souligne M. Scarth. « Comment accroître la productivité d’un violoniste concertiste? », dit-il en plaisantant.

« Nos entreprises investissent moins dans la technologie et dans le capital physique que celles d’autres pays avancés depuis nombre d’années », signale M. Duclos. Une étude de l’OCDE publiée en 2014 souligne la lente et régulière détérioration de notre performance : les dépenses des entreprises en R-D ont reculé, passant de 1,26 % du PIB en 2001 à 0,88 % en 2012, tandis que les dépenses totales en R-D sont passées de 2,09 % du PIB en 2001 à 1,69 % en 2012, la moyenne de l’OCDE étant de 2,40 %.

Les recettes et les dépenses publiques sont un sujet de préoccupation crucial. La cohorte grandissante des baby-boomers retraités entraînera inévitablement des contraintes budgétaires et des problèmes économiques.

Stephen Gordon, professeur d’économie à l’Université Laval, écrivait dans le National Post au moment du dépôt du budget du Québec (le 23 mars 2015) que le vieillissement de la population est actuellement la principale cause de la croissance anémique des recettes publiques. Ce budget du Québec peut « servir de modèle à d’autres administrations canadiennes, à court et à moyen terme », avertit M. Gordon.

Or, il semble que les recettes publiques pourraient très bien s’avérer adéquates. Aux États-Unis (où le déficit démographique est toutefois moins lourd qu’au Canada), une étude de la Federal Reserve Bank de Kansas City conclut qu’avec une proportion accrue de retraités, les recettes fiscales des États n’auraient baissé en 2011 que de 8,1 G$ US, soit de 1,1 %.

DE SOMBRES NUAGES SUR LES PROVINCES

Ce sont les dépenses publiques qui poseront vraisemblablement le plus grand problème. Une population vieillissante aura besoin de plus en plus de services, mais surtout, « c’est au chapitre des soins de santé que les coûts exploseront, et les pressions commencent à peine à se faire sentir », observe Alexandre Laurin. « Il est probable que quelques provinces éprouveront des difficultés », ajoute-t-il.

L’Ontario en est un bon exemple : « Aujourd’hui, les soins de santé absorbent 0,42 $ de chaque dollar dépensé dans le cadre des programmes provinciaux. À moins d’un changement de cap, les dépenses en santé engloutiront 70 % du budget provincial d’ici 12 ans, ce qui compromettra notre capacité de financer d’autres priorités », selon le mémoire publié en décembre 2014 par l’Institut C.D. Howe, Managing Healthcare for an Aging Population : Ontario’s Troubling Collision Course.

L’accroissement des rangs des baby-boomers retraités conduit-il l’économie vers un précipice? « Il n’y a pas lieu de paniquer », répond M. Scarth. Il existe des facteurs compensatoires tels que l’immigration, suggère-t-il, tout en précisant que le Canada est déjà l’un des pays les plus généreux à cet égard. De plus, vu la pénurie croissante de main-d’œuvre, les jeunes générations pourraient bénéficier de salaires plus élevés, ce qui permettrait aux administrations publiques d’augmenter les impôts et d’assumer la charge accrue de retraités.

En outre, « si les gens sont raisonnables et prévoyants, indique M. Scarth, ils épargneront davantage et reporteront leur retraite ». Cette tendance se dessine déjà. Selon deux rapports publiés en 2015, l’un par McKinsey & Co. et l’autre par l’Institut C.D. Howe, une vaste majorité de Canadiens épargnent suffisamment en vue de la vieillesse. McKinsey estime que 83 % des ménages du pays maintiendront leur niveau de vie à la retraite.

Selon une étude de Statistique Canada, Reporter sa retraite : une tendance récente? (2011), les Canadiens prolongent déjà leur vie active. Fait notoire, souligne l’étude, le taux d’emploi des hommes de 65 à 69 ans a « presque doublé entre 2000 et 2010 ».

Tout compte fait, il semble que les départs à la retraite des baby-boomers n’étoufferont pas l’économie canadienne, qui n’en souffrira que légèrement. En 2030, prévoit M. Scarth, les niveaux de vie seront de 7 % inférieurs à ce qu’ils auraient été sans le vieillissement de la population. Selon MM. Antunes et Duclos, le rendement de notre économie au cours des prochaines décennies baissera d’environ un point de pourcentage. Si la croissance annuelle devait être de 3 %, par exemple, elle sera plutôt de 2 %. Sans être négligeable, ce fléchissement ne sera pas catastrophique.

UNE ANALYSE PLUS « DYNAMIQUE »

Yves Carrière envisage l’avenir du Canada dans une perspective plus dynamique où tous les acteurs, au premier chef les baby-boomers, adapteront leur comportement à la conjoncture. Il croit que ce que nous pourrions appeler « le facteur Mick Jagger » prendra de l’ampleur. Les gens reportent déjà leur retraite et le feront de plus en plus, ne serait-ce qu’en raison d’une espérance de vie prolongée.

Selon les nouvelles tables de mortalité des retraités canadiens (CPM 2014 – Canadian Pensioners Mortality 2014), l’espérance de vie médiane des hommes et des femmes de 65 ans est de 23 ans. La moitié d’entre eux pourraient donc vivre jusqu’à 88 ans, et 25 %, jusqu’à 95 ans! Voilà bien des années passées devant un écran de télévision à financer! On peut donc s’attendre à ce que les baby-boomers soient beaucoup plus nombreux que prévu à reporter leur retraite ou à retourner travailler.

M. Carrière nous invite à porter attention aux vrais enjeux. Par exemple, la situation des régimes de retraite au Canada est bien meilleure que dans la plupart des pays de l’OCDE. En France, le régime de retraite général représentait près de 13 % du PIB en 2010, et en Allemagne, plus de 10 %. La moyenne de l’OCDE était d’environ 7,5 %. Au Canada, le régime absorbe environ 4 % du PIB et sa part montera à 6,2 % en 2060, moment où la proportion de personnes âgées atteindra son plus haut niveau. « Le Canada dispose donc encore d’un coussin confortable », observe-t-il.

Considérons aussi d’un œil averti les coûts des soins de santé, propose M. Carrière. « De 1998 à 2008, le vieillissement de la population ne représentait que 10 % de la croissance des coûts de santé. L’essentiel de cette croissance était lié à la hausse d’éléments comme les salaires des médecins, le coût des technologies et le prix des médicaments. Si jamais l’augmentation des coûts des soins de santé devient entièrement attribuable au vieillissement de la population, ce sera très bien. Ce sera le signe que nous avons enfin maîtrisé tous les autres coûts. » De toute évidence, ce n’est pas encore le cas.

Souhaitons à Mick Jagger de pouvoir chanter encore longtemps You Can’t Always Get What You Want; quand viendra le moment de la retraite, de nombreux baby-boomers canadiens savent qu’ils pourront avoir ce qu’ils veulent.

À propos de l’auteur

Yan Barcelo


Yan Barcelo est journaliste dans la région de Montréal.

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