Parlons fabrication

Le modèle « postindustriel » prévaut en Occident depuis des années, mais délocaliser la production sans entraîner un coût élevé, est-ce vraiment possible?

À la fin des années 1980, lors d’une conférence à l’École Polytechnique de Montréal, l’économiste Kimon Valaskakis demanda à l’auditoire : « Quelle différence y a-t-il entre Frank Sinatra, qui gagne trois millions de dollars pour chanter l’hymne national américain au Super Bowl, et la société Bombardier, qui vend un avion à réaction pour le même montant? » Selon lui, il n’y en avait pas.

N'y-a-t-il aucune différence entre une chanson et un avion? La vaste infrastructure manufacturière n’apporte-t-elle pas sa pierre à l’économie? Jusqu’à récemment, certains milieux persistaient à croire que les pays occidentaux vivaient dans un monde « postindustriel », où la fabrication était reléguée au deuxième plan. « Selon ce point de vue, la fabrication était malpropre, primitive, et nous pouvions la laisser aux Chinois, observe Harry Moser, président fondateur de l’organisme américain Reshoring Initiative. L’économie pouvait reposer simplement sur la conception, l’innovation et les opérations financières. Or, ce n’est pas le cas. »

Au cours des 40 dernières années, le point de vue postindustriel a contribué à l'érosion considérable de la part du secteur de la fabrication dans le PIB des économies avancées. Mark Perry, professeur d’économie à l’Université du Michigan, souligne que la part de la fabrication dans le PIB des États-Unis est passée de 24,3 % en 1970 à 12,8 % en 2010. Constat identique, sur la même période, pour le Japon (de 35 % à 20 %), pour l’Allemagne, principale locomotive occidentale de la fabrication (de 33 % à 18 %), et même à l’échelle mondiale (de 23 % à 16 %).

Au Canada, on a observé une baisse similaire à celle des États-Unis, soit de 22 % à 13 %, selon Livio di Matteo, professeur d’économie à l’Université Lakehead en Ontario.

Changement de programme

Aucunement alarmé par ces chiffres, Mark Perry y voit l’occasion « de se réjouir, et non de se plaindre », ce qui dénote bien  la mentalité postindustrielle. « Nous vivons en fait une transition inévitable vers l’économie postindustrielle de l’ère de l’information, écrit-il. L’importance de la fabrication pour la production et les emplois diminue, à l’image du recul de l’agriculture au siècle dernier. Par conséquent, les progrès de la productivité et de l’efficience de la fabrication se traduisent par une baisse des prix pour le consommateur. »

Pourtant, selon un rapport de l’Information Technology and Innovation Foundation, le point de vue postindustriel serait erroné : il tient compte uniquement de la production manufacturière mesurée en dollars américains. Cette mesure simpliste classe la production manufacturière des États-Unis au premier rang mondial, et la fait même devancer de 46 % celle de la Chine, qui arrive au deuxième rang. Or, il serait plus exact de mesurer au PIB réel la variation du ratio de la valeur ajoutée réelle de la fabrication. Selon cette mesure, entre 2000 et 2010, la capacité manufacturière des États-Unis a reculé de 20,2 %, et celle du Canada, de 30 %.

Selon un croissant d’experts, les pays dits postindustriels doivent relancer la fabrication sans délai. « Les services n’ont jamais réussi à remplacer la fabrication », observe Louis Duhamel, conseiller stratégique pour les entreprises en croissance chez Deloitte, à Montréal, et coauteur de l’étude Le point sur le Québec manufacturier, publiée en 2014. « La vigueur du secteur manufacturier est essentielle à l’essor d’une société prospère et d’une économie diversifiée. »

Postindustriel ou préindustriel?

En réalité, les services ne constituent aucunement un secteur autonome de l’économie. La croissance des services est due en grande partie à la fabrication, estime Ian McCarthy, professeur de technologie et de gestion opérationnelle à l’Université Simon Fraser. « Il y a 20 ou 30 ans, les fabricants avaient leurs propres camions et leurs services de TI. Aujourd’hui, ils recourent le plus souvent à l’externalisation. »

Tout indique que la fabrication constitue toujours une part prépondérante de l’économie mondiale. En 2012, sur les 21 550 G$ US en marchandises et en services négociés à l’échelle mondiale, les produits manufacturés représentaient 73 % du total, soit 15 700 G$ US, et les services, seulement 20 %, soit 4 250 G$ US selon l’Organisation mondiale du commerce (Les matières premières et les produits agricoles représentaient les 7 % restants). Aux États-Unis, la fabrication « compte pour plus de 80 % de nos exportations », affirmait l’ex-président américain Bill Clinton en avril 2013. Au Canada, la proportion était d’environ 70 % en 2012.

« Si, dans un cas extrême, une économie reposait uniquement sur les services, elle serait très pauvre, car elle ne pourrait pas échanger des marchandises, et la valeur de sa monnaie serait très faible », écrit Jon Rynn, auteur de Manufacturing Green Prosperity.

M. Rynn affirme que les États-Unis et le Canada ont tout intérêt à relancer leur secteur manufacturier. En effet, la fabrication est à l’origine de la richesse et de la puissance de l’Angleterre, de l’Allemagne, des États-Unis, du Japon, de la Corée et de la Chine. Sans l’apport massif de la fabrication, l’économie chinoise reposerait encore sur les labours des paysans.

Même les services sont tributaires des produits manufacturés, estime M. Rynn. « Les services constistent surtout à utiliser des produits manufacturés. Le commerce de détail et de gros, qui représente environ 11 % de l’économie, consiste à acheter et à vendre des produits manufacturés. L’immobilier, qui représente 13 % de l’économie, a pour sa part pour objectif d’acheter et de vendre un bien immeuble. Même les soins de santé, qui représentent environ 8 % de l’économie, consistent à utiliser de l’équipement médical et des médicaments. »

Ancrage de la classe moyenne

La fabrication « offre une bien meilleure répartition des emplois que les services évolués, et des emplois pour tous : ouvriers ordinaires, ingénieurs chevronnés, scientifiques éminents, et cadres supérieurs ingénieux et prévoyants », écrivait, en 2012, Eamonn Fingleton dans la revue Forbes.

« C'est l'ancrage de la classe moyenne! » lance Louis Duhamel, classe dont l'érosion croissante inquiète tant d'analystes. Si en 2005, la part de la fabrication dans le PIB des É-Unis avait été la même qu'au Japon, le pays aurait compté 7 millions d'emplois de haute qualité, de longue durée et bien rémunérés de plus, observe M. Rynn.l« Si nous étions à égalité avec l'Allemagne, ajoute-t-il, nous en compterions 10 millions de plus. » La relance du secteur manufacturier, qui prend de l’ampleur aux États-Unis, ne constitue pas un retour à une «&npsp; ancienne économie » disparue. « Nombre d’emplois que nous avons perdus dans ce secteur ne sont pas nécessairement des emplois à récupérer », soutient Mike Holden, directeur, politiques et économie de l’association Manufacturiers et Exportateurs du Canada, à Calgary. « Nous ne voulons pas mettre la main sur des emplois qui existent au Vietnam. Nous avons perdu ce genre d’activité manufacturière. »

C’est une autre réalité qui est en jeu. « L’image d’un secteur manufacturier primitif, malpropre, dangereux et en voie de disparition est très inexacte, affirme un rapport du Council on Competitiveness. Aujourd’hui, la fabrication est évoluée, sécuritaire, durable et en plein essor. Elle fait intervenir une foule de technologies numériques, mécaniques et chimiques dans la conception, la mise au point, l’usinage, l’entretien courant et la livraison de produits manufacturés, dont la modélisation et la simulation de haute technologie, la robotique, l’intelligence artificielle et des capteurs de commande et de mesure de processus. La fabrication consiste à gérer l’approvisionnement et les réseaux numériques à l’échelle mondiale. »

Rapatrier des emplois

Malgré le scepticisme du monde universitaire et d’autres milieux, les États-Unis mènent la relance de leur secteur manufacturier. Une foule de rapports, d’études et d’initiatives en témoignent. Le rapatriement des activités de production dans leur pays d’origine, ce qu’on appelle la relocalisation (en anglais, reshoring), est en plein essor.

En 2003, 148 000 emplois aux États-Unis ont été délocalisés, et seulement 2 000, relocalisés, indique Harry Moser. En 2013, environ 50 000 emplois délocalisés étaient compensés par 50 000 emplois relocalisés. « L’hémorragie est enrayée! » lance M. Moser. On prévoit pour 2016 un solde positif de 50 000 emplois rapatriés aux États-Unis.

M. Moser possède une base de données sur des centaines d’entreprises qui rapatrient des emplois (GE, Walmart, Caterpillar, Stanley, Electrolux, etc.). Au Canada, on a beaucoup pratiqué la délocalisation, mais pas la relocalisation, affirme Ian Howcroft, vice-président de la division ontarienne de Manufacturiers et Exportateurs du Canada. À sa connaissance, aucune entreprise n’a rapatrié une partie ou la plupart de ses activités de fabrication. Cela dit, la délocalisation semble s’essouffler. Selon le rapport Coup d’œil sur le secteur manufacturier canadien en 2014 de KPMG, seulement 14 % des fabricants prévoyaient s’approvisionner en Chine en 2014, comparativement à 31 % qui en avaient l’intention en 2013.

Plusieurs raisons incitent les entreprises américaines à relocaliser leurs activités, notamment le fait que les salaires aux États-Unis « sont restés stables et, en termes réels, ont même reculé au cours des 15 dernières années, alors qu’en Chine, ils ont augmenté de 15 % par année », indique Harry Moser. On espère aussi reprendre l’avance en matière d’innovation et acquérir une capacité accrue de répondre aux besoins du marché. Et on envisage la relocalisation dans la perspective du coût total de propriété plutôt que de l’arbitrage des salaires.

Toutefois, la relocalisation s’inscrit dans un vaste mouvement mondial où « le secteur manufacturier se rapproche de la demande et des centres d’innovation », affirme Bruce Simpson, directeur et cochef du groupe Opérations du cabinet McKinsey, à Toronto. Il appelle ce phénomène nextshoring (relocalisation de proximité).

C’est ce qui semble avoir motivé Superior Radiant Products (SRP) à rapatrier à Stoney Creek (Ontario) un établissement installé en Chine, seul cas de relocalisation canadienne déniché par CPA Magazine. Pour produire un radiateur extérieur haut de gamme, SRP a rapatrié une douzaine d’emplois, sur un effectif total de 60 employés. « Nous l’avons fait pour des raisons de contrôle de la qualité et pour nous rapprocher des marchés nord-américains », explique Susan Samson, directrice des ventes et des communications marketing.

Arme à double tranchant

Si l’analyse de McKinsey est exacte, la relocalisation de proximité pourrait s’avérer une arme à double tranchant.

Si les fabricants se rapprochent de la demande et des centres d’innovation, le courant de relocalisation pourrait s’inverser aussi rapidement vers la Chine ou d’autres pays en développement, là où la demande et les capacités d’innovation augmentent le plus rapidement. « En 2025, la moitié de la population mondiale appartiendra à la société de consommation et 53 % de ces personnes vivront dans le monde en développement, dont la plupart dans des villes », prédit M. Simpson.

En outre, une grande partie des spécialistes de l’innovation résident déjà dans les pays en développement, notamment en Chine et en Inde. « C’est en Chine que se trouve le plus important effectif de R-D du monde », affirme M. Simpson.

Lors d’une conférence, on demanda un jour à Steve Jobs, ancien patron d’Apple, pourquoi il n’avait pas rapatrié la fabrication de l’iPhone aux États-Unis, se souvient Harry Moser. M. Jobs répondit : « Aux États-Unis, il n’y a même pas assez d’ingénieurs industriels pour remplir cette salle. En Chine, on pourrait remplir des villes entières. »

Il faut donc retenir que la fabrication, la recherche-développement (R-D) et l’innovation sont étroitement liées. En fait, la partie la plus importante de l’innovation est attribuable au secteur manufacturier. La fabrication compte pour « 90 % de nos brevets et de nos dépenses de R-D », a révélé Bill Clinton à la revue Business Week. Au Canada, indique Louis Duhamel, 55 % de l’innovation est attribuable à la fabrication.

Chacun sait que l’innovation est la clé de notre prospérité future, mais il apparaît maintenant que la voie de l’innovation passe essentiellement par la fabrication. Un pays qui perd son secteur manufacturier risque de perdre sa capacité d’innovation, soutiennent Gary Pisano et Willy Shih, professeurs à Harvard et auteurs d’articles ainsi que d’ouvrages fondamentaux sur la relance du secteur manufacturier américain.

MM. Pisano et Shih donnent un exemple éloquent de « perte d’innovation ». « Dans le secteur des semiconducteurs, à part Intel et quelques petites entreprises, la plupart des fabricants américains ont délocalisé leurs activités à Taïwan, à Singapour, en Corée du Sud et, de plus en plus, en Chine », a indiqué Willy Shih en 2011. « Avec la délocalisation croissante des capacités, d’autres secteurs d’activité dans les pays hôtes ont bénéficié des compétences de ces fabricants. Ce n’est pas une coïncidence si le secteur des écrans plats est né des capacités du secteur des semiconducteurs. Les personnes qui ont construit les usines productrices de semiconducteurs ont utilisé ces connaissances pour construire des usines productrices d’écrans plats. » C'est pourquoi des sociétés comme Samsung et LG dominent entièrement ce secteur à l'heure actuelle.

Heureusement, les États-Unis conservent une solide capacité de R-D, révèle une étude de l’OCDE. Au cours de la dernière décennie (de 2000 à 2009), l’intensité de la R-D est passée de 2,71 % à 2,9 % du PIB. En Chine, toutefois, elle est passée de 0,9 % à 1,77 % du PIB, ce qui correspond à une augmentation annuelle de 20 %.

Au Canada, les chiffres de la R-D sont moins encourageants : après avoir atteint une proportion record de 2,01 % du PIB en 2004, les dépenses ont lentement reculé à 1,69 %, selon Statistique Canada.

Quelles mesures devrons-nous prendre?

Aux États-Unis, la relance du secteur manufacturier a bénéficié d’une vigoureuse impulsion venue du sommet :  le président Barack Obama a « prononcé le mot “fabrication” à plus de 14 reprises dans son plus récent discours sur l’état de l’Union », souligne M. Duhamel.

Au Canada, silence radio. Les politiciens n’en parlent pas. Une grande partie du monde universitaire reste ancrée dans la mentalité postindustrielle. « Nous avons besoin d’un appel aux armes, s’exclame Bruce Simpson. Le Canada est à la traîne. » L’étude de McKinsey montre que, parmi les 15 principaux pays manufacturiers classés selon la part de la valeur ajoutée brute nominale du secteur manufacturier mondial, le Canada a glissé du 10e rang en 1990 au 15e en 2010. Il se classe maintenant derrière le Brésil, l’Indonésie et même le Mexique. Ian Howcroft distingue trois domaines où le Canada devrait s’activer : la productivité, la réglementation gouvernementale de même que les compétences. Depuis quelques années, les observateurs canadiens déplorent la faible productivité, la lourdeur du cadre réglementaire et la pénurie de compétences techniques, mais ces débats ne se sont pas inscrits dans un élan vers la relance du secteur manufacturier.

L’ère postindustrielle a été l’une des plus troublées de l’histoire économique moderne, l’économie ayant plusieurs fois subi les répercussions de chocs financiers en 1987, 1997, 2000 et 2008. Peut-être le jeu n’en valait-il pas la chandelle.

À propos de l’auteur

Yan Barcelo


Yan Barcelo est journaliste dans la région de Montréal.

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