L’écart salarial hommes-femmes chez les CPA

Une étude sur la rémunération des CPA paraîtra bientôt. La situation a-t-elle changé depuis le dernier sondage? Les CPA se distinguent-ils des autres professions?

Robin Taub, présidente du Conseil du leadership féminin de CPA Canada 

À son arrivée sur le marché du travail, Robin Taub était convaincue qu’il n'y aurait aucune différence entre son salaire et celui de ses collègues masculins de même niveau. Diplômée spécialisée de la Rotman School of Management, elle croyait que les grands cabinets de CPA lui offriraient une rémunération à la mesure de son potentiel prometteur. Mais il y a de fortes chances qu'elle ait été, à son insu, moins bien payée que ses confrères. Aujourd’hui auteure à succès, conférencière, spécialiste de la littératie financière et présidente du Conseil du leadership féminin de CPA Canada, elle ne s’étonne pas qu'il y ait toujours, même en 2015, un écart salarial entre les hommes et les femmes.

CPA Canada s’apprête à présenter à ses membres un nouveau sodage sur la rémunération au sein de la profession. Un premier sondage sur le sujet, mené en 2013 (21 147 répondants), a révélé que la rémunération médiane des femmes comptables (nouvellement diplômées ou professionnelles chevronnées travaillant en cabinet, en entreprise, dans l’administration publique, dans le milieu universitaire ou pour un organisme sans but lucratif) équivalait à 84 % de celle des hommes. Pendant les années les plus productives d’un CPA (entre 35 et 64 ans), les femmes gagnaient environ 80 % du salaire de leurs homologues masculins. Les données recueillies dans le cadre du nouveau sondage devraient confirmer que la comptabilité ne se distingue pas des autres grandes professions en ce qui a trait à l’écart salarial. «[On prétend qu’en général] les femmes gagnent moins à cause de leurs propres choix», observe Mary Cornish, LLB, cofondatrice et présidente de l’organisme ontarien Equal Pay Coalition. «Cela n’est vrai que pour un petit pourcentage de femmes. Si les salaires sont inégaux, c’est que les employeurs n’ont pas de régime salarial professionnel, responsable et uniforme. On constate que des personnes qui occupent les mêmes postes gagnent moins simplement parce que l’employeur rémunère différemment les hommes et les femmes. 

Mary Cornish

Mary Cornish, cofondatrice et présidente de l’organisme ontarien Equal Pay Coalition

Les analyses statistiques vont toutefois à l’encontre de cette allégation. Ces facteurs ne peuvent expliquer à eux seuls la grande différence que l’on constate entre le salaire des hommes et celui des femmes dans les données de l’OCDE portant sur 35 pays, où la Nouvelle-Zélande affiche l’écart le plus mince (5,62 %) et où le Canada se classe au septième rang (18,97 %).

En outre, du moins dans les grandes professions (comptabilité, génie, droit, médecine ou MBA en finance), toutes les études sur la rémunération, dont les critères comprennent l’âge, l’expérience, le titre, le secteur d’activité ou la profession, révèlent que les femmes gagnent moins que les hommes.

Clare Beckton

Claire Beckton, directrice générale du Centre for Women in Politics and Public Leadership de l'Université Carleton

Si l’on prend deux professionnels, un homme et une femme, également motivés et très performants, du même âge et occupant le même poste dans le même secteur d’activité, la femme gagne souvent moins, affirme Clare Beckton, LLB, MPA, directrice générale du Centre for Women in Politics and Public Leadership de l’Université Carleton. «Pourquoi? Simplement parce que c’est une femme. Nous combattons des siècles de tradition et de normes sociales bien ancrées qui déterminent la valeur de l’apport des femmes au travail.» Ancienne sous-procureure générale adjointe aux Affaires autochtones et administratrice générale à Condition féminine Canada, elle est d'avis qu’il sera difficile de mettre fin à cette longue histoire d’inégalité des chances. «Nous avons une Charte, des lois et des conventions internationales qui garantissent l’équité salariale et interdisent la discrimination fondée sur le sexe. Mais nous vivons dans un monde dominé par les hommes, et il n’est pas étonnant qu’un préjugé inconscient persiste en matière d’égalité.»

Une étude des salaires des MBA en fonction de certains des critères susmentionnés, menée en 2014 par Bloomberg Businessweek, révèle qu’une fois diplômées, les femmes de 112 écoles de gestion américaines gagnent en moyenne 14 548 $ US de moins que les diplômés masculins des mêmes écoles. Celles qui décrochent un emploi en finance obtiennent près de 22 000 $ US de moins. Dans la profession juridique, partout dans le monde, l’inégalité salariale commence souvent en début de carrière et augmente au fil des ans.

Une étude menée en 2012 par la Law Society of New South Wales (Australie) a révélé que les avocates comptant moins d’une année d’expérience gagnaient en moyenne 4 500 $ AU de moins que les hommes ayant une expérience comparable, et qu’en cinq ans seulement, l’écart atteignait 14 200 $ AU.

Une enquête menée au Canada en 2012 par le cabinet de recrutement d’avocats The Counsel Network permet de constater des écarts semblables et un accroissement inévitable de la disparité des revenus au fil des années de service.

Fait intéressant, selon une étude réalisée aux États-Unis en 2012 par des associations d’ingénieurs et une division de Gallup Inc., le salaire médian des femmes ingénieurs était plus élevé que celui des hommes ingénieurs pendant les deux premières années d’emploi. Par contre, avec le temps, l’écart salarial au détriment des femmes devenait flagrant : le revenu médian des hommes ingénieurs sur l’ensemble de leur carrière était de 19,8 % supérieur à celui des femmes ingénieurs. L’étude de CPA Canada offrait cependant une lueur d’espoir : en 2013, l’écart salarial entre les hommes et les femmes était relativement mince entre le début de la carrière et la trentaine avancée. Avant l’âge de 35 ans, les hommes gagnaient, en moyenne, seulement 5 % de plus que les femmes. Après 35 ans, toutefois, l’écart s’élargissait de façon significative.

Source :  Sondage de 2013 sur la rémunération des CPA – Rapport supplémentaire : Écarts entre hommes et femmes 

«Dans l’ensemble, il existe nettement un écart entre la rémunération des hommes et celle des femmes, constate Paul Long, responsable, marketing et études de marché, chez CPA Canada. Il importe de retenir que le sexe n’est pas le seul facteur qui influe sur la rémunération. L’analyse des données du sondage doit aussi tenir compte d’éléments comme le secteur d’activité, le titre, l’âge de la personne et sa qualité d’employeur ou de propriétaire d’entreprise. Si l’on tient compte de ces facteurs, les écarts de la rémunération moyenne entre les hommes et les femmes rétrécissent nettement, sans toutefois disparaître complètement.»

Karen Duggan, directrice de projets, recherche, orientation et soutien, à CPA Canada, a participé à l’élaboration des sondages de 2013 et 2015 sur la rémunération des CPA et connaît bien les différences entre les parcours de carrière des hommes et des femmes. Citant des études de la Harvard Kennedy School sur la négociation salariale, elle souligne que les femmes négocient rarement leur rémunération et lorsqu’elles le font, elles obtiennent habituellement de piètres résultats. «Les études portaient sur les salaires de départ des nouveaux diplômés et ont révélé que presque aucune femme ne négociait son salaire de départ, alors que la plupart des hommes le faisaient», explique-t-elle. Selon ces études, lorsque les femmes négocient avec autant de fermeté que les hommes, elles vont à l’encontre de normes sociales de longue date, ce qui peut nuire à leur carrière. «Je crois que l’inégalité est en grande partie non intentionnelle, soutient Mme Duggan. Il faut donc faire comprendre aux dirigeants qu’il y a un problème. Je suis persuadée que certains admettront qu’il existe un problème en génie, ou en droit… mais pas dans leur secteur. Or, ce n’est pas le cas.»

Source :  Sondage de 2013 sur la rémunération des CPA – Rapport supplémentaire : Écarts entre hommes et femmes 

Le sondage de 2013 de CPA Canada, comme ceux d’autres professions, montre clairement que même une infime disparité salariale en début de carrière peut avoir une profonde incidence sur la rémunération de toute une vie. «Si vous acceptez simplement ce qu’on vous offre, sans négociation énergique et raisonnable, vous commencez à creuser un écart, prévient Mme Taub, et plus vous avancerez dans votre carrière, plus cet écart pourrait devenir important. Les hommes sont habitués à négocier et le font aisément, car c’est ce qu’on leur a appris. Les femmes croient qu’en travaillant très fort, elles obtiendront de l’avancement et de la reconnaissance.»

Selon Mme Beckton, le salaire ne devrait pas dépendre des techniques de négociation de l’employé ni des préjugés (inconscients ou non) de l’employeur. «Les solutions à l’écart salarial relèvent plutôt de la structure organisationnelle, estime-t-elle. Les modalités d’établissement de la rémunération devraient être transparentes.»

Mary Bennett

Mary Bennett, auteure et consultante en matière de leadership et de diversité au travail

Mary Bennett, MBA, CIA et membre de l’AICPA, espère que les données du sondage de 2013 sur l’écart salarial entre les hommes et les femmes serviront à promouvoir des solutions qui tiennent compte des causes profondes de cet écart et que le secteur comptable modifiera ses méthodes de rémunération. Ancienne spécialiste de la gestion des risques et de l’audit interne, Mme Bennett axe ses services-conseils sur des questions de diversité au travail et est l’auteure de deux guides, publiés par CPA Canada, pour l’avancement des femmes dans la profession comptable.

À l’instar de Mme Taub, Mme Bennett était une jeune cadre dirigeante très en demande. Elle a observé des injustices qui ont nui au parcours professionnel et à la rémunération des femmes. «Je crois que votre rémunération par rapport à celle de vos pairs témoigne de votre réussite et de votre valeur. C’est du moins ce qu’on perçoit, dit-elle. La première étape est la sensibilisation. Il convient donc d’examiner ces sondages et de tirer parti de certaines données. Puis, il s'agit de sensibiliser les gens.»

Selon Mme Duggan, il est très décevant que les préjugés n’aient pas disparu naturellement avec l’arrivée de plus en plus de femmes dans la profession comptable. «Voilà plus de 20 ans que les femmes représentent chaque année au moins 50 % des nouveaux professionnels, explique-t-elle. Et s’il s’agissait d’une nouvelle ère où la présence grandissante des femmes au sein des professions faisait disparaître les inégalités? Mais nous n’en sommes pas encore là.»

Pour consulter le Sondage de 2013 sur la rémunération des CPA – Rapport supplémentaire : Écarts entre hommes et femmes, allez à cpacanada.ca/mag-ecartFH.