L'endettement en pièces détachées

N'emprunte ni ne prête, disait Shakespeare. Or, le crédit est devenu un élément moteur de nos économies modernes.

Connaîtrons-nous d'autres périodes d’excès comme celles qui ont entraîné la crise financière de 2008, la récession des années 1990 et la grande crise des années 1930? C’est probable, étant donné la nature humaine, son avidité et sa propension à l’endettement. Le crédit a presque détruit les marchés mondiaux, mais il demeure facile d’emprunter. Force est d’admettre que l’endettement est essentiel à l'économie.

À preuve, la publication au début de 2015 d’une étude du McKinsey Global Institute, Debt and (Not Much) Deleveraging, portant sur 47 pays, qui révèle que depuis la dernière crise financière, aucune des grandes économies n’a réduit son ratio de la dette au PIB. Les pays avancés, dotés de systèmes financiers de pointe, sont les pires : leur ratio de la dette au PIB atteint en moyenne 280 %, contre 121 % pour les pays en développement. De 2007 au deuxième trimestre de 2014, la dette mondiale a augmenté de 57 000 G$. Même dans les pays où la dette des ménages a nettement reculé (ce qui n’est pas le cas au Canada), la dette publique est en hausse.

Afin de jeter un peu de lumière sur l’endettement, CPA Magazine en présente certains aspects positifs et négatifs, et répond à quelques questions.

LE RATIO DE LA DETTE AU PIB DES ÉCONOMIES EN DÉVELOPPEMENT EST TOUJOURS EN DÉÇA DE LA MOITIÉ DE CELUI DES ÉCONOMIES AVANCÉES

Une perception moins pessimiste de la dette publique

« Il n’y a pas de quoi s’alarmer, estime Douglas Porter, économiste en chef à BMO Marchés des capitaux. Je ne vois pas d’inconvénient à l’emprunt public, surtout si la population est en croissance et si l’on emprunte pour investir dans les routes, les écoles et les hôpitaux. Mais il faut être prudent. » On a qu’à penser aux déboires de la Grèce.

Un mot sur les déficits et les titres de créance

Les administrations fédérale, provinciales et municipales accusent un déficit budgétaire lorsqu’elles dépensent plus d’argent qu’elles n’en tirent de leurs sources de revenus, comme les impôts. Pour y remédier, elles émettent des titres de créance afin de réunir les fonds nécessaires. Par exemple, l’administration fédérale émet des titres de créance à court terme, des bons du Trésor et des obligations d’épargne du Canada, qu’achètent les Canadiens. Elle émet aussi des obligations du gouvernement canadien, qu’achètent des investisseurs étrangers. Les émissions sont habituellement de l’ordre de 1 G$ à 2 G$. Le gouvernement fédéral doit environ 25 % de ses emprunts à des investisseurs étrangers, et le reste à des Canadiens. Les provinces et les grandes villes comme Toronto et Montréal peuvent aussi émettre des obligations. Les titres de créance représentent environ 70 % du passif total des administrations fédérale, provinciales et territoriales.

DETTE NETTE COMBINÉE DU FÉDÉRAL DES PROVINCES EN POURCENTAGE DU PIB de 2007-2008 à 2013-2014

Qu’est-ce que la dette publique et pourquoi faut-il s’inquiéter de son accroissement?

Au cours des six ou sept dernières années, les administrations canadiennes ont accru leur dette. Ainsi, la dette publique nette du Canada est passée de 823 G$ en 2007-2008 à plus de 1 200 G$ en 2013-2014, soit 34 905 $ par habitant, selon une étude de l’Institut Fraser. « C’est une tendance inquiétante, attribuable en partie aux déficits budgétaires (les dépenses excédant les recettes) et au mode de financement des projets d’investissement, » observe Charles Lammam, directeur des études fiscales à l’Institut Fraser. Par exemple, la croissance de la dette nette de l’Ontario est due surtout aux déficits budgétaires de fonctionnement ou aux emprunts servant à financer les dépenses courantes, alors que celle de la Colombie-Britannique est le résultat d’emprunts destinés à financer des projets d’immobilisations en infrastructure qui profiteront aux générations futures. C’est la différence entre emprunter pour payer l’épicerie et emprunter pour rembourser un prêt hypothécaire.

« Comme les familles, les administrations publiques paient de l’intérêt sur leurs emprunts, ce qui entraîne des conséquences. Aujourd’hui, l’administration fédérale dépense 11 % de ses recettes en paiements d’intérêts. Si la dette publique continue d’augmenter, on risque de consacrer plus d’argent aux paiements des intérêts et moins aux programmes de soins de santé, d’éducation ou de services sociaux. Les agences d’évaluation du crédit pourraient aussi abaisser la cote de crédit des administrations publiques, ce qui inquiéterait les investisseurs et, par conséquent, augmenterait les coûts d’emprunt, d’où la possibilité d’une hausse des impôts en période de ralentissement économique et d’un recours accru à l’emprunt. C’est un cercle vicieux. » Ce scénario a prévalu au Canada dans les années 1990. Nous avons réduit ces déficits, ce qui nous a donné une longueur d’avance sur les autres pays.

William Shakespeare

« N’emprunte ni ne prête, » dit Shakespeare dans Hamlet.

De nos jours, ce conseil conviendrait-il aux administrations publiques, aux entreprises et aux particuliers? L’économie s’effondrerait-elle si l’on écoutait Shakespeare?

Non, ce n’est pas un conseil à suivre. Oui, l’économie s’effondrerait. « Ce conseil suppose que l’on dépense jusqu’au dernier dollar gagné; il s’agit d’une économie de subsistance, explique Derek Holt, vice-président, Études économiques de la Banque Scotia. Avant la crise, on avait beaucoup trop emprunté, mais l’endettement peut jouer un rôle très légitime dans la vie d’une personne. L’une des grandes réalisations du XXe siècle a été l’approfondissement des marchés financiers et l’élargissement de l’accès à l’emprunt, ce qui a permis aux consommateurs d’étaler leurs obligations financières dans le temps. Sans la capacité d’emprunter, un jeune de 25 ans aurait du mal à acheter une voiture ou une maison avec son salaire. »

Statue d’un empereur romain

L’endettement remonte à l’époque romaine

Michael Hudson, président du Institute for the Study of Long-Term Economic Trends et auteur de The Bubble and Beyond, soutient que l’endettement remonte à l’époque romaine. À partir d’environ 2000 av. J.-C. jusqu’au début de notre ère, les États (Sumer, Babylone, Égypte) annulaient les dettes lorsqu’elles devenaient trop lourdes, afin de rétablir l’égalité. Rome a été le premier État à ne pas effacer l’endettement, et a plutôt fait la guerre à Sparte pour renverser les gouvernements qui prônaient l’annulation des dettes.

Fait inusité

Les obligations ont habituellement une durée d’un an à trente ans, mais le Mexique a émis une obligation qui ne viendra à échéance qu’après un siècle, saisissant ainsi une occasion unique de sécuriser du financement bon marché sur une très longue période.

Stratégie rentable ou mécanisme de subsistance?

Même s’il n’est ni bon ni mauvais d’emprunter, les experts financiers font souvent la distinction entre « bonne dette » et « mauvaise dette ».

  • Une bonne dette est un investissement qui prend de la valeur ou qui s’avère rentable à long terme. Exemples : un prêt hypothécaire à l’achat d’une maison, un prêt pour des études en vue d’une carrière, un prêt pour lancer une entreprise ou pour acheter des biens d’équipement.
  • Une mauvaise dette, selon Natasha Nystrom de l’Agence de la consommation en matière financière du Canada (ACFC), est un emprunt contracté pour acheter une chose dont la valeur diminue immédiatement ou dont vous ne pouvez pas effectuer le remboursement en entier et à temps (ce qui occasionne des frais d’intérêt et un endettement plus élevé). Exemples : un achat effectué avec une carte de crédit de magasin à taux d’intérêt élevé, un prêt personnel pour payer des mensualités courantes, ou tout achat qui n’est pas nécessaire ou utile. Cela dit, l’ACFC rappelle aux consommateurs qu’une dette peut être bonne ou mauvaise, selon les circonstances. Par exemple, un prêt hypothécaire constitue habituellement une bonne dette, car il permet d’investir dans une propriété dont la valeur devrait augmenter. Toutefois, il pourrait s’agir d’une mauvaise dette si vous ne pouvez pas le rembourser. Rappelons-nous de la crise des prêts hypothécaires à risque, qui a ébranlé les marchés financiers mondiaux.

Dette des entreprises: 1 611 810 000 $ : Valeur des prêts aux entreprises au 4e trimestre (T-4) de 2014

Emprunts garantis par des actifs, marges de crédit, emprunts hypothécaires, fonds providentiels, capital-risque, obligations de sociétés, débentures, effets de commerce à court terme, actions ordinaires ou privilégiées : autant de moyens d’emprunter pour les petites et grandes entreprises canadiennes. Cela dit, les entreprises canadiennes sont plutôt prudentes en matière de risque, ce qui est avantageux sur le plan de la durabilité, mais ne favorise guère l’accès à de nouveaux marchés ou à l’élaboration de nouveaux produits.

L’endettement est-il nécessaire pour le capitalisme moderne?

« Oui, mais cela ne signifie pas que toutes les entreprises doivent y recourir », répond Ted Mallett, vice-président et économiste en chef de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), qui représente 109 000 PME. « Seulement les deux tiers de nos membres ont contracté un prêt important auprès d’une institution financière ou d’autres sources. Les autres s’autofinancent. Ils ont des réserves pour pouvoir se passer d’un prêt ou d’une marge de crédit renouvelable. Ces entreprises sont stables et ne visent pas une forte croissance mais, pour celles dont c’est le cas, l’emprunt est important. Nous avons besoin d’investisseurs disposés à prêter à ces entreprises. Nous avons critiqué dans le passé le fait que l’octroi de crédit était plus lié à l’actif qu’aux possibilités stratégiques. »

Comment la crise américaine des prêts hypothécaires à risque a perturbé l’économie mondiale

Les administrations publiques, les prêteurs, Wall Street et les emprunteurs ont tous contribué au recul des marchés mondiaux. La cause profonde pourrait remonter au milieu des années 1990, lorsque l’administration Clinton a donné aux agences de financement hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac le mandat de maximiser l’accession à la propriété aux États-Unis. Les banques californiennes ont imparti l’approbation et l’octroi de prêts hypothécaires à des tiers courtiers, dégageant ainsi leurs prêteurs de la propriété du risque. Les banques américaines ont aussi lancé des produits à risque élevé comme les prêts hypothécaires à taux d’intérêt faible ou nul et, dans le sud du pays, l’option de non-remboursement d’un prêt hypothécaire, ce qui permettait aux emprunteurs de renoncer à leur prêt sans pénalité. Des personnes à revenu modeste constituaient ainsi des portefeuilles de maisons qu’elles n’avaient pas les moyens d’acheter. Les législateurs ont également contribué au recul des marchés en autorisant cette déresponsabilisation. En outre, la Réserve fédérale, dirigée par Alan Greenspan, a maintenu les taux d’intérêt trop bas pendant trop longtemps, ce qui a encouragé les emprunteurs qui croyaient que les taux n’augmenteraient jamais, souligne Derek Holt. Enfin, Wall Street a créé de nouveaux modes d’emprunt, et aggravé l’endettement. Lorsqu’un maillon de cette chaîne a commencé à manquer à ses engagements, cela a provoqué un effet d’entraînement.

Le saviez-vous?

En 2013-2014, selon l’Institut Fraser, les administrations canadiennes ont dépensé collectivement quelque 61,7 G$ en paiements d’intérêts.

Pourquoi recommande-t-on aux particuliers de réduire leur dette de carte de crédit pour ne pas nuire à l’économie? Faut-il détruire nos cartes de crédit, ou existe-t-il un juste milieu?

Les cartes de crédit sont utiles et pratiques mais, faute de les utiliser avec prudence, on risque de se retrouver avec de graves ennuis financiers. À cela s’ajoute un enjeu social plus vaste : « Alors que les dépenses à la consommation favorisent la création d’emplois et la croissance économique, elles peuvent aussi, lorsqu’elles sont lourdement financées par emprunt, entraîner une réduction subséquente des dépenses si les taux d’intérêt augmentent et que les consommateurs ne peuvent plus rembourser leurs dettes, explique Amin Mawani, professeur agrégé de comptabilité à la Schulich School of Business de l’Université York. Quand les consommateurs réduisent leurs dépenses, les entreprises voient leurs ventes baisser et ont du mal à réunir de nouveaux capitaux. » Ainsi s’amorce une descente vertigineuse.

APERÇU DE LA DETTE DES PRATIQUES AU CANADA

Une étude publiée par CPA Canada en mars 2015, Les finances des ménages canadiens - Une nouvelle réalité, indique que la dette des ménages canadiens a atteint un nouveau sommet (1 820 G$). Pour plus de détails, voir un sommaire de l’étude et le rapport complet à https://www.cpacanada.ca/fr/connexion-et-nouvelles/ nouvelles/nouvelles-de-la-profession/2015/mars/incertitude-economique-les-canadiens-sont-vulnerables.

À propos de l’auteur

Mary Teresa Bitti


Mary Teresa Bitti est rédactrice indépendante à Oakville (Ontario).

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