In vino veritas? Pas toujours!

Rudy Kurniawan, considéré comme un grand collectionneur de vins, se retrouve maintenant condamné à dix ans de prison pour avoir organisé l’un des pires cas de contrefaçon de vin de l'histoire.

« Le vin est une des choses les plus civilisées du monde », a dit Ernest Hemingway.

Sans doute, mais peut-être pas aux yeux des victimes de l’un des pires cas de contrefaçon de vin de l’histoire.

En août 2014, un juge d’un tribunal de Manhattan a condamné Rudy Kurniawan, âgé de 37 ans, considéré comme l’un des principaux collectionneurs de vins du monde, à 10 ans de prison pour avoir fraudé de riches clients de quelque 20 M$ US en leur vendant de faux vins.

Le juge l’a aussi condamné à payer une amende de 28 M$ US. « Il s’agit de la sentence la plus sévère jamais imposée pour ce genre de crime », a rapporté The Telegraph.

L’homme d’affaires d’origine indonésienne (qui vivait illégalement en Californie et qui sera expulsé après avoir purgé sa peine) était célèbre pour sa capacité d’identifier les grands crus. Mais on a découvert qu’il mélangeait chez lui des vins bon marché et apposait de fausses étiquettes sur les bouteilles.

Ses clients fortunés, dont le milliardaire américain William Koch (qui possède un cellier de 43 000 bouteilles), croyaient acheter à prix fort des vins extrêmement rares. Selon The New York Times, M. Kurniawan a réussi à les berner grâce à son savoir encyclopédique et à son palais exceptionnel.

Le spécialiste français Laurent Ponsot, qui a dénoncé le faussaire, trouve pourtant la sentence trop clémente. « J’aurais préféré qu’il écope de 20 ans, car il a terni l’image et l’intégrité des appellations des vins de Bourgogne et de Bordeaux, entre autres, a-t-il déclaré. Il a donné au monde entier l’impression que la contrefaçon de vin pouvait rapporter beaucoup d’argent; la sentence devait donc être très sévère. »

M. Ponsot a expliqué au journal The Telegraph qu’il avait entrepris de démasquer M. Kurniawan en avril 2008. On lui avait alors appris que 97 bouteilles de son domaine, l’un des plus célèbres de Bourgogne, allaient être vendues aux enchères à New York.

Il a assisté incognito à la vente et, après avoir lu la description des bouteilles, a informé la maison de vente aux enchères que certaines étaient forcément fausses. Selon The Telegraph, « le lot comprenait une bouteille de Ponsot Clos de la Roche 1929, un vin que le domaine n’a commencé à produire qu’en 1934, ainsi que 38 bouteilles de Ponsot Clos Saint-Denis millésimées de 1945 à 1971, alors que l’établissement vinicole n’a commencé à produire ce grand cru qu’en 1982. »

Informée de ces anomalies, la direction de la salle des ventes a aussitôt retiré le lot du catalogue. Le lendemain, M. Ponsot a rencontré un Rudy Kurniawan évasif. « J’ai tout de suite compris qu’il était malhonnête, affirme-t-il; il était mal à l’aise et il fuyait mon regard. »

Déterminé à poursuivre M. Kurniawan en justice, M. Ponsot a fait appel à des détectives privés et déboursé plus de 100 000 $.

En mars 2012, ses efforts ont abouti à une descente au domicile de M. Kurniawan. La division du vol d’œuvres d’art du FBI a trouvé environ 19 000 fausses étiquettes de bourgognes et de bordeaux qui comptaient parmi les plus recherchés de même que des bouchons vieillis.

Au cours du procès qui a suivi, l’avocat de M. Kurniawan a irrité le juge Richard M. Berman en soutenant que son client, qui menait un train de vie somptueux grâce à ses activités frauduleuses, n’avait causé qu’un tort négligeable et ne méritait pas une sentence lourde. « Personne n’est mort, a dit l’avocat. Personne n’a perdu son emploi ni ses économies. » « Est-ce à dire que, si vous êtes riche, le fraudeur ne devrait pas être puni? », a rétorqué le juge Berman.

Le procureur fédéral Stanley Okula Jr. a également trouvé choquant que l’avocat de la défense laisse entendre qu’une fraude qui est commise contre des gens riches doive être jugée moins sévèrement.

« Une fraude demeure une fraude, a-t-il affirmé. Aucune distinction dans les lignes directrices ni dans la logique ne permet de juger une fraude différemment d’une autre. »

Rudy Kurniawan n’est pas le seul faussaire à avoir tiré d’énormes profits de la contrefaçon de vin. En décembre 2013, a rapporté le Daily Mail, « un homme d’affaires milliardaire a dépensé à son insu plus de 3 millions de livres [5,7 M$] pour acheter de 500 à 600 bouteilles de bordeaux contrefaites. D’autres personnes auraient dépensé des sommes semblables, mais n’osent pas avouer qu’elles ont été victimes de fraude ». 

Selon le journal, les bouteilles, dont la plupart « ont été saisies en Chine », ont été reconnues comme ayant été contrefaites « dans un laboratoire spécialisé de Bordeaux, dirigé par le ministère français des Finances ».

Comme le prix des authentiques vins rares augmente sans cesse, notamment en Asie, les faussaires ont constaté qu’ils pouvaient s’enrichir en produisant de faux crus.

« Ils achètent d’anciennes bouteilles vides auprès de prestigieux viticulteurs français afin de déjouer les tests d’échantillonnage du verre de la bouteille ou d’inspection de l’étiquette, a rapporté le Daily Mail. Une récente recherche sur eBay a révélé que plusieurs anciennes bouteilles vides étaient à vendre, dont des bouteilles de Château Lafite Rothschild 1958, de Château Margaux 1928 et de Romanée-Conti 1971, qui comptent parmi les vins le plus souvent contrefaits. »

Soucieux de combattre la fraude, certains établissements vinicoles gravent maintenant au laser un numéro de série unique sur chaque bouteille ou utilisent des hologrammes ou des étiquettes à code à barres. « L’association professionnelle des vignerons bordelais a même créé une application, appelée Smart Bordeaux, qui fournit des renseignements sur certains vins et établissements vinicoles », selon le journal.

Pour la moyenne des consommateurs de vin, il est parfois difficile de distinguer une bouteille falsifiée d’une bouteille authentique. Selon un reportage de la BBC, « plus de 5 % des vins consignés et vendus aux enchères sont contrefaits ».

Au procès de M. Kurniawan, M. Ponsot a estimé qu'environ 80 % des bouteilles antérieures à 1980 qui ont été proposées aux enchères comme venant des quatre principaux domaines bourguignons, dont le sien, étaient probablement falsifiées.

Il est assez facile de faire croire à un néophyte qu’un vin jeune et bon marché est en réalité beaucoup plus âgé et plus cher. « En mélangeant le goût fruité d’un vin jeune avec le caractère d’un vin âgé, [M. Kurniawan] produisait un vin au goût proche de celui d’un excellent bourgogne âgé », a révélé Andrew Waterhouse, chimiste du vin, à la BBC. Par contre, un connaisseur devrait pouvoir déceler la supercherie, a-t-il ajouté. « Un vin âgé présente un goût distinctif d’asperges en conserve.» Les vins âgés, notamment les bourgognes et les bordeaux, « ont perdu en grande partie leurs tannins, ce qui leur donne un goût plus doux qui rappelle ce légume », a expliqué la BBC.

Dans le but d'aider les personnes qui craignent d’être victimes de la contrefaçon de vin, Maureen Downey, spécialiste mondiale en la matière, a lancé un site Web par abonnement (winefraud.com) afin de renseigner les vendeurs et les acheteurs de vins rares sur la contrefaçon et l’authentification des vins. Mme Downey se méfiait de M. Kurniawan depuis qu’elle l’avait rencontré en travaillant dans une maison de vente aux enchères au début des années 2000.

Dans une entrevue accordée à decanter.com en avril 2014, elle a raconté qu’un client lui avait récemment demandé d’examiner des bouteilles qu’il croyait douteuses.

« Mme Downey les a fait photographier par un professionnel avant d’effectuer une analyse judiciaire du verre, de l’étiquette, du bouchon et de la capsule de chaque bouteille, révèle decanter.com. Ses outils sont très simples (microscope, loupe de bijoutier, lampe de poche, couteaux à lame rétractable et papiers-mouchoirs). “C’est un travail de moine. Je ne peux examiner qu’une trentaine de bouteilles par jour”, dit-elle. Mme Downey a conclu que seuls trois vins étaient authentiques; les 37 autres avaient coûté 2,4 M$ US auprès d’un détaillant londonien, qui a reçu peu après le rapport discret et complet de Mme Downey. “Mon client s'est fait rembourser. Tous les vendeurs auxquels nous avons signalé que notre client avait été volé ont remboursé.” »

William Koch convient que peu de victimes veulent bien admettre qu’elles ont été dupées. Selon lui, rapporte le Daily Mail, de nombreux hommes d’affaires préfèrent essuyer leurs pertes que d’avouer leur ignorance : « Il existe un code du silence dans ce domaine. » Fabien Teitgen, responsable de la vinification au domaine bordelais Château Smith Haut Lafitte, ajoute : « Je crois qu’on fait fausse route en se taisant, quitte à tirer l’affaire au clair plus tard. Mieux vaut en parler ouvertement et informer les consommateurs des moyens qui existent pour s’assurer qu’ils achètent un vin authentique. »

Peut-être que le snobisme associé parfois aux amateurs de vin qui présument de leurs connaissances rend aussi certaines victimes réticentes à admettre qu’elles ont été flouées. Elles auraient intérêt à suivre le conseil de l’ancien secrétaire d’État américain Colin Powell : « Contrairement au vin, les mauvaises nouvelles ne se bonifient pas avec l’âge. »

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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