Semeurs d'entreprises

Le nouvel écosystème financier permet aux sociétés canadiennes de technologie d'avoir accès à plus de sources de financement. Des entreprises novatrices voient le jour.

Depuis 2012, la société D2L, une entreprise de Waterloo (Ont.) spécialisée dans l’apprentissage en ligne, a obtenu des résultats exceptionnels en matière de financement. La société, appelée autrefois Desire2Learn, a mobilisé 165 M$ en capitaux propres dans le cadre de ses activités de financement de 2012 et de 2014, une grande partie de ces fonds provenant de sociétés de capital-risque (SCR) américaines à l’affût de bonnes affaires.

D2L s’est donné pour mission d’améliorer les façons d’apprendre partout dans le monde. Elle a vendu sa plateforme d’apprentissage à des écoles, des universités, des établissements de santé et des entreprises au Canada, aux États-Unis, en Europe, en Amérique latine et en Asie. Elle compte 1 200 clients et a des bureaux dans de nombreux pays.

Malgré ses visées internationales, D2L a bien l’intention de demeurer canadienne. Brandon Nussey, chef des finances de l’entreprise, dit qu’il s’est intéressé à D2L il y a cinq ans parce que son fondateur, John Baker, voulait créer la prochaine grande société canadienne de technologie. Selon ce dernier, D2L dispose maintenant des ressources nécessaires pour devenir une multinationale canadienne. « Plusieurs entreprises canadiennes suivent notre exemple, souligne M. Nussey. Notre réussite encourage les investisseurs et les entrepreneurs. »

L’expérience de D2L donne un aperçu du financement des entreprises canadiennes de technologie. Depuis la fin des années 1990, le secteur canadien du capital-risque a connu des hauts et des bas. Au début des années 2000, les SCR ont attiré 4,6 G$, notamment grâce à un crédit d’impôt accordé aux investissements dans des fonds de capital-risque de travailleurs.

Le creux de la vague est survenu en 2009, lorsque les SCR canadiennes n’ont recueilli qu’un peu plus de 1 G$. Mais depuis, elles affichent une croissance constante et, en 2014, ont mobilisé près du double du montant recueilli cinq ans plus tôt.

Au cours de la plus récente reprise, de nouvelles vedettes canadiennes de la technologie de l’information ont vu le jour, notamment Shopify, Thalmic, Bionym, Hootsuite et D-Wave. « Ce n’est que la pointe de l’iceberg », soutient Mike Woollatt, directeur général de l’Association canadienne du capital de risque et d’investissement. Ces nouvelles entreprises ont grandement bénéficié du nouvel « écosystème » financier : réseaux d’investisseurs providentiels, accélérateurs d’entreprises, etc. (voir le Glossaire du nouvel écosystème financier de la technologie ci-dessous).

Auparavant, les sociétés canadiennes se considéraient chanceuses lorsqu’elles recueillaient 2 M$ en phase de croissance. Elles peuvent maintenant mobiliser de 30 à 100 M$, souligne Chris Arsenault, dirigeant de la SCR montréalaise iNovia. « Le marché n’a jamais été aussi sain, et il n’y a jamais eu autant de réseaux », ajoute M. Woollatt.

L’entreprise de M. Arsenault est la deuxième en importance dans son domaine au Canada. Elle a récemment ouvert un bureau à Waterloo, où 66 % du financement du capital-risque a porté sur les technologies de l’information et des communications en 2014.

Robert Nardi, directeur du groupe des Technologies, médias et télécommunications de Deloitte Canada, a lui aussi observé des changements dans les réponses fournies par les entreprises lors de la dernière édition du programme Fast 50. « Près de 90 % des entreprises ont déclaré qu’elles restaient au Canada parce qu’elles y trouvaient le financement nécessaire », signale-t-il.

Le fait que les SCR américaines soient davantage disposées à faire affaire avec des entreprises canadiennes, même si celles-ci ne souhaitent pas quitter le pays, constitue un grand changement. Cela s’explique en partie par la simplification des règles de dépôt de l’Agence du revenu du Canada qui s'appliquent aux investisseurs, mais surtout par une nouvelle attitude. En effet, les entreprises en phase de démarrage sont de plus en plus audacieuses, et les investisseurs américains savent très bien que s’ils ne financent pas ces entreprises, elles se tourneront vers d’autres capital-risqueurs.

Brian Cozzarin, professeur agrégé en sciences de la gestion à la faculté d’ingénierie de l’Université de Waterloo, précise que le nombre de tours de financement qui ont été menés au Canada par des SCR américaines est passé de 31 en 2009 à 112 en 2013. Dans le cas de D2L, l’entreprise ontarienne a attiré des capitaux de SCR de Silicon Valley, de San Francisco et de New York, ainsi que du Canada.

« Les SCR cherchent des entreprises qui peuvent dominer le marché », déclare Ajay Agrawal, professeur à la Rotman School of Management de l’Université de Toronto et fondateur de Creative Destruction Lab, un programme destiné aux entreprises de technologie en phase de démarrage. Il rappelle qu’il y a 10 ans, D-Wave, une société d’informatique quantique de Vancouver, a obtenu des fonds de Draper Fisher Jurvetson, une importante SCR de Menlo Park en Californie. « Cette transaction a laissé savoir aux autres SCR américaines qu’elles devraient emboîter le pas. »

Les SCR ne sont pas les seules à se tourner vers le Canada. M. Woollatt signale que les divisions de capital-risque d’importantes entreprises de technologie américaines comme Cisco, Google, General Electric et Salesforce sont elles aussi en quête de possibilités d’affaires au Canada. Par exemple, D-Wave a récemment obtenu 29 M$ US supplémentaires, principalement de In-Q-Tel et du fonds Bezos Expeditions dirigé par Jeff Bezos, fondateur d’Amazon.

Au Canada, le changement le plus important en matière de financement à risque ces dernières années a été la baisse de popularité des fonds de capital-risque de travailleurs, un abri fiscal pour les entreprises et les individus qui investissent dans des fonds dirigés par un conseil d’administration composé notamment de représentants syndicaux. Les premiers fonds de ce genre ont été créés au Québec en 1982.

Le gouvernement fédéral a récemment délaissé ces fonds parce qu’il considère qu’ils n’aident pas assez à créer des entreprises novatrices. À la place, il a mis sur pied le Plan d’action sur le capital de risque (PACR), qui fournit un financement d’accompagnement ou investit dans des fonds de fonds si le promoteur peut mobiliser 2 $ pour chaque dollar de deniers publics investis. Le gouvernement de l’Ontario s’est aussi engagé pour 500 M$ et il finance des incubateurs d’entreprises.

Kensington Capital Partners, une SCR de Toronto fondée il y a 19 ans et dont les investissements totalisent 600 M$, a mobilisé 160 M$ l’automne dernier dans le cadre d'un nouveau fonds de capital-risque, auquel le gouvernement du Canada a versé 64 M$ dans le cadre du PACR. Fait intéressant, les autres commanditaires de ce fonds comprennent la plupart des grandes banques, qui ont habituellement tendance à éviter le financement du capital-risque (elles ne comptent que pour 10 % de ce financement).

Les opinions quant au potentiel du PACR sont partagées. Douglas Cumming, de la Schulich School of Business de l’Université York, estime que le programme et son équivalent ontarien sont prometteurs, mais selon lui, ils ne fourniront pas un financement suffisant.

John Lester, membre de la School of Public Policy de l’Université de Calgary et ancien économiste au ministère fédéral des Finances, est en faveur du financement d’accompagnement, mais craint qu’on investisse trop dans des transactions risquées. À son avis, il est difficile de déterminer si le financement d’une entreprise est inadéquat parce qu’il est insuffisant ou parce que l’entrepreneur n’a pas de plan d’affaires viable.

Finn Poschmann, de l’Institut C.D. Howe, estime que le gouvernement du Canada devrait verser ses fonds par l’entremise de gestionnaires du secteur privé et que, à l’instar du Royaume-Uni, les administrations publiques du pays devraient adopter des politiques en faveur de l'innovation axées sur les brevets. Les entreprises de technologie britanniques dont les revenus proviennent notamment de la propriété intellectuelle ont droit à un traitement fiscal favorable.

Peu après avoir terminé ses études, pour lesquelles il a obtenu une bourse Rhodes, Wojciech Gryc est entré chez McKinsey & Co. comme analyste de données pour des entreprises prestigieuses. Ayant constaté que les petites entreprises avaient besoin de services semblables, il a commencé à créer une plateforme analytique plus abordable. Après avoir mis sur pied la société Canopy Labs au début de 2012, il a fait un bref séjour chez Y Combinator, un incubateur légendaire de San Francisco, et est revenu à Toronto.

Il est revenu au pays en grande partie en raison du crédit d’impôt pour la recherche scientifique et le développement expérimental (RS&DE). M. Gryc dit que ce crédit est essentiel pour son entreprise, Canopy Labs, qui vend des services à des marchands en ligne et à des clubs sportifs. L’accroissement de sa clientèle a obligé Canopy à améliorer son logiciel. « N’eût été le crédit d’impôt à la RS&DE, notre entreprise ne se serait pas autant développée et nous hésiterions à prendre des risques », précise-t-il. En 2012, Canopy a mobilisé 2 M$ auprès d’investisseurs providentiels, et le crédit d’impôt a permis à l’entreprise de 12 employés de maintenir en poste 10 scientifiques et ingénieurs chargés de peaufiner le logiciel et de faire de la recherche.

Le crédit d’impôt à la RS&DE est le plus vaste programme fédéral en matière d’innovation. En 2014, le manque à gagner estimatif du gouvernement fédéral en raison de ce programme atteignait presque 2 G$. « Malgré cet énorme soutien public, on ne peut affirmer avec certitude que les entreprises investissent davantage dans la RS&DE », soutient M. Poschmann.

Ces dernières années, le gouvernement fédéral a limité le crédit accordé aux grandes entreprises et aux multinationales, et a maintenu son soutien aux entreprises de moindre taille. Le gouvernement utilise l’argent ainsi épargné pour augmenter les prêts directs aux PME. Selon M. Lester, ces dernières ont droit à un crédit de 20 % supérieur à celui dont bénéficient les grandes entreprises. Il doute de la logique de cette nouvelle politique mise en place parce que les petites entreprises se plaignaient d’avoir du mal à accéder au financement, alors que rien ne laisse croire que la RS&DE effectuée par celles-ci pourrait déboucher sur des découvertes ou des profits dont pourrait bénéficier la société en général.

Selon M. Gryc, le crédit d’impôt à la RS&DE, les crédits provinciaux et l’investissement providentiel sont essentiels pour les entreprises en début de croissance. Vu le nombre grandissant de jeunes entreprises de technologie à la recherche de financement, les SCR ont l’embarras du choix.

M. Gryc et d’autres chefs de sociétés nouvelles ont pu bénéficier du soutien d’une nouvelle génération d’investisseurs providentiels. Bon nombre de ces derniers sont des entrepreneurs qui ont fait fortune en lançant et en vendant des entreprises, et sont devenus des dénicheurs de talents, des mentors et des investisseurs. Michael Litt a fondé l’entreprise de technologie Vidyard en 2011 à Waterloo, entreprise qui a mobilisé 18 M$ US en décembre dernier (pour un total de 26 M$ US en 2014). Il a créé récemment le fonds Garage Capital, qui investit de 25 000 $ à 150 000 $ dans de nouvelles entreprises sous forme de dette convertible. Ses investissements, qui totalisent 1,3 M$, dans 15 entreprises ont permis à ces dernières d’attirer encore d’autres fonds. « J’ai été des deux côtés de la table; j’ai créé et j’ai financé des entreprises », dit-il.

D’autres jeunes entreprises ont opté pour le financement collectif, une autre innovation récente. En 2012, Eric Migicovsky, un inventeur de Vancouver, s’est installé à Silicon Valley après avoir recueilli, à l’aide de Kickstarter, 10,3 M$ US pour sa montre Pebble. Le financement collectif a aussi permis à Matterform, une société torontoise qui a inventé un scanneur 3D, de mobiliser près de 500 000 $ grâce aux précommandes de plus d’un millier d’unités.

Selon Craig Asano, fondateur et directeur général de la National Crowdfunding Association of Canada, cette technique de financement fondée sur les médias sociaux offre d’énormes possibilités aux entreprises de technologie, surtout celles ayant des coûts indirects peu élevés comme les développeurs d’applications. Ce phénomène a attiré l’attention de géants de la technologie (comme Microsoft), qui commanditent et participent à des conférences sur le financement collectif. Au Royaume-Uni, les organismes de réglementation ont adopté des réformes autorisant le financement collectif par participation au capital. Ce modèle permet aux donateurs de recevoir une participation au capital de l’entreprise au lieu de précommander le produit et de le recevoir une fois qu’il a été fabriqué. Au Canada, les organismes de réglementation autorisent les courtiers à offrir cette possibilité à leurs clients. Toutefois, la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario n’a pas encore approuvé de règlements quant à ce modèle, ce qui oblige les entreprises à mobiliser des fonds à l’aide de sites internationaux.

Les organismes de réglementation canadiens ne se sont pas encore penchés sur une forme dérivée du financement collectif, soit le « prêt collectif ». Selon Tabitha Creighton, candidate CMA de Vancouver et fondatrice directrice générale de InvestNextDoor Inc., une société de prêt collectif de Seattle, les entreprises en début de croissance ont souvent besoin d’une avance supérieure à ce que les amis et la famille peuvent leur accorder, mais inférieure à une participation au capital.

Dès la première année, InvestNextDoor a ouvert plus de 900 comptes auprès de 600 entreprises. Ses prêts non garantis varient de 50 000 $ US à 250 000 $ US et ont un rendement de 9 à 18 %. Mme Creighton dit que son entreprise offrira des prêts au Canada en 2015. Aux États-Unis, les prêts collectifs consentis aux petites entreprises totalisent 1 G$ US.

Lorsqu’ils font le point sur l’évolution du financement des entreprises de technologie sur une période de 10 ans, les spécialistes du capital-risque comme Mike Woollatt et Chris Arsenault se demandent ce qu’il adviendra de ces réseaux vertueux qui sont apparus à Vancouver, Montréal, Toronto et Waterloo au cours des trois ou quatre dernières années.

L’habitabilité des centres urbains au Canada continuera d’attirer des étudiants universitaires ambitieux. En outre, les chefs des entreprises de technologie savent qu’ils peuvent recruter des diplômés talentueux à un coût inférieur à celui qu’ils devraient supporter à Silicon Valley, par exemple. Ajay Agrawal précise que la plupart des grandes villes des pays membres de l’OCDE créent des réseaux d’entrepreneurs hautement intégrés. « Les mesures que nous prenons sont nécessaires, mais nous permettent uniquement de demeurer dans la partie. »

Reste à savoir si les sociétés de calibre mondial comme D2L resteront au pays lorsqu’elles auront franchi le seuil des 100 M$. Pour l’instant, les sociétés canadiennes de cette taille s’introduisent en Bourse ou sont achetées par des géants américains du capital-investissement. « D'ici 10 ans, il faudra mieux faire connaître les grandes entreprises canadiennes et leur permettre de devenir acquéreurs, soutient M. Arsenault. Nous n’avons pas de bons résultats à ce chapitre, du moins jusqu’à maintenant, mais nous n’en sommes qu’au début », ajoute-t-il.

GLOSSAIRE DU NOUVEL ÉCOSYSTÈME FINANCIER DE LA TECHNOLOGIE

Accélérateur

Programme pour les jeunes entreprises issues d'un incubateur. L'accélérateur leur permet de nouer des liens avec les investisseurs potentiels. Un des accélérateurs/incubateurs les mieux connus, Y Combinator, de San Francisco, a notamment aidé au lancement de la platforme AirBnB. Exemples d'accélérateurs canadiens: MaRS Innovation, Creative Destruction Lab et UTest, un programme de l'université de Toronto qui fournit aux participants jusqu'à 30 000 $ en fonds de développement.

Financement collectif et prêt collectif

Plateforme (comme Kickstarter et Indiegogo) qui permet aux entrepreneurs de mobiliser des fonds par l'entremise des réseaux sociaux. En général, les participants peuvent précommander un produit à prix réduit, mais un nombre croissant d'organismes internationaux offrent également la possibilité d'obtenir une participation au capital ou de petits prêts. (Voir  « Appel à tous », septembre 2014).

Fonds de fonds

Fonds de placement qui demande à d'autres fonds de placement de verser une contribution.

Incubateur

Centre, souvent exploité par une université ou parrainé par une société non cotée, qui offre des bureaux modestes, un encadrement et des conseils de base aux diplômés et aux jeunes entrepreneurs qui souhaitent commercialiser une innovation scientifique ou technique. Exemples d'incubateurs canadiens: DMZ (Université Ryerson), Velocity (Waterloo) et The Next 36 (Centre MaRS).

Investissement d’accompagnement

Moyen d'investissement faisant appel à un fonds commun dont les bailleurs sont des investisseurs passifs qui préfèrent laisser à des investisseurs providentiels le soin de prendre les décisions en matière d'investissement et de gestion. Cet instrument permet aux investisseurs avertis de faire des placements risqués tout en conservant un portefeuille équilibré.

Investisseur providentiel

Investisseur qui offre une aide financière au démarrage, généralement de l'ordre de dizaines ou de centaines de milliers de dollars. Il y a plusieurs réseaux d'investisseurs providentiels à Toronto et à Vancouver. La National Angel Capital Organization (nacocanada.com), fondée il y a 12 ans, chapeaute 2 000 investisseurs providentiels.