La fin de la croissance

À l’ère de la conservation, l’expansion économique est-elle toujours un indicateur significatif du progrès et du bien-être?

Il y a sept ans, face aux préoccupations grandissantes liées aux changements climatiques, les parties prenantes de la collectivité et les élus municipaux de Guelph (Ontario) ont adopté une stratégie ambitieuse en réponse aux pressions suscitées par l’accroissement démographique et les émissions de gaz à effet de serre. Les autorités provinciales estimaient qu’en 25 ans, la ville, qui compte des usines, des agroentreprises et une université, verrait sa population augmenter de 50 % pour atteindre 180 000 habitants.

Selon Alex Chapman, gestionnaire de l’énergie pour la collectivité de Guelph, cet accroissement aurait une incidence importante sur la consommation d’eau et d’énergie. Comme toute l’eau de la ville provient de sources souterraines et que la capacité d’expansion du corridor hydroélectrique est limitée, il semblait clair que la ville ferait face à une pénurie très coûteuse bien avant 2031. « Nous voulions contribuer à la solution plutôt qu’au problème », souligne M. Chapman.

Les autorités ont donc établi une stratégie visant à améliorer l’efficacité énergétique locale, à promouvoir les projets verts et à installer un réseau local pour alimenter en énergie certaines résidences et entreprises. La ville entend aussi produire de l’électricité au moyen d’une centrale thermique locale et acheter de la chaleur résiduelle auprès d’industries des environs, dont une filiale de Magna International Inc., qui a été autorisée à construire une centrale électrique thermique adjacente à son usine. Un réseau de tuyaux de chauffage souterrains sera installé sur une période de 25 ans, au rythme de l’entretien courant des routes.

Le plan à long terme de Guelph se distingue en outre par son incidence sur l’économie locale. À l’heure actuelle, on dépense dans la ville 500 M$ par année pour la consommation d’énergie, et la plus grande partie de cet argent quitte la région, signale Chris Tiessen, directeur du Guelph Sustainable Solutions Group. Une fois le plan mis en œuvre, les dépenses de Guelph en énergie, d’après les chiffres de villes européennes de taille semblable, seront d’environ 250 M$, et la plus grande partie de cette somme restera sur place grâce à la production locale d’énergie. La ville entend aussi tirer parti de son plan pour attirer des producteurs d’énergie renouvelable.

Le plan énergétique de Guelph semble très positif, jusqu’à ce qu’on mesure son incidence sur le produit intérieur brut (PIB). En effet, les recettes municipales liées à l’énergie baisseront avec le temps, ce qui réduira légèrement l’étalon le plus important du bien-être économique national : la croissance du chiffre d’affaires.

Par contre, les partisans de la durabilité et de la décroissance soutiennent que les étalons actuels ne renseignent pas les décideurs avec exactitude sur le progrès social réel ni sur les autres possibilités d’améliorer la qualité de vie. La plupart des politiques macroéconomiques visent à accroître le PIB, mais cette mesure fait abstraction de certains aspects de l’économie, tout en valorisant d’autres éléments plus ou moins bénéfiques sur le plan social ou environnemental. En outre, certains observateurs soulignent que dans bon nombre de sociétés industrialisées, les niveaux de bonheur sont stationnaires, alors que l’on travaille plus. « Bien des gens se rendent compte que le fait d’acheter davantage de biens ne rend pas plus heureux », observe Ingrid Leman Stefanovic, doyenne de la Faculté de l’environnement de l’Université Simon Fraser.

En d’autres termes, la croissance économique n’est peut-être pas le bon objectif. « Les facteurs que le PIB prend en compte ne sont pas les bons », dit Armine Yalnizyan, économiste au Centre canadien de politiques alternatives, en ajoutant qu’on pourrait réduire le PIB de manière à produire un réel avantage social. Par exemple, les dépenses en santé publique visant à prévenir la maladie améliorent la qualité de vie, mais elles ne sont pas prises en compte dans la mesure de la croissance économique, contrairement à l’augmentation des ventes de médicaments servant à traiter des maladies liées au mode de vie, comme le diabète de type 2. Il en va de même des opérations de dépollution à la suite de rejets toxiques ou de déversements de pétrole.

Il s’agit de se demander si les collectivités, les nations, voire les grandes régions géographiques, peuvent réviser leurs objectifs à la baisse pour envisager une forme de croissance plus durable et indépendante d’activités économiques qui sont liées à la production de quantités massives de déchets ou à la destruction de l’environnement.

Selon l’économiste français Serge Latouche, notre société ne saisit pas pleinement l’incidence à long terme de la progression géométrique des taux de croissance économique actuels, soit 3 % dans le monde développé et jusqu’à 10 % dans les économies en émergence, comme la Chine. « À 3 % de taux de croissance, on multiplie le PIB par 20 en un siècle, par 400 en deux siècles, par 8 000 en trois siècles! » Comme il l’observe dans son Petit traité de la décroissance sereine (2007), « Notre surcroissance se heurte aux limites de la finitude de la biosphère [...] l’homme transforme les ressources en déchets plus vite que la nature ne peut transformer ces déchets en nouvelles ressources. »

S’il n’existe pas de façon directe de mesurer les ressources naturelles de la terre et notre dépendance à celles-ci au fil du temps, il est pourtant difficile de contester les calculs de M. Latouche. Nombreux sont ceux qui affirment qu’il est temps de concevoir puis de mettre à l’essai des méthodes pratiques pour réduire les déchets et favoriser l’énergie verte, et d’adopter des idées novatrices pour améliorer la qualité de vie sans consommer davantage. D’autres soutiennent que les pouvoirs publics doivent trouver d’autres outils que le PIB pour mesurer le progrès si l’on veut vraiment relever une économie dépendante de la croissance excessive.

Voici donc quelques expériences (micro et macroéconomiques) qui tendent vers une révision à la baisse de l’économie mondiale sans nuire à la qualité de vie.

Ran Goel 

L’entreprise qu’a fondée Ran Goel, Fresh City Farms, offre aux consommateurs une solution durable par rapport au supermarché ordinaire.

Le potentiel des économies de remplacement

Il y a trois ans, Ran Goel, un avocat qui a longtemps travaillé à Wall Street, est revenu à Toronto pour fonder une exploitation agricole originale sur une base militaire désaffectée du nord de la ville. Selon lui, de nombreux citadins aspirent à consommer des fruits et légumes cultivés localement, et à établir un contact plus étroit avec les producteurs agricoles. M. Goel est pourtant réaliste. Il ne voulait pas offrir une version nostalgique de la ferme familiale, mais plutôt une façon rentable et pratique de mener du champ à la table des produits cultivés localement, sans passer par l’intermédiaire de marchés de producteurs qui vendent au prix fort.

L’entreprise qu’il a fondée, Fresh City Farms, allie l’ancien et le moderne. Les clients peuvent commander en ligne. Les produits commandés sont récoltés, triés, emballés et livrés à domicile. Bon nombre de petites sociétés et d’organismes sans but lucratif du même genre sont apparus au cours des dernières années, car de nombreux consommateurs cherchent d’autres options que le supermarché ordinaire.

L’entreprise de M. Goel se distingue par le fait qu’elle participe à la décroissance. Contrairement aux grandes chaînes, le producteur peut planifier avec précision la récolte en fonction des expéditions, ce qui réduit le gaspillage (jusqu’à 50 % des fruits et légumes des supermarchés sont perdus) et élimine les présentoirs ouverts réfrigérés, nocifs pour l’environnement. Comme il n’y a pas d’intermédiaires, les prix sont inférieurs à ceux des produits biologiques des supermarchés. Enfin, la livraison à domicile réduit le nombre de voitures sur la route et laisse plus de temps libre aux consommateurs. Le résultat est paradoxal : « Si l’on regarde les chiffres, on peut dire que le PIB ralentira en raison de l’incidence de l’entreprise sur l’économie, mais la qualité de vie augmentera », indique M. Goel.

Fresh City Farms ne sera pas de sitôt une menace pour Loblaw. Toutefois, l’incidence globale d’entreprises comme Fresh City Farms commence à jouer un rôle important, notamment dans l’économie du partage, en expansion rapide, où des « réseaux de pairs » ont radicalement transformé la relation producteur-client. Selon une récente étude de PwC, le marché mondial du partage s’élève à 15 G$ par an, et il pourrait atteindre 335 G$ annuellement d’ici 2025.

En Amérique du Nord et en Europe, le secteur du partage de véhicules a commencé par une poignée de petites entreprises comme Autoshare, à Toronto, et a ensuite connu un essor spectaculaire. Il a aussi donné lieu à la création d’entreprises comme Uber, dont la plateforme Web vous permet de trouver rapidement un automobiliste qui vous conduira à destination à un certain tarif. Parallèlement, la plateforme AirBnB se taille une bonne part du marché du secteur hôtelier en permettant à des voyageurs de trouver des appartements ou des chambres à louer.

En outre, dans certaines villes nord-américaines, des mordus d’informatique et des bricoleurs ont établi des clubs de partage d’outils, qui possèdent conjointement de grandes quantités de matériel (machines-outils, imprimantes 3D, etc.) et offrent ainsi une solution de rechange à la propriété individuelle, notamment aux personnes qui habitent un appartement ou une petite maison. Ces clubs sont vus comme ayant un grand potential novateur, car leurs membres collaborent à des inventions de toutes sortes (logiciels à code ouvert, œuvres d’art, etc.).

Richard Swift, partisan montréalais de la décroissance et auteur de SOS: Alternatives to Capitalism, souligne le mouvement florissant des coopératives dans le sud de l’Europe, où depuis 2008, les taux de chômage ont forcé des milliers de jeunes à trouver de nouvelles façons de gagner leur vie. Au cours des dernières années, une foule de coopératives industrielles, agricoles et de services ont été créées dans de petites villes de pays comme l’Espagne, l’Italie et la France.

En Catalogne, ces petites coopératives ont fusionné en un mouvement structuré. Un organisme cadre, la Cooperativa Integral Catalana, regroupe des producteurs artisanaux, des cultivateurs, des constructeurs et des fournisseurs de services (médecins, enseignants, etc.), et comprend même une entreprise de financement automobile sans intérêt.

L’organisme compte de 4 000 à 5 000 membres et mise sur le troc, une monnaie interne et des biens communs. « Ce n’est pas une économie monétaire », observe M. Swift.

Libéria 

En septembre dernier, le Libéria s’est engagé à cesser la déforestation d'environ 30 % du territoire de la forêt pluviale du pays en échange d’une aide au développement de 150 M$ US offerte par la Norvège.

Pour un meilleur étalon

Les environnementalistes et quelques économistes soutiennent depuis longtemps que la croissance durable et la croissance excessive sont amalgamées dans les hausses du PIB, empêchant ainsi les décideurs d’apprécier l’une et de décourager l’autre.

Selon Peter Victor, professeur en études environnementales à l’Université York, les décideurs se fient tellement au PIB comme approximation du bien-être économique qu’il est difficile d’envisager d’autres méthodes. Il soutient que nous ne devrions pas nous appuyer autant sur le PIB pour évaluer l’emploi comme antidote à la pauvreté, mais adopter une approche plus directe.

Les pouvoirs publics devraient appliquer une mesure plus globale du progrès, comme l’Indice de progrès véritable (IPV), estime Éric Pineault, professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal. Il soutient que nous avons besoin de nouveaux outils pour mesurer l’évolution de notre économie et son rapport avec le monde social et l’environnement. L’IPV est un ensemble d’indices qui suit un éventail de mesures environnementales. C’est également un étalon plus nuancé de la croissance économique qui tient compte de facteurs comme l’inégalité des revenus, le sous-emploi, les niveaux de consommation et les dépenses en capital. Fait révélateur, le PIB des États-Unis croît de façon plutôt régulière depuis les années 1950, alors que l’IPV a culminé au cours des années 1960 et n’a cessé de reculer depuis.

M. Victor prône l’idée que les décideurs devraient envisager une mesure de l’économie qui dresse un « bilan matières », soit une méthode de comptabilisation qui compare l’ensemble des facteurs de production (y compris toutes les ressources écologiques et l’énergie) à la production totale (y compris les déchets). Il est d’avis que l’économie dépend de l’apport de matières et de tout ce qui est rejeté dans l’écosystème.

Malgré les lacunes des mesures traditionnelles, Armine Yalnizyan n’est pas prête à laisser tomber le PIB, car il reste de loin la mesure la plus courante et n’est pas fondé sur des variables non financières, plus subjectives.

La compensation des émissions de carbone

Pour les partisans de la décroissance, il est essentiel de trouver des façons macroéconomiques de favoriser le développement et d’améliorer les niveaux de vie dans l’hémisphère sud, mais sans épuiser les ressources.

À cette fin, la Norvège s’est engagée en septembre dernier à donner 150 M$ US au Libéria si celui-ci promet de cesser la coupe à blanc d’environ 30 % de la forêt pluviale ouest-africaine sur son territoire. Cette initiative fait suite à la décision du Libéria, prise en 2012, d’émettre des permis de coupe qui auraient donné lieu à la déforestation de près de 60 % de la forêt pluviale du pays.

Le Protocole de Kyoto comprend des dispositions visant ce genre de transferts internationaux, qui sont appelés « mécanismes de développement propre » et qui sont réglementés par les Nations Unies. Les pays industrialisés peuvent s’acquitter de leurs obligations liées à la réduction de leurs émissions polluantes en investissant dans des projets de réduction d’émissions dans le monde en développement. Des centaines de projets de moindre envergure, visant notamment des usines en Chine, en Inde et au Brésil, ont reçu du financement afin d'installer des épurateurs d’air.

Éric Pineault souligne que la Norvège, qui tire des milliards de dollars de l’exploitation pétrolière et gazière, utilise un indice permettant à l’État d’effectuer une analyse coûts-avantages de l’incidence de la croissance économique sur l’environnement, et de la valeur des biens écologiques. Lancé en 2010, cet indice touche les forêts, les terres humides et les réseaux hydrographiques du pays, et vise à enrayer la perte de la biodiversité. Chaque année, le Bureau de la statistique et le ministère des Finances de la Norvège mettent l’indice à jour et orientent leurs politiques en conséquence.

Matt Horne, codirecteur régional (C.-B.) du Pembina Institute, croit que de telles mesures pourraient éliminer les obstacles entre le Nord et le Sud. M. Horne est encore plus optimiste à l’égard d’un nouveau programme nord-américain de plafonnement et d’échange de droits d’émission, lancé par la Californie et le Québec. Les crédits portent sur 180 millions de tonnes métriques d’émissions industrielles de gaz à effet de serre par année. Les deux États se sont engagés à bientôt étendre le programme aux émissions produites par les carburants de transport et de chauffage. Au Québec, le programme devrait générer 2,7 G$ US d’ici 2020, et les produits serviront à financer des projets d’efficacité énergétique et d’énergie verte.

Un rôle pour les comptables et les économistes?

Depuis des années, Peter Victor et d’autres économistes de l'environnement pressent les ministères des Finances, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale de recruter davantage d’économistes et de comptables formés pour trouver des façons de prendre en compte l’incidence écologique du commerce mondial et d’intégrer ces résultats à leurs analyses. Mais ils se heurtent à une résistance générale. Pour M. Victor, la décroissance soulève des questions auxquelles les comptables professionnels sont habitués : « Si nous voulons réduire un phénomène, nous devons savoir comment le mesurer, explique-t-il. Nous avons besoin des compétences des comptables pour déterminer ce qu’il faut mesurer. »

Depuis quelques années, des spécialistes de la comptabilité et de la gouvernance réclament qu’on uniformise l’établissement de rapports sur la responsabilité sociale et qu’on quantifie l’incidence environnementale. Des entreprises comme Puma et Potash Corp. sont réputées pour leurs efforts à cet égard. Bob Thomson, de Décroissance Canada, ajoute que les compagnies d’assurance de biens, qui font face à de lourdes pertes à la suite de conditions météorologiques extrêmes, adoptent une démarche plus réaliste en matière de gestion des risques.

À mesure que s’accumuleront les preuves inquiétantes des changements climatiques, les investisseurs ne seront plus les seuls à réclamer ce genre d’analyse. La croissance de l’économie du partage indique que les consommateurs vont vers les sociétés et les entreprises sociales qui utilisent les ressources en produisant moins de déchets, et de manière à laisser plus d’argent, voire de temps, à leurs clients. « Les gens sont à l’écoute, observe Ran Goel. La table est mise pour le changement. »

À propos de l’auteur

John Lorinc


John Lorinc est rédacteur indépendant à Toronto.

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