L’investissement durable

On cherche de plus en plus à investir pour susciter le changement. Et il se trouve que poser un beau geste, ça peut rapporter.

Depuis une dizaine d’années, de nombreux investisseurs choisissent de placer leur capital dans des sociétés qui incarnent leurs valeurs en protégeant l’environnement, en respectant les droits de la personne ou simplement en agissant de manière éthique.

On parle d’investissement durable ou socialement responsable, ou encore d’investissement environnemental, social et de gouvernance (ESG). On a longtemps cru que cet aspect n’avait rien à voir avec le milieu des affaires et que la protection de l’environnement ou le traitement équitable des Autochtones étaient incompatibles avec la rentabilité. Or, on avait tort.

« Les mythes entourant le rendement financier et l’investissement durable n’ont plus cours », affirme Heather Lang, directrice des relations institutionnelles chez Sustainalytics, fournisseur de données commerciales et consultants en durabilité. « La responsabilité sociale est devenue bonne pour les affaires. » Les chefs d’entreprise sont donc attentifs à l’incidence des activités de leur société sur le monde qui les entoure et ils en tiennent compte dans leur prise de décisions.

Les sociétés les plus performantes trouvent maintenant judicieux d’intégrer les principes ESG à leur exploitation. « Il existe un lien étroit entre les entreprises qui surveillent ces enjeux et celles qui sont bien gérées et rentables », souligne Mme Lang.

Tout compte fait, l’investissement socialement responsable aide le monde et peut s’avérer rentable. Selon l’Association Investissement Responsable (AIR), les actifs gérés en fonction de la durabilité s’élevaient à 600,9 G$ à la fin de 2011 (année des statistiques les plus récentes), en hausse de 16 % par rapport à 2010. En outre, ils représentent environ 20 % du total des actifs gérés dans le secteur financier canadien.

L’un des facteurs de cette croissance tient à la conscience accrue de l’importance du contexte ESG. Face aux préoccupations croissantes de la population liées aux enjeux environnementaux et sociaux, les chefs d’entreprise veulent se dissocier du problème, car une entreprise qui déçoit les attentes du grand public s’expose à de lourdes conséquences.

En 2010, l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique a provoqué l’un des pires déversements de l’histoire et, Internet et les médias sociaux aidant, l’un des plus médiatisés. À ce jour, l’exploitant BP a déboursé environ 43 G$ US en amendes et en règlement de poursuites liées au déversement, sans parler des retombées négatives sur le plan des relations publiques.

En 2013, l’effondrement d’une usine textile au Bangladesh a coûté la vie à 1 129 personnes. Des détaillants en Amérique du Nord et en Europe ont fait parler d’eux à cause de la participation de leurs fournisseurs dans l’usine. À la suite de la tragédie, leur réputation a souffert, et certains ont versé des indemnisations aux familles des victimes. On constate que le public voit d’un mauvais œil les entreprises qui n’agissent pas de manière responsable ni en faveur de la durabilité.

« La notion selon laquelle les actionnaires sont les seules parties prenantes importantes est en voie de disparition, et on constate de plus en plus souvent que les entreprises doivent tenir compte de ces enjeux », observe Deb Abbey, directrice générale de l’AIR. En outre, selon Mme Abbey, les employés qui savent que la direction est attentive à la gouvernance et à l’environnement sont plus motivés. La collectivité dans laquelle ils travaillent est également plus réceptive aux activités de même qu’aux projets de l’entreprise. Bref, estime-t-elle, l’aspect ESG ouvre la voie à la rentabilité.

Comment les investisseurs peuvent-ils en tirer parti? La tendance ESG est encore jeune, et rares sont les sources de données indépendantes pour l’investisseur individuel. Des cabinets comme Sustainalytics et Bloomberg recueillent une foule de renseignements, mais leurs clients, surtout des sociétés et des institutions, paient des frais élevés pour y accéder. Toutefois, Sustainalytics publie un indice de 60 grandes sociétés au Canada qui répondent à un ensemble de critères d’évaluation ESG. Il s’agit d’un très bon point de départ pour les investisseurs individuels.

Cela dit, la meilleure ressource réside peut-être dans les fonds communs de placement ESG. Au pays, on compte une dizaine de sociétés de fonds communs de placement qui offrent un volet socialement responsable. Les principales sont NEI Investments, Meritas (division d’OceanRock Investments Inc.) et Placements IA Clarington. Certaines banques leur emboîtent le pas, dont la Banque Royale du Canada et sa filiale, Services de placement PH&N.

La société de gestion AGF offre depuis plus de vingt ans un fonds axé sur l’énergie propre. Le Fonds d’actions environnement sain AGF investit dans la technologie propre et dans l’innovation en matière de ressources environnementales.

NEI, qui gère des fonds de 6,4 G$, mise sur la rentabilité tout en témoignant des pratiques ESG de ses investisseurs au moyen d’une méthode d’évaluation exclusive.

Compte tenu du nombre d’options offertes, l’investisseur aurait intérêt à se tourner vers l’AIR, qui offre des mesures utiles de la performance des principaux fonds ESG. Il peut aussi consulter son conseiller en placement. S'il n'en a pas, il trouvera sur le site Web de l'AIR une liste complète de conseillers accrédités en investissement ESG.

Comme l’univers ESG est vaste, il peut être difficile pour l’investisseur de déterminer quel aspect privilégier. C’est à ce stade qu’un conseiller peut s’avérer le plus utile.

Au début, de nombreux fonds communs de placement partaient du simple principe de ne pas investir dans les entreprises dont on n’aime pas les activités soit, d’emblée, les fabricants de cigarettes et les fabricants d’armes. Le secteur a beaucoup évolué depuis. Des sociétés comme NEI offrent maintenant des fonds axés sur une foule d’enjeux liés à la durabilité, comme les changements climatiques, la gouvernance et les droits des peuples autochtones.

« Depuis plusieurs années, nous tâchons de faire en sorte que les sociétés minières tiennent compte des droits de la personne dans le cadre de la recherche et de l'exploitation de ressources naturelles, indique Bob Walker, vice-président des services ESG de NEI. Et ce n’est là qu’un aspect de la question. » Également active à l’égard du réchauffement planétaire, NEI presse les entreprises de réduire leurs émissions de carbone.

Le cabinet intervient auprès des exploitants de sables bitumineux, notamment à l’égard de la gestion des bassins à résidus et de la remise en état des sols, poursuit M. Walker. « Nous croyons qu’il est possible d’exploiter les sables bitumineux de manière responsable. Il s’agit évidemment d’un grand défi pour les sociétés minières, mais nous constatons une certaine évolution. »

NEI vise aussi le secteur de l’huile de palme, qui connaît une croissance explosive alors que les producteurs déciment les forêts pluviales tropicales humides pour aménager des plantations. NEI intervient auprès d’eux pour les inciter à adopter des pratiques durables afin de réduire, voire d’éliminer les dommages causés à l’environnement. M. Walker croit que les efforts de NEI sur ce plan ont déjà porté fruit. « Il ne s’agit pas de s’opposer, mais d’encourager le changement », précise-t-il.

Les Fonds communs de placement Meritas misent sur les compétences internes et sur des conseillers externes pour favoriser l’adoption d’un meilleur comportement d’entreprise en menant diverses stratégies, du processus éliminatoire (on exclut les sociétés de certains secteurs) à l’activisme actionnarial. Le placement minimum requis est de 150 000 $.

Sucheta Rajagopal, planificatrice financière et gestionnaire de portefeuille chez Jacob Securities Inc., à Toronto, invite les nouveaux investisseurs à se montrer prudents. « Commencez par acheter un fonds ESG et voyez ce que vous en pensez, conseille-t-elle. Le mieux, c’est de demander à votre conseiller de vous proposer quelques options. »

Mme Rajagopal est l’une des rares conseillères accréditées au Canada qui offrent des services sur mesure et la possibilité de constituer un portefeuille ESG personnalisé. Si un investisseur veut se concentrer sur la mixité ou sur la gouvernance d’entreprise, par exemple, elle peut accéder à sa demande.

Comptant environ 150 clients en mesure d’investir au moins 150 000 $, elle ne se limite pas aux fonds communs de placement ordinaires et peut, dans certains cas, planifier des placements dans certaines sociétés.

Par exemple, elle a orienté des clients vers une entreprise privée de recyclage. Elle recommande aussi d’investir dans la collectivité par l’entremise d’organismes comme SolarShare, une coopérative de Toronto qui met sur pied des projets d’énergie solaire pour les relier au réseau énergétique ontarien.

On peut aussi investir dans New Flyer, fabricant d’autobus écoénergétiques établi à Winnipeg, qui vend ses véhicules à de nombreuses municipalités nord-américaines.

Autre exemple : Tesla Motors Inc., fabricant californien de voitures électriques dirigé par l’entrepreneur milliardaire Elon Musk. Depuis des décennies, les grands constructeurs automobiles s’efforcent de fabriquer une voiture électrique viable, mais Tesla, dont les actions ont monté en flèche au cours des dernières années, semble les avoir devancés avec sa technologie inédite et ses véhicules de luxe à prix élevé.

À mesure que l’investissement responsable s’impose, les intervenants traditionnels se mettent de la partie. En mars 2014, en collaboration avec la Bourse de Toronto, CPA Canada a publié le document Informations à fournir sur les questions environnementales et sociales : guide d’introduction, qui explique pourquoi les entreprises ont intérêt à divulguer leurs données ESG, tant sur le plan des obligations d’information que sur celui de l’information facultative.

« Les pressions exercées pour que soient gérées et communiquées les questions d’ordre environnemental et social importantes pour l’entreprise peuvent provenir des administrateurs, des dirigeants ou des employés, énonce le guide. Ces personnes sont conscientes des effets positifs que peuvent avoir cette gestion et cette communication sur le résultat net, comme des économies de coûts, l’augmentation des flux de rentrées au moyen de produits innovants, un avantage pour le recrutement, la rétention et la motivation des employés, l’amélioration de la gestion des risques, l’optimisation de la réputation et la fidélisation des clients. »

Même Bloomberg est entré dans la danse. L’agence de presse mondiale publie maintenant des données ESG sur plus de 10 000 sociétés de 52 pays, ainsi qu’une analyse des marchés du carbone et des techniques d’énergie propre, à faibles émissions de carbone.

L’investissement ESG apparaît désormais comme une bonne affaire, constate Heather Lang. « Le milieu des affaires se rend compte que les sociétés qui exercent une surveillance étroite des enjeux environnementaux et sociaux font habituellement preuve d’une meilleure gouvernance ainsi que d’une meilleure gestion.»

À propos de l’auteur

John Greenwood


John Greenwood est rédacteur indépendant à Toronto.

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