Histoires de pêche

Plus d’un tiers des crevettes vendues en Amérique du Nord sont identifiées de façon trompeuse, selon une nouvelle étude.

En octobre 2014, Oceana, le plus important organisme international de protection des océans, a publié un rapport attirant l’attention des consommateurs sur un type de fraude inusité touchant les produits de la mer.

Ce rapport porte essentiellement sur la crevette, qui, selon Oceana, est le fruit de mer le plus consommé aux États-Unis (plus de 453 millions de kilos par année) et fait l’objet du plus grand nombre de transactions commerciales dans le monde. À tel point que l’organisme affirme qu’il est presque impossible de savoir d’où provient ce qu’on a demandé.

En 2012, 89 % des crevettes consommées chez nos voisins du Sud étaient importées, principalement de l’Asie du Sud-Est et de l’Amérique latine. « Plus de la moitié des crevettes vendues dans le monde sont issues de l’élevage, et la plupart d’entre elles sont des crevettes à pattes blanches », précise Oceana. La majeure partie des crevettes américaines proviennent de la région du golfe du Mexique et de l'élevage à Washington (D.C.), dans l’État de New York et en Oregon.

Détails du rapport

Oceana a analysé des crevettes d’épiceries et de restaurants quant à l’information présentée sur l’emballage ou sur le menu, et il a prélevé des échantillons afin d’en déterminer l’espèce. Or, 30 % des 143 crevettes analysées qui provenaient de 111 fournisseurs ne correspondaient pas à l’espèce affichée sur l’étiquette ou au menu, et 35 % des fournisseurs vendaient des crevettes qui étaient identifiées de façon trompeuse. De plus, 31 % des 70 restaurants visités et 41 % des 41 épiceries et marchés inspectés induisaient le public en erreur quant à la sorte de crevettes qu’ils vendaient.

Selon l'organisme, le cas le plus fréquent de substitution est celui des crevettes à pattes blanches d’élevage, qui sont présentées comme étant des crevettes sauvages. De plus, une crevette corail à bandes, espèce non destinée à l’alimentation humaine, de même qu'une autre crevette non identifiable ont été retrouvées dans un sac de crevettes sauvages surgelées.

Fait intéressant, c’est à New York qu’Oceana a relevé le pourcentage le plus élevé de crevettes qui avaient été identifiées de façon trompeuse, c'est-à-dire 43 %.

Pour 30 % des crevettes analysées dans les épiceries, « on ne mentionnait pas le pays d’origine. Dans 29 % des cas, rien n’indiquait s’il s’agissait de crevettes sauvages ou d’élevage, et dans 20 % des cas, aucun de ces renseignements n’était fourni. La plupart des menus de restaurants n’indiquaient ni s’il s’agissait de crevettes sauvages ou d’élevage, ni d’où elles provenaient ».

Selon un article du magazine Forbes sur le rapport d’Oceana, « les pires infractions touchaient la crevette Ruby Red, l’espèce la plus rare, la plus coûteuse et la plus recherchée, pêchée à seulement trois endroits dans le monde, dont la Floride et l'Alabama. En général, on peut se la procurer sur place seulement, car elle est trop délicate pour être transportée. Aucune des crevettes Ruby Red analysées par Oceana n’était de cette variété, ce qui va à l’encontre des règles d’étiquetage de la Food and Drug Administration (FDA). Oceana a fait le même constat systématique en ce qui concerne la populaire crevette à rostre court. Et sur le marché mondial, la crevette sauvage pêchée dans le golfe du Mexique est la plus chère. Or, le tiers des "crevettes du golfe" analysées étaient des crevettes d’élevage ».

Selon The Hill, une publication de Washington, « on pourrait croire qu’il s’agit d’un problème sans importance. Pourtant, en plus de tromper le consommateur, il peut être dangereux pour la santé publique de vendre des crevettes et d’autres produits de la mer mal identifiés. Par exemple, des crevettes "sauvages" analysées pouvaient être des crevettes d’élevage étrangères contenant des produits chimiques interdits aux États-Unis. La grande majorité des menus de restaurants examinés (plus de 600) ne fournissaient aucun renseignement sur l’origine des crevettes. De toute évidence, les acheteurs de crevettes ont très peu de renseignements à leur disposition ».

Les résultats n’ont pas surpris Oceana. « Nous avions déjà constaté que parmi plus de 1 000 échantillons de poissons prélevés dans des restaurants et des épiceries au pays, le tiers ne respectaient pas les directives d’étiquetage de la FDA. »

Le magazine Forbes a repris à son compte les préoccupations soulevées par Oceana, les citant comme le plus récent exemple de fraude alimentaire : « Bœuf Kobe qui n’en est pas. Imitation de parmesan. Huile d’olive dénaturée. Miel impur. Viande de cheval substituée à du bœuf. Faux poissons dans les restaurants et les magasins du pays. Soyez prudents si vous aimez bien manger.»

Forbes accuse l’industrie des produits de la mer de laisser foisonner « la fraude, le mauvais étiquetage, les problèmes de salubrité et les substitutions criminelles dangereuses depuis plusieurs années... au point qu'il est presque impossible d’acheter des poissons populaires coûteux comme le vivaneau rouge sans se faire avoir. Du saumon d’élevage teint en rose et nourri aux antibiotiques comme à des produits de viande n’ayant rien à voir avec son régime naturel est substitué à du saumon sauvage, qui coûte plus cher et est plus recherché. Des recherches universitaires, des analyses d’ADN et de nouvelles études ont confirmé la validité des constatations d’Oceana ».

Avant de publier son rapport, l'organisme international a reçu un appui inattendu de la part de l’administration Obama. En juin 2014, la Maison-Blanche a publié une note présidentielle sur les défis économiques, environnementaux et ceux de santé publique et de sécurité associés à la fraude dans l’industrie des produits de la mer. Un groupe de travail a été chargé de recommander des moyens de lutter contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée et contre la fraude dans cette industrie. Quelques mois plus tard, en octobre 2014, la FDA a lancé un module en ligne afin d'aider les organismes de réglementation des États à « veiller à l’étiquetage adéquat des produits de la mer vendus aux États-Unis ».

« Cette initiative aidera les États à appliquer les lois, et l’industrie, à s’y conformer, a déclaré Lisa Weddig, secrétaire du Better Seafood Board. Des États élaborent des règlements pour lutter contre la fraude dans l’industrie des produits de la mer, alors que des lois existent déjà. Ces règlements font en sorte que des ressources qui pourraient être consacrées à l’application des lois sont affectées à des enjeux politiques. »

Ce type de fraude existe également au Canada. En 2011, l’Institut de la biodiversité de l’Ontario de l’Université de Guelph a examiné des échantillons de poissons dans cinq villes canadiennes et il a découvert que 41 % d’entre eux avaient été mal étiquetés.

Selon CBC, cette étude a révélé que le vivaneau rouge et le thon sont les espèces le plus souvent mal étiquetées (dans 87 % et 59 % des cas respectivement). Seuls 7 des 120 échantillons de vivaneau étaient correctement étiquetés. Quant au thon blanc, 84 % des échantillons étaient en fait de l’escolar, un poisson dont la consommation entraîne des troubles digestifs chez certaines personnes. L’étude canadienne n’est pas la première à faire état de cette fraude.

Selon le New York Times, en 2008, deux élèves new-yorkais du secondaire « ont analysé 60 chantillons de produits de la mer au moyen d’une technique d’empreinte génétique simplifiée. Ils ont découvert que le quart des échantillons de poissons identifiables par leur ADN étaient mal étiquetés. Un morceau de sushi censé être du thon blanc, un produit de luxe, était en fait du tilapia du Mozambique, un poisson beaucoup moins cher provenant souvent de fermes d’élevage.

Des œufs de poisson volant étaient en fait des œufs d’éperlan. Sept des neuf échantillons de vivaneau rouge étaient de la morue ou du sébaste acadien, une espèce menacée ».

Cette enquête a fait les manchettes à l’époque, mais ne semble pas avoir eu d’incidence à long terme sur les amateurs de poisson en Amérique du Nord.

L’émission Marketplace, de CBC, a publié sur son blogue un article qui visait à aider les consommateurs à identifier les produits de la mer, une tâche difficile. « Les écoétiquettes identifient les produits de la mer viables, mais il n’y a pas de programme de certification universel. ll n’y a pas non plus de normes nationales au pays en ce qui a trait aux produits de la mer d’élevage biologiques. »

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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