Fracture en souffrance

Le sujet de la fracturation hydraulique prête à controverse, et vous croyez peut-être que le débat est clos. C'est loin d’être le cas.

Photo ci-dessus : Steve Moran est pdg de Corridor Resources Inc. La société utilise la fracturation hydraulique dans un champ de gaz naturel au Nouveau-Brunswick. M. Moran aimerait l'utiliser dans d'autres gisements de la province. 

Steve Moran (ci-dessus) est très conscient de ce qui est en jeu lorsqu’on se met l’État et le public à dos. M. Moran est pdg de Corridor Resources Inc., producteur pétrolier et gazier établi à Halifax. La société utilise la fracturation hydraulique au champ de gaz naturel McCully, au Nouveau-Brunswick, et aimerait l’utiliser dans d’autres gisements de la province. Mais, en septembre dernier, les Néo-Brunswickois ont élu comme premier ministre le candidat libéral Brian Gallant, qui réclamait un moratoire sur la fracturation hydraulique dans la province. L’adoption du moratoire pourrait empêcher la société d’extraire du gaz dans ses propriétés.

Selon M. Moran, comme on ignore encore la portée de ce moratoire, on ne peut en évaluer l’incidence sur les résultats financiers de Corridor, mais il reconnaît qu’il est risqué d’exercer ses activités dans une région peu familière avec le secteur pétrogazier. « La venue des prospecteurs suscite une certaine crainte », observe-t-il, ce qui peut entraîner des retards risquant de compromettre la rentabilité de l’exploitation. « Nous évaluons, entre autres, la possibilité d’accéder aux gisements dans un délai convenable pour la rentabilité, explique-t-il. Si l’opération coûte deux fois plus cher, est deux fois plus risquée et prend deux fois plus de temps, nous investirons ailleurs. » M. Moran affirme toutefois que Corridor veut demeurer au Nouveau-Brunswick, en raison des possibilités qu'offre la province. La mesure dans laquelle Corridor pourra exploiter ce potentiel dépend maintenant des libéraux.

 Ann Pohl a cofondé le groupe Upriver Environment Watch

Photo ci-dessus : Ann Pohl a cofondé le groupe Upriver Environment Watch. « Le gouvernement ne peut faire confiance aux entreprises pour qu'elles se surveillent elles-mêmes », estime-t-elle. 

M. Moran aura fort à faire, en partie parce que des résidents du Nouveau-Brunswick, dont Ann Pohl (ci-dessus), exercent de fortes pressions sur les administrations locales pour qu'elles surveillent de très près les activités du secteur. La propriété de Mme Pohl se situe dans une région comptant de nombreuses concessions de gaz de schiste appartenant au producteur pétrolier et gazier SWN Resources Canada Inc.

Pour se faire entendre, Mme Pohl a cofondé le groupe Upriver Environment Watch. Elle est en faveur d'un moratoire sur la fracturation hydraulique au Nouveau-Brunswick et souhaite que le gouvernement crée un plan solide pour prendre activement part à la protection de l'environnement et en assure le suivi, de la préexploitation au déclassement. « Le gouvernement ne peut faire confiance aux entreprises pour qu'elles se surveillent elles- mêmes », estime-t-elle.

Au cours des dernières années, la révolution du gaz de schiste a transformé radicalement notre perception de l'offre et de la demande mondiale d'énergie. Produit d’abord aux États-Unis, puis au Canada, le gaz de schiste est présenté comme une nouvelle source d’énergie sûre et un moyen de réduire les émissions de gaz à effet de serre. C’est que la fracturation hydraulique, alliée au forage horizontal, rend viable l’accès au pétrole et au gaz enfermés dans le schiste et le grès. Ainsi, en quelques années seulement, d’insuffisantes qu’elles étaient, les ressources nord-américaines sont devenues surabondantes. Mais le Canada se trouve peut-être à la croisée des chemins en ce qui concerne le risque d’investir dans des combustibles non conventionnels comme le gaz de schiste, alors que l’économie mondiale ralentit, qu’on s’inquiète de plus en plus des émissions de gaz à effet de serre produites par les centrales à combustibles fossiles et que des collectivités hésitent à autoriser la fracturation hydraulique près de chez elles. À quel avenir cette nouvelle technique est-elle promise?

Matt Horne 

Photo ci-dessus : Matt Horne, directeur régional associé pour la Colombie-Britannique de l’Institut Pembina, s’inquiète des problèmes de la disponibilité de l’eau et de l’élimination des eaux usées.

On diabolise souvent la fracturation hydraulique. Cette réaction est excessive, mais la prudence reste de mise, notamment quant à l’utilisation de l’eau, souligne Matt Horne (ci-dessus), directeur régional associé pour la Colombie-Britannique de l’Institut Pembina. « Les risques de contamination de l’eau sont importants si le tubage d’un puits se détériore », précise-t-il. Or, malgré les efforts de l’industrie, rien ne garantit que ces tubages resteront sûrs à long terme, selon le rapport Incidences environnementales de l’extraction du gaz de schiste au Canada (2014) commandé par Environnement Canada.

Rick Chalaturnyk 

Photo ci-dessus : Selon Rick Chalaturnyk, professeur de géotechnique à l'Université de l'Alberta à Edmonton, il faut recueillir plus de données probantes à propos de l'état des puits. 

« Il faut recueillir plus de données probantes au sujet de l’état des puits après six mois, un an, deux ans, etc., pour s’assurer qu’ils ne laisseront pas fuir des fluides en milieu peu profond », affirme Rick Chalaturnyk, professeur de géotechnique à l’Université de l’Alberta à Edmonton et l'un des 14 auteurs du rapport. La contamination des eaux souterraines est une question très importante, car de nombreux puits de gaz de schiste sont forés dans des régions rurales où ces eaux souterraines alimentent les puits domestiques. M. Horne mentionne aussi les problèmes de la disponibilité de l’eau et de l’élimination de l’eau de reflux (eaux usées). Le danger réside dans les étapes de transport et de stockage. « La fracturation hydraulique produit une grande quantité d’eaux usées, explique-t-il. La réglementation et la structure de leur gestion ne tiennent pas nécessairement compte des volumes d’eaux usées produits. » Selon une étude des services environnementaux américains effectuée en 2007, un déversement de fluides de fracturation au Kentucky aurait causé la mortalité massive du dard noir, un poisson proche du méné.

L’industrie a fait des progrès depuis. Des entreprises pratiquant la fracturation hydraulique et avant-gardistes suivent de plus en plus la règle d’or de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) sur l’utilisation responsable de l’eau (l’une des sept pratiques exemplaires décrites dans son rapport de 2012 intitulé Golden Rules For a Golden Age of Gas ) en recyclant l’eau de reflux. Or, ces pratiques exemplaires nuisent peut-être à l’environnement. Selon les organismes de réglementation de la Colombie-Britannique, de l’Alberta et de la Saskatchewan, on n’a relevé dans ces provinces aucun cas confirmé démontrant que la fracturation hydraulique contaminait les eaux souterraines, mais on ne peut pas écarter cette possibilité, dit M. Chalaturnyk. Il recommande de tester la qualité de l'air et des eaux souterraines avant d’entreprendre les travaux, et d’exercer une surveillance continue. Toujours selon M. Chalaturnyk, cette transparence permettrait aux producteurs de gagner la confiance du public car, à l’heure actuelle, la méfiance règne. Les gens sont préoccupés par les nombreux camions miniers qui encombrent des routes auparavant tranquilles, par la fracturation des terres des Premières Nations qui pourrait nuire à la chasse et à la pêche, et par les produits chimiques utilisés qui pourraient miner leur santé.

 Barry Munro

Photo ci-dessus : « Les entreprises utilisent-elles des méthodes parfaites? Pas du tout. En tirent-elles des leçons? Certainement », soutient Barry Munro, leader, Pétrole et gaz à EY Canada. 

« Les risques d’entreprise concernant cette technique ne sont pas liés à des facteurs scientifiques, mais plutôt à la perception du public », affirme Barry Munro (ci-dessus), leader, Pétrole et gaz à EY Canada. « Les producteurs d’énergie sont très conscients de l’incidence réelle et directe de l’acceptabilité sociale sur leurs coûts globaux et sur la disponibilité des capitaux », poursuit-il. Cette disponibilité, l'affectation et le coût des capitaux dictent les décisions commerciales des producteurs pétroliers et gaziers, et comme la fracturation hydraulique consomme énormément de ressources, précise M. Munro, l’acceptation du public est très importante.

M. Munro estime que l’essor du gaz de schiste a donné lieu à un modèle d’abondance qui explique la morosité des prévisions des prix du gaz. Ainsi, les entreprises ont encore plus de raisons d'innover afin de maximiser l’efficacité. Il cite en exemple les plateformes de forage de puits. « Les percées de la technique du forage horizontal ont permis aux entreprises de forer plusieurs puits à partir d’une seule plateforme d’exploitation. La perturbation d’un site est donc ramenée à environ 10 % de ce qu’elle était auparavant. » Il est persuadé que les producteurs continueront de perfectionner leurs méthodes parce que cette démarche est rentable, mais il convient qu’il faut tenir compte des préoccupations du public. « Les entreprises utilisent-elles des méthodes parfaites? Pas du tout. En tirent-elles des leçons? Certainement. Faut-il continuer de les surveiller? Absolument », soutient-il.

D’ailleurs, dans son rapport, l’AIE estime qu’en 2035, le gaz naturel sera la deuxième source d’énergie primaire en importance après le pétrole — pourvu que les préoccupations sociales et environnementales concernant l’extraction du gaz de schiste soient rigoureusement prises en compte.

Au Canada, les résultats de l’élection au Nouveau-Brunswick pourraient sceller un clivage est-ouest quant à l’exploitation des ressources non conventionnelles. Terre- Neuve-et-Labrador, la Nouvelle-Écosse et le Québec ont adopté des moratoires sur la fracturation hydraulique (le Québec autorise l’exploration dans certaines régions). L’acceptation est plus grande dans l’Ouest canadien, où cette technique est plus répandue, mais où elle compte aussi ses détracteurs. Selon un sondage du Conseil des Canadiens, 70 % des répondants en Colombie-Britannique et dans les Territoires et 67 % en Alberta étaient en faveur d’un moratoire sur la fracturation hydraulique jusqu’à ce qu’on ait prouvé scientifiquement qu’elle était sécuritaire.

MM. Chalaturnyk et Horne croient qu'il faut pratiquer la fracturation hydraulique si les risques peuvent être atténués par des méthodes sûres et une réglementation rigoureuse. Selon M. Chalaturnyk, les administrations publiques doivent mettre à jour leur réglementation, surtout en Colombie-Britannique. Dans cette province, la production pourrait monter en flèche si l'une ou l'autre des 18 usines prévues de production de gaz naturel liquéfié ouvrait ses portes sur la Côte du Pacifique, ce qui permettrait aux producteurs d’exporter le gaz à l'étranger. Or, ce projet pourrait être entravé par le régime fiscal provincial, les coûts élevés, les restrictions environnementales et l’opposition locale.

Il n’est pas impossible qu’on assiste à un revirement rapide à l’égard de la fracturation hydraulique. Des facteurs comme le ralentissement économique mondial, l’opinion publique et la lutte contre le réchauffement planétaire (qui risque de nuire à la commercialisation des réserves de combustibles fossiles, prévient Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre) ainsi que la disponibilité de l’eau pourraient favoriser le camp des circonspects et des opposants à la fracturation hydraulique, lequel semble avoir déjà le vent dans les voiles. « C’est la première fois que les Premières Nations, les Acadiens et les anglophones du Nouveau-Brunswick se rallient autour d’une cause, observe Ann Pohl. Nous ne reviendrons pas en arrière. »

LA FRACTURATION HYDRAULIQUE

Cette technique consiste à briser la roche qui renferme des hydrocarbures (gaz naturel ou pétrole) pour permettre à ceux-ci d'être drainés vers un puits horizontal et de monter à la surface. On fore un trou d'au moins deux kilomètres, qui descend d’abord verticalement à travers la nappe d’eau douce souterraine, puis bifurque horizontalement lorsqu’il atteint la profondeur à laquelle se trouve le combustible. On y insère ensuite plusieurs couches de tuyaux en acier, maintenues en place par du ciment. Pour fracturer la roche, on injecte dans le puits, à forte pression, des fluides (eau ou gel à base de propane), des produits chimiques et un agent de soutènement (sable ou billes de céramique) afin de briser le schiste ou le grès et d’extraire le pétrole ou le gaz. Les produits chimiques varient selon la composition de la formation, et l’agent de soutènement permet de maintenir la fracture ouverte. Les fluides et certains produits chimiques remontent à la surface lorsque les hydrocarbures commencent à monter dans le puits. C’est ce qu’on appelle l’eau de reflux.

À propos de l’auteur

Alex Mlynek


Alex Mlynek est rédacteur indépendant à Toronto.

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