Madame 100 000 volts

Elyse Allan est une rassembleuse. Grâce à sa capacité à mobiliser les gens et à son sens de la communication, General Electric va complètement renouveler ses perspectives d’avenir.

La profonde réorganisation de General Electric (GE), actuellement en cours, saute aux yeux dès qu’on pénètre dans les bureaux de la société, sur Front Street, au centre-ville de Toronto. À part la réceptionniste, on ne voit âme qui vive. Les employés de la division immobilière de GE Capital ont de toute évidence quitté les lieux, laissant derrière eux de grands bureaux déserts.

À première vue, l’endroit semble mal choisi pour parler de l’avenir de GE au pays, mais dès qu’arrive Elyse Allan, chef de la direction de GE Canada, tout semble possible. « Posez-moi toutes les questions que vous voulez », lance-t-elle en s’asseyant.

Certes, la société mère s’apprête à vendre les actifs de GE Capital, ce qui engendrera des pertes d’emplois au Canada, mais GE compensera ces pertes en se restructurant pour miser davantage sur ses produits industriels et en faisant l’acquisition des actifs d’énergie et de réseaux de la société française Alstom Holdings SA. En outre, GE relocalisera au Canada une partie de sa production américaine de moteurs, ce qui créera encore plus d’emplois. L’effectif de GE Canada passera donc à 8 000 personnes environ, soit 1 500 de plus qu’avant la restructuration. La société continuera aussi de financer certaines gammes de produits.

« C’est une perte pour la société », dit Mme Allan au sujet de l’abandon des activités d’investissement de GE Capital, lesquelles avaient été très rentables au Canada. Elle déplore aussi le fait que des personnes très compétentes aient perdu leur emploi.

Mais c’est avec enthousiasme qu’elle parle de l’avenir. Après tout, ce n’est pas en vivant dans le passé que GE est devenue l’un des plus grands conglomérats du monde. Fondée en 1892 à Schenectady (N.Y.), GE est un modèle de survie. Elle a été une des douze premières sociétés de l’indice Dow Jones, dont elle fait toujours partie.

UNE ENTREPRISE EN RENOUVELLEMENT CONSTANT

La filiale canadienne, fondée à Peterborough (Ont.) la même année que la société mère, a toujours joué un rôle clé au sein de GE, et Mme Allan est certaine qu’il en sera de même dans le futur. En effet, de géant d’envergure mondiale, GE entend devenir la plus importante multinationale en matière d’infrastructures à haute valeur ajoutée. « Voyez la diversité de nos activités : énergie électrique, pétrole et gaz, transports, aviation, soins de santé. À cela s’ajoute l’éclairage, un domaine où la haute technologie s’impose de plus en plus, souligne Mme Allan. Nous nous employons à trouver des façons d’aider nos clients à atteindre leurs objectifs grâce à des innovations technologiques qui vont optimiser leur production et améliorer la rentabilité, l’efficacité et la valeur écologique de leurs produits. »

LE POUVOIR SANS LIMITE DU CÂBLE

GE axe maintenant ses efforts sur l’Internet industriel, selon l’expression popularisée par Jeffrey Immelt, chef de la direction de GE. L’objectif est de créer des machines intelligentes qui seront capables de saisir de vastes quantités de données (grâce à des capteurs et des logiciels intégrés), de « parler » entre elles, d’interpréter les données au moyen d’outils analytiques de pointe et de communiquer les résultats à des systèmes à distance.

« Nos équipements sont déjà munis de logiciels intégrés, mais nous parlons maintenant de quelque chose de tout à fait différent », explique Mme Allan. L’utilisation de l’Internet industriel pour relier des machines et explorer ainsi que traiter les données recueillies permettra de mieux gérer une foule de systèmes. Dans le secteur pétrolier et gazier, par exemple, un pipeline intelligent utilisera des capteurs et des fibres optiques pour transmettre des données qui aideront à prévoir les fuites avant qu’elles ne surviennent. « Ce sera comme un tableau de bord intégré à l’aide duquel le responsable pourra surveiller l’ensemble du système. »

Le secteur de l’aviation fournit un autre bon exemple de l'évolution. On met actuellement au point des moteurs intelligents qui pourront recueillir des données servant à prévoir les besoins en matière d’entretien, ce qui réduira l’attente sur le tarmac.

GE mise aussi sur l’éclairage intelligent, qui pourrait être utilisé dans les systèmes de sécurité des banques, de localisation de patients dans les hôpitaux ou de contrôle des foules lors de spectacles. Ainsi, des capteurs pourraient être intégrés à des appareils d’éclairage DEL qui détecteraient l’activité de l’environnement où ils sont installés. GE envisage également d’accroître la technologie dans le secteur manufacturier. Il y a quelques années, la société a ouvert un centre de recherche en robotique à Bromont (Qc), où elle fabrique des pièces de moteurs d’avion. « Personne n’a perdu son emploi, mentionne Mme Allan. Au contraire, nous avons affiché des gains de productivité extraordinaires. Le centre est actuellement en train de concevoir des robots pour nos usines situées partout dans le monde. »

UNE FEMME D'AFFAIRES TRÈS CONNECTÉE

Mme Allan a été nommée présidente et chef de la direction de GE Canada en 2004, après avoir occupé diverses fonctions au sein de la société entre 1984 et 1992. Dans l’intervalle, elle a travaillé à Ontario Hydro et présidé la Chambre de commerce régionale de Toronto. Originaire de Baldwin (N.Y.), elle a obtenu un B.A. de l’Université Dartmouth College (N.H.), où elle a étudié en biologie et en sciences de l’environnement, et un MBA de la Tuck School of Business, à Dartmouth.

Ses études peuvent ne pas sembler compatibles avec un poste de direction au sein d’un vaste conglomérat fondé sur l’ingénierie, mais ce sont souvent l’expérience et la capacité de communiquer qui rendent un dirigeant apte à représenter une société fondée sur la technologie. Et l’on dit que Mme Allan, qu’on décrit comme étant curieuse, inspirante, visionnaire, sûre d’elle et motivée, excelle dans son rôle.

« Son style de leadership est très moderne », observe Simon Olivier, qui relève de Mme Allan depuis trois ans à titre de vice-président, Stratégie de croissance et de développement des activités. Elle a un style distinct du modèle hiérarchique traditionnel, qui a peut-être bien servi les entreprises dans le passé, mais qui cède graduellement le pas à une approche plus inclusive, favorisant la participation et l’engagement plutôt que l’obéissance aveugle.

« J’apprécie particulièrement sa capacité d’établir des relations sincères », poursuit M. Olivier, ajoutant que Mme Allan l’a aidé à acquérir les compétences dont il avait besoin pour gravir les échelons. « Elle sait inspirer les gens et leur donner confiance en eux. »

A-t-elle un côté strict? M. Olivier préfère utiliser l'adjectif « décidé ».

« Elle a la capacité de décider rapidement et d’agir en conséquence, dit-il. Elle a une grande confiance en elle, en ses capacités et en celles des autres, ce qui lui donne beaucoup d’assurance. Elle sait aussi établir des liens dans une perspective d’ensemble et tenir compte d’aspects qui échappent à d’autres. »

Le Centre d’innovation du client de GE, à Calgary, en est un bon exemple. Il a pour objectif de relever les défis des secteurs du pétrole et du gaz, de l’électricité et de l’eau en mobilisant une expertise et des outils analytiques provenant de partout sur la planète. Ouvert en 2012, il est devenu un modèle de réussite à l’échelle mondiale. «

Convaincre les décideurs de la nécessité d’un tel centre n’a pas été sans mal, observe M. Olivier. Mais Elyse a fait preuve d’une grande détermination car elle estimait que cela s’imposait dans l’intérêt des clients. Sans elle, ce centre n’existerait pas. »

Pour Mme Allan, établir des liens signifie voyager beaucoup, explorer de nouvelles technologies et nouer des relations avec d’autres décideurs aussi désireux qu’elle de favoriser la compétitivité du Canada.

« Il s’agit de collaborer avec d’autres milieux », explique-t-elle, que ce soit l’État, d’autres entreprises, des universitaires ou des environnementalistes.

Mme Allan siège au conseil de divers organismes, dont l’Institut C.D. Howe, le Conference Board du Canada et le District de la découverte MaRS. Elle est récemment arrivée au terme de ses mandats à la Chambre de commerce du Canada, où elle était présidente du conseil, et au Conseil canadien des chefs d’entreprise (CCCE).

John Manley, président et chef de la direction du CCCE et ancien vice-premier ministre du Canada, mentionne que Mme Allan a été approchée par son organisme pour y jouer un rôle clé, en raison non seulement de ses éminentes fonctions à GE, mais aussi de son expérience à la barre de la Chambre de commerce de Toronto.

« Elle est à l’aise lorsqu’elle navigue au sein d’une grande organisation complexe et l’est tout autant lorsqu’elle s’adresse au public, affirme-t-il. C’est une communicatrice hors pair. »

Mme Allan participe à une initiative du CCCE qui réunit divers groupes en vue d’élaborer des solutions pour que les Canadiens acquièrent les compétences qui leur permettront d’affronter la concurrence au XXIe siècle. Mme Allan a notamment pour rôle de faire connaître l’expérience de GE, reconnue partout dans le monde pour son engagement en matière de perfectionnement des employés. Elle contribue également aux travaux visant à trouver des façons de définir et de mesurer les investissements dans l’éducation et la formation.

« Elle tient personnellement à cette initiative », observe M. Manley, ajoutant qu’elle est une animatrice de réunions particulièrement efficace. « Elle utilise ses compétences pour faire participer les membres et animer la conversation. »

William Robson, président et chef de la direction de l’Institut C.D. Howe, peut aussi en témoigner. « En tant que présidente du Conseil des politiques en énergie de l’Institut, Mme Allan réussit remarquablement à jongler avec des éléments très divers et à orienter la discussion », souligne-t-il.

« Les membres de notre conseil ont des parcours et des emplois très variés, et les participants émettent parfois des points de vue très différents », précise-t-il, ajoutant que Mme Allen sait rappeler à l’ordre les fortes personnalités et connaît les limites du rôle que doit jouer l’Institut dans l’exercice de son influence sur les politiques publiques.

On dit aussi que Mme Allan est particulièrement habile dans l’affectation des ressources de façon à optimiser leur efficacité.

Malgré son horaire de travail très chargé, Mme Allan se ménage des moments de loisir avec son mari, Don, et son fils, Stuart. Elle pratique la randonnée pédestre et le ski. Elle joue aussi au golf, « mais pas très bien », concède-t-elle. Elle aime lire des romans à caractère historique ou géopolitique.

Mais elle souligne qu’elle prend aussi beaucoup de plaisir à travailler. « Je viens d’une famille qui bâtissait et louait des chalets dans un centre de villégiature du New Jersey, raconte-telle. Nous travaillions beaucoup, mais avec plaisir parce que nous le faisions ensemble. » En plus de faire le ménage dans les chalets de l’entreprise familiale, elle a travaillé comme serveuse pour payer ses études. L’ardeur au travail lui vient donc naturellement, de même que son aptitude au travail d’équipe et à la collaboration.

Son goût pour les voyages et son empressement à sortir de sa zone de confort lui sont aussi très utiles dans ses fonctions actuelles. « Il faut établir des contacts et bâtir des réseaux, car l’innovation se produit souvent en marge de notre secteur immédiat, explique-t-elle. Il faut donc être dans l’action pour voir venir les choses. »

Dans le monde entier, par exemple, des innovateurs plus ou moins familiers avec les sables bitumineux réalisent des percées technologiques susceptibles de réduire les émissions de gaz à effet de serre en Alberta. Pour les trouver, GE et l’Alliance pour l’innovation dans les sables bitumineux commanditent des concours visant à récompenser les meilleures idées.

C’est grâce à l'un de ces concours que des ingénieurs de Guha Industries, fabricant de systèmes de réfrigération et de chauffage à Tamil Nadu (Inde), collaborent avec GE Canada afin de mettre au point une pompe thermique à l’ammoniac et à l’eau qui permettra d’utiliser de la chaleur à basse température pour produire de la vapeur et de l’énergie, ce qui pourrait réduire la consommation de combustibles fossiles.

Ces gens ne connaissaient ni l’Alberta ni l’exploitation du pétrole lourd, mais ils travaillaient sur une technique que GE Canada pouvait mettre en application. « Une foule de personnes mettent au point des techniques qui peuvent nous servir, mais à moins d’établir des contacts, comment le savoir? C’est super! », s'exclame Mme Allan.

C’est de ce genre de projets (qui peuvent surgir de partout dans le monde et qui sont menés dans un esprit de collaboration en vue de trouver des solutions à des problèmes pressants) que Mme Allan se délecte. Elle peut ainsi mettre à profit sa curiosité naturelle, son désir d’élargir ses horizons et ses grandes compétences en communication.

Elle participe au programme de perfectionnement Leadership Explorations de GE qui, dans le cadre de jeux de rôles, fait vivre aux participants des expériences et des situations auxquelles ils ne sont pas habitués. « J’apprends à me débrouiller dans des situations imprévues », dit-elle.

Cette attitude lui réussit, et c’est précisément ce dont GE a besoin pour aller de l’avant dans un monde en perpétuelle évolution.

À propos de l’auteur

Susan Smith


Susan Smith est une rédactrice indépendante établie dans la région de Toronto.

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