Rock et comptabilité

Une initiative musicale permet aux Quatre Grands cabinets et à de nombreuses entreprises de consolider l'engagement de leurs employés.

Vêtu d’un jean et d’un t-shirt, Anthony d’Ugo, 46 ans, guitariste principal du groupe rock torontois Half Way to Disco, attend de monter sur la scène du Hard Rock Café de Toronto. Vers 22 h, c’est au tour du groupe de se produire devant une salle comble. Son numéro de six chansons (dont Sunday Morning de K-OS et Breathing Underwater de Metric) ravit les spectateurs, qui dansent et chantent en battant des mains. Lorsque M. D’Ugo joue le solo de guitare d’Eddie Van Halen tiré de la pièce Beat It de Michael Jackson, la salle vibre sous les acclamations.

À voir et à entendre les musiciens, on croirait qu’ils se produisent tous les jours, mais il n’en est rien. M. D’Ugo, le fougueux guitariste, est comptable et directeur principal chez Deloitte à Toronto. Tous les membres du groupe (chanteurs, guitaristes, claviériste,  et batteur) sont des CPA et autres employés de Deloitte qui se sont réunis pour jouer du rock. La direction considère qu’une telle initiative consolide l’engagement des employés envers le cabinet.

L’organisation torontoise La Ligue du rock (League of Rock) a mis sur pied un programme qui offre à des employés créatifs l’occasion de se joindre à un orchestre, de recevoir les conseils de musiciens professionnels et de se produire dans des salles locales après deux mois de répétitions. Ce programme permet surtout aux participants d’établir des liens avec des collègues, de réseauter avec des employés d’autres services et de représenter fièrement leur entreprise. Fondée en 2007 par l’entrepreneur Terry Moshenberg et par le batteur chevronné Topher Stott, la Ligue du rock est un concept unique qui gagne en popularité auprès de nombreuses entreprises canadiennes, en partie grâce à des études qui prouvent que l’engagement des effectifs envers les entreprises constitue une bénédiction pour celles-ci.

En effet, certaines études montrent combien l'engagement entraîne des effets positifs sur une organisation. Par exemple, une enquête menée en 2010 par Psychometrics Canada auprès de quelque 370 professionnels canadiens des ressources humaines révèle que les employés engagés envers leur employeur sont disposés à se dépasser au travail (39 %), sont plus productifs (27 %), ont de meilleures relations de travail avec leurs collègues (13 %) et ont plus de clients satisfaits (10 %). Inversement, les employés désengagés sont plus portés à avoir des relations de travail dysfonctionnelles (29 %), sont moins productifs (25 %), sont réticents lorsqu’il s’agit de faire plus que le minimum requis (17 %), s’absentent du travail (7 %) et démissionnent ou sont congédiés (8 %). (Le faible niveau de rotation est trompeur : en restant au travail, ces personnes nuisibles freinent la productivité des autres.)

Or, au Canada, l’engagement des employés envers leur employeur a grand besoin d’un coup de pouce. Selon l’étude State of the Global Workplace menée en 2013 par Gallup, à peine 16 % des Canadiens sont engagés au travail et 70 % ne le sont pas, alors que 14 % sont « activement désengagés », c’est-à-dire qu’en manifestant leur insatisfaction au travail, ils démoralisent leurs collègues engagés.

Pas étonnant que de nombreuses sociétés (Unilever, BlackBerry, Banque Scotia, Best Buy, Microsoft , etc.) font appel à la Ligue du rock, au coût de 15 000 $ à 100 000 $ par année, voire plus selon le calibre des musiciens et des mentors professionnels choisis. Ces sociétés sont en quête de nouvelles façons de stimuler l’engagement du personnel et de plaire aux employés peu attirés par les activités traditionnelles de consolidation d’équipe. « Nombre de méthodes de motivation sont axées sur le sport. On assiste à des matchs ou on joue au hockey, au golf, au soccer, au football, explique Mark Whitmore, associé directeur de Deloitte à Toronto. La Ligue du rock se démarque en attirant des personnes qui préfèrent la musique et les arts en général. » La structure du programme permet à chacun, du novice au musicien expérimenté, de participer. « Les entreprises y gagnent sur tous les plans. Cette activité permet de divertir les employés, de relever le niveau d’engagement, d’approfondir les relations et d’améliorer la créativité », affirme Terry Moshenberg.

Marco Radunz, planificateur d’activités organisationnelles de Burnaby (C.-B.), abonde dans le même sens. En 2011, il a fait appel à la Ligue du rock pour organiser une activité axée sur le réseautage entre les agents de Royal LePage.

« Deux équipes de 20 courtiers immobiliers d’un peu partout au Canada ont récrit les paroles de chansons rock bien connues, puis ils ont répété et présenté leur spectacle devant un auditoire de 300 personnes, raconte M. Radunz. L’activité a été extrêmement bénéfique pour le réseautage. Elle a aussi enchanté les participants et les spectateurs. Il s’agissait d’établir de solides liens entre les agents à l’échelle du Canada et, en ce sens, la Ligue du rock nous a certainement aidés. »

Les quatre grands cabinets comptables sont d’ardents promoteurs du programme de la Ligue du rock. Deloitte y investit depuis cinq ans. « Chaque groupe de musiciens est composé d’employés de tous les secteurs de la société, ce qui leur permet de côtoyer des collègues qu’ils ne rencontreraient peut-être pas autrement et de collaborer de façon significative et marquante », souligne M. Whitmore. Il est difficile de quantifier le rendement de l’investissement dans ce genre de programme, mais l’appui de la haute direction est éloquent. « Notre soutien à cette activité depuis des années et notre intention de continuer témoignent de notre confiance dans la rentabilité de l’investissement », affirme M. Whitmore. Il ajoute que plusieurs associés de Deloitte ont participé à des concerts et qu’il a lui-même donné une prestation éclair à la guitare basse.

Les orchestres répètent durant 10 semaines (le cabinet fournit un studio pourvu d'un équipement spécialisé, et paie la pizza et la bière pour agrémenter les séances), puis se produisent devant 600 collègues, amis et membres de leur famille, qui votent pour leur groupe favori. Les gagnants représentent ensuite l’équipe Deloitte au concours Big Four Battle of the Bands, qui se tient en octobre, au cours duquel des groupes de PwC, de KPMG, d’EY et de Deloitte se disputent le titre de meilleurs rockeurs devant plus de 1 500 fans.

Raj Kothari, associé directeur et leader national, gestion d’actifs à PwC Canada, attribue la popularité du concours Big Four à la diversité des formes de participation. « Peu importe que vous ayez l’âme d’une rock star, que vous aimiez la musique ou que vous encouragiez un ami ou un collègue, affirme-t-il. Ce qui rend le programme si attrayant, c’est sa nature inclusive dans un autre contexte que celui de la salle de réunion. »

Vivi Wang, qui occupe les fonctions de directrice adjointe, certification et services-conseils, participe aux activités de la Ligue du rock chez Deloitte depuis qu’elle a quitté le bureau d’Halifax pour celui de Toronto l’an dernier.

Elle souligne que le programme lui a permis de faire de nouvelles rencontres et de s’amuser avec des collègues en dehors du bureau. Pas encore prête à monter sur scène, Mme Wang est la gérante du groupe Half Way to Disco. Elle coordonne le calendrier des répétitions et des spectacles, et gère la vente des billets et les promotions. Le produit de la vente est versé à un organisme caritatif. Ces cinq dernières années, la Ligue du rock de Deloitte a recueilli plus de 100 000 $ pour United Way/Centraide, et le concert Big Four Battle of the Bands a aidé à amasser des millions de dollars pour les campagnes Centraide des quatre grands cabinets. « Nous recevons un soutien extraordinaire de nos associés, collègues, parents et amis. Il s’agit d’une bonne cause, mais aussi d’une excellente façon de motiver tout le monde et de nouer des relations. »

Le programme a nettement séduit le bassiste de Half Way to Disco, David Tang, conseiller principal en gestion des risques d’entreprise chez Deloitte. « Monter sur scène pour jouer devant une salle comble vous fait vivre l’expérience d’être une rock star, même si ce n’est que pour un soir, observe-t-il. J’ai aussi découvert mes collègues comptables sous un jour nouveau, notamment Anthony. La première fois que je l’ai vu jouer le solo de Beat It, je suis resté bouche bée. »

Anthony D’Ugo s'est joint à la Ligue du rock il y a trois ans, quand son horaire de voyage lui a permis d’aller aux répétitions le jeudi soir. Il joue de la guitare depuis l’âge de 12 ans, et il a fait partie d’un groupe avant d’abandonner pour étudier en comptabilité, puis pour travailler à 24 ans.

La Ligue du rock lui a donné l’occasion de revenir à la musique, de fraterniser avec des collègues d’autres services et de bavarder avec des associés. « Les cadres supérieurs sont incités à réseauter, ce qu’ils font très souvent en jouant au golf. Comme je n’aime pas le golf, la musique m’a permis d’étendre mon réseau. »

Il attribue le succès du programme, et son plaisir à jouer avec Half Way to Disco (qui a remporté le concours Big Four Battle of the Bands de l’an dernier), à l'impératif d’inclusion qui anime le cabinet. « Le soutien du programme est manifestement un engagement important de la part de la direction, dit-il, mais les dirigeants sont enchantés, et nous aussi. »

À propos de l’auteur

Lisa van de Geyn


Lisa van de Geyn est rédactrice indépendante à Toronto.

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