Non, ce n'est pas du cinéma

Hollywood a toujours été un terrain propice aux fraudeurs comme David Pritchard, qui a extorqué plus de 21 M$ US à des centaines d’amateurs de cinéma.

Il n'est pas étonnant qu'Hollywood, où les chimères passent souvent pour des réalités, soit un terrain propice aux fraudeurs. Les escrocs savent que le commun des mortels rêve de goûter à l’illusoire magie que fait miroiter la capitale du cinéma. Certains non-initiés tentent d’investir dans un film pour devenir producteurs, dans l’espoir qu’un succès triomphal les rendra riches et leur donnera accès aux vedettes, aux réceptions éblouissantes et aux grandes premières.

En février dernier, deux malfaiteurs de Los Angeles qui avaient exploité ces folles aspirations ont été condamnés à l’emprisonnement pour avoir extorqué 21 M$ US à plus de 700 naïfs au moyen d’un ingénieux stratagème. Christopher Blauvelt, 59 ans, et David Pritchard, 67 ans, ont écopé respectivement de huit et de cinq ans derrière les barreaux après avoir été reconnus coupables de fraude électronique et postale, et de vente de valeurs non inscrites. Les deux malfrats, propriétaires de la société d’animation Gigapix Studios, ont recouru à des représentants pour mener, sur sept ans, un premier appel public à l’épargne en faveur du studio.

Les représentants « consultaient des listes d’indications de client achetées par les défendeurs pour trouver des investisseurs éventuels, auxquels ils vantaient les supposés mérites de Gigapix », a révélé un communiqué du FBI. « Les intéressés recevaient ensuite de l’information par la poste, puis étaient confiés à des intervenants chargés de recueillir leur argent. » Deux de ces derniers ont eux aussi été condamnés à une peine d’emprisonnement. Les représentants comparaient Gigapix au studio d’animation Pixar, dont les films, à la fin de 2013, avaient rapporté la coquette somme de 8,6 G$ US. L’occasion était d’autant plus alléchante que Gigapix était censé préparer une version animée du Magicien d’Oz, intitulée OZ3D. On affirmait aux investisseurs éventuels que ce serait un vrai pactole.

L’argumentation revenait à dire : « Vous allez tirer le gros lot; vos enfants et petits-enfants ne manqueront de rien », a déclaré au tribunal Eric Potocek, enquêteur spécial du FBI. Mais comme le séjour de Dorothy au pays d’Oz, cette perspective n’était qu’un songe. La majeure partie des 21 M$ US recueillis a été consacrée aux avantages matériels que s’offraient les fraudeurs : généreux salaires et commissions, bureaux magnifiques et autres luxes ostentatoires. « Moins de 20 % des fonds ont servi à la production de films ou d’émissions de télévision », a révélé le FBI. Certaines victimes étaient des investisseurs avisés, mais bon nombre étaient plutôt « des enseignants, des secrétaires, d’honnêtes gens qui avaient besogné 30 ou 40 ans pour épargner en vue de la retraite », a précisé M. Potocek, ajoutant que Gigapix avait « soutiré l’argent d’aînés et d’autres particuliers qui n’avaient pas les moyens de le perdre. Certains y ont laissé leur maison et ont vu leurs rêves de retraite s’évanouir. »

L’arnaque de Gigapix est loin d’être le seul exemple d’investissement frauduleux dans le cinéma.

À la fin d’avril, un avocat, inculpé un an auparavant par la justice américaine avec cinq acolytes relativement à une escroquerie qui a dépouillé 150 investisseurs de plus de 5 M$ US, a été condamné à sept ans et trois mois d’emprisonnement. Samuel Braslau, 54 ans, a aussi reçu l’ordre de restituer 1,6 M$ US après sa libération. Il a été jugé coupable de fraude électronique et postale, et de fausse déclaration à la Securities and Exchange Commission des États-Unis.

CBS News (qui avait enquêté incognito) a signalé que la tromperie, également fondée sur la vente sous pression, s’appuyait sur un film imaginaire intitulé The Smuggler, censé mettre en vedette John Cusack et Joaquin Phoenix. D’après les procureurs fédéraux, on a fait croire aux investisseurs floués que 64 % de leur argent servirait à produire le film et qu’ils seraient les premiers à toucher des revenus sur ce placement prétendument sûr. Aucun scénario n’a été écrit, aucun acteur n’a été pressenti, et le film n’a jamais été tourné. « Les victimes croyaient investir dans la production d’un film. En réalité, ils finançaient le train de vie des criminels », a dit Tim Delaney, agent spécial du FBI, en ajoutant que ce genre de fraude n’est pas rare à Hollywood. « Nous avons vu, dans des cas semblables, des fraudeurs qui roulaient en Rolls-Royce, habitaient dans des quartiers chics, dînaient dans des quatre étoiles, bref, vivaient dans le luxe. »

Dans le cadre de son enquête, CBS a diffusé une entrevue en caméra cachée avec un certain Gene Richards, qui s’appelait en réalité Gene Cabanas. Il tentait de convaincre un producteur de CBS, qui se présentait comme un investisseur éventuel, de placer 30 000 $ US dans un film intitulé Corbin’s List.

CBS : Et si le film est un échec? Vais-je récupérer mon argent?

CABANAS : Oui, et vous allez recevoir le double de votre mise.

CBS : Et je pourrai rencontrer Ray Liotta?

CABANAS : Absolument.

Un représentant de l’acteur Ray Liotta a informé CBS News que celui-ci n’avait « rien à voir avec ce film et n’en avait jamais entendu parler ».

Toujours en avril dernier, Christopher Eberts, 49 ans, ancien dirigeant d’un studio hollywoodien et producteur indépendant, a plaidé coupable à dix chefs de fraude et à trois chefs de blanchiment d’argent, accusations portées par le procureur de Peoria, en Illinois. « Le procureur soutenait que M. Eberts (qui a coproduit plusieurs films entre 1999 et 2009, dont Bonne chance Slevin!, Le Punisher : Les liens du sang et Le Seigneur de guerre) avait soutiré plus de 615 000 $ US à un pompier retraité, Jeff Elliott, de Normal, en Illinois », a relaté The Hollywood Reporter. M. Eberts avait promis de tourner un film à partir de l’adaptation du livre de M. Elliott, Rebounding From Death’s Door, qui raconte comment son fils a survécu à un cancer du cerveau.

Or, M. Eberts, gendre du magnat de la construction Ronald Tutor et neveu de Jake Eberts, producteur de Gandhi, « n’a jamais produit le film, et M. Elliott n’a pas pu récupérer son investissement », a signalé le Los Angeles Times.                                                                                                                 

« J’ai vu sur Facebook des photos de lui en Grèce, en Espagne, à Saint-Barthélemy… c’est scandaleux, a indiqué M. Elliott au Times en janvier. Il se paie des vacances partout dans le monde. » En 2011, M. Elliott a remporté une poursuite civile contre M. Eberts et a reçu une somme de 651 753 $ US en dommages-intérêts compensatoires ainsi qu’une somme de 500 000 $ US en dommages-intérêts punitifs. En vertu du plaidoyer de culpabilité de M. Eberts, le producteur a remboursé à M. Elliott 400 000 $ US, selon un document déposé au tribunal le 24 mars.

Les investisseurs trop confiants ne sont pas les seules victimes de fraude. En mars dernier, The Hollywood Reporter a raconté la mésaventure du producteur Steven Kaplan qui, en 2010, avait signé avec des investisseurs étrangers deux ententes totalisant 300 M$ US afin de financer dix films pour sa société, Rainstorm. Lorsque le château de cartes s’est écroulé, « M. Kaplan a appris que la société étrangère avec laquelle il avait fait affaire, Fortnom, n’existait pas. Depuis, il a poursuivi les investisseurs qui prétendaient la représenter. Le litige s’est étendu sur quatre ans et sur deux continents », a relaté The Hollywood Reporter. « J’ai l’impression d’avoir mené une guerre, a confié M. Kaplan au magazine. J’ai souvent eu envie d’abandonner, tant c’était pénible. »

En mars, il a remporté une victoire lorsqu’une cour d’appel californienne a confirmé l’opinion d’un tribunal de première instance selon laquelle l’arbitre des parties avait eu raison de décider, en 2012, que les investisseurs devaient à la société de M. Kaplan près de 27 M$ US en dommages-intérêts.

Les déboires de M. Kaplan ont commencé lorsqu’il a rencontré João Vale e Azevedo, ancien président du club de football portugais S.L. Benfica, en vue d’obtenir un financement pour sa société de production. Il ignorait que M. Azevedo avait été condamné en 2002 pour avoir détourné des fonds du célèbre club. M. Azevedo a présenté M. Kaplan aux prétendus investisseurs de Fortnom. Ces derniers ont signé des lettres de garantie avec M. Kaplan, lettres qu’ils ont ensuite tenté de falsifier à leur avantage. « Ils voulaient me faire chanter », a précisé M. Kaplan.

La longue procédure judiciaire lui a coûté cher. « Il a payé beaucoup d’argent de sa poche et a perdu, au profit d’autres sociétés de production, des films auxquels il travaillait », a rapporté The Hollywood Reporter. Les conséquences ont aussi été très personnelles. « Cette histoire m’a poussé au divorce, a déploré M. Kaplan, mais le jeu en valait la chandelle. Bien des filous croient pouvoir escroquer les cinéastes parce que nous poursuivons nos rêves. Ils croient pouvoir nous duper en nous promettant monts et merveilles, mais c’est nous sous-estimer. »

Ce ne sont là que quelques exemples de fraudes comme Hollywood en connaît depuis toujours et comme elle en connaîtra encore, tant qu’elle exercera son pouvoir de fascination. Le mot de la fin? Lors de son arrestation, Christopher Blauvelt, principal instigateur de la fraude de Gigapix, qui avait participé à l’extorsion de 21 M$ US, menait la vie d’un sans-abri. Voilà un dénouement digne d’un film hollywoodien.

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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