Gare aux voleurs d’idées

Pourquoi certains travailleurs s’emparent des idées de leurs collègues pour s’en attribuer le mérite.

Vous aimez les films des années 1980? Peut-être avez-vous vu Quand les femmes s’en mêlent (Working Girl), dans lequel une secrétaire, Tess (Melanie Griffith), a une idée de génie pour gagner la confiance d’un client d’envergure. Elle en fait part à sa patronne, Katharine (Sigourney Weaver), qui lui rétorque que sa trouvaille est sans intérêt, mais s’empresse de la transmettre, comme si c’était la sienne, à un associé qui n’a de cesse de la mettre en œuvre. Tess découvre l’imposture, se fait passer pour Katharine (en son absence) pour conclure l’affaire, mais est démasquée et congédiée. Puis, tout se précipite. Tess obtient un entretien avec le client, lui explique comment elle a eu l’idée du concept et dénonce la supercherie de Katharine. Coup de théâtre : cette dernière est licenciée et le client offre à Tess un nouveau poste de choix (avec secrétaire).

Au-delà du cinéma, le vol de propriété intellectuelle, qui consiste à dérober des idées et à s’en accorder le mérite, est un problème croissant au travail.

Jack, un CPA de Toronto, affirme s’être fait damer le pion par une collègue, félicitée indûment pour son apport à lui : « Promue au poste de contrôleur principal à la place de collègues plus expérimentés, elle éprouvait des difficultés. Nous avons élaboré ensemble un programme stratégique fondé sur des prévisions quinquennales, dont elle s’est attribué le mérite. » Le film avait un dénouement heureux, mais M. Montgomery, lui, n’a jamais reçu les éloges auxquels il avait droit.

« Comme elle avait la faveur du grand patron, j’étais pieds et poings liés », déplore-t-il.

« On évolue aujourd’hui dans un contexte politique », constate David Zweig, professeur adjoint en comportement organisationnel et en gestion des ressources humaines à l’Université de Toronto. « On s’y dispute des ressources limitées et des récompenses. Chacun veut monter en grade, se positionner favorablement et présenter de bonnes idées. » Le problème? S’accorder le mérite d’un travail ou d’une idée produit presque toujours un effet d’entraînement, qui accroît les comportements négatifs (comme la tendance, qui se répand au travail, à jouer les ignorants).

Les mobiles du voleur d’idées

Outre l’aspect politique et le manque de ressources qui prédominent aujourd’hui, une raison plus marquante explique certaines conduites déloyales. Selon Sandra Robinson, professeure à la Sauder School of Business de l’Université de la Colombie-Britannique à Vancouver, certains imposteurs pèchent par naïveté, mais non par malveillance : « Le vol délibéré d’idées est facile à comprendre. L’usurpateur veut des avantages, comme de la reconnaissance et d’autres récompenses organisationnelles, mais sans s’investir. Il lui manque la motivation ou, plus probablement, les compétences nécessaires. Dans son esprit, il suffit de faire main basse sur le travail et les idées d’autrui, et le tour est joué. » Il est plus difficile de blâmer l’imposteur involontaire. « Selon certaines études, la perception de la paternité des idées ou des projets est parfois moins tranchée qu’on ne le croit », précise-t-elle, ajoutant que les collaborateurs ont tendance à surestimer leur apport à la réussite d’un projet. Il arrive que plusieurs coéquipiers travaillant à une œuvre commune croient que tout le mérite leur revient.

« Naturellement, si quelqu’un d’autre a la même prétention, chacun a l’impression qu’on lui a volé son dû. » Dans le cas des idées, il se peut qu’un employé pense avoir fait une merveilleuse découverte, loin de se douter qu’il a réinventé la poudre.

Selon M. Zweig, la prévalence du vol de propriété intellectuelle tient à l’atmosphère que cultivent la plupart des grandes sociétés. « On met l’accent sur la mise en commun du savoir, sur le travail d’équipe; par contre, on ne récompense pas les résultats collectifs, mais plutôt l’individu, observe-t-il. Or, même si l’apprentissage se fonde sur l’adoption d’un comportement qui débouchera sur des réalisations, le système de récompenses valorise souvent les réalisations individuelles, et non collectives. » Ce système profite à ceux qui cherchent à étoffer leur dossier et à gonfler leur apport avant une évaluation du rendement.

Faire échec aux imposteurs

Se protéger contre ce genre de méfait demande certains efforts. Avant tout, conseille Mme Robinson, soyez plus ouvert, dès le départ, au sujet de vos projets en cours : « Si l’on vous a déjà volé une idée, vous serez peut-être tenté de travailler dans le secret. Faites plutôt le contraire : tenez vos pairs et vos supérieurs au courant de vos démarches et de leur avancement. » Vos collègues deviendront ainsi témoins de vos réalisations, ce qui dissuadera les profiteurs de s’emparer du produit fini. Il convient aussi de tenir un dossier de suivi. « Consignez vos échanges et conservez les courriels sur votre travail afin de prouver qu’il s’agit du vôtre et non de celui d’un autre », recommande M. Zweig. Il faut être honnête au sujet de votre apport. Le remue-méninges vise à tirer parti, réciproquement, des idées formulées par des collaborateurs. Ne faites donc pas un drame quand votre idée initiale se transforme en une réalisation de grande envergure. «Si je dis à mon groupe que je veux créer un nouveau logiciel comptable et que l’idée se concrétise cinq ans plus tard, je saurai qu’il a fallu beaucoup de travail pour qu’elle aboutisse. Je ne pourrai pas en revendiquer entièrement le mérite », observe-t-il.

Intervention éclairée des dirigeants

Comme vous ne pourrez pas nécessairement changer les gens, modifiez plutôt l’environnement, conseille M. Zweig. « Il incombe aux dirigeants de prendre conscience de ce genre de comportement et de repenser le régime de récompenses. » Les employés sont moins portés au vol de propriété intellectuelle quand des mesures incitatives favorisent le travail en groupe et la mise en commun du savoir. Il s’agit de « prendre en compte la contribution de chaque membre du groupe pour reconnaître que d’autres collaborateurs ont proposé des idées et participé au travail ».

Les cadres ont intérêt à prendre des mesures avant que le vol d’idées ne se répande au sein de l’entreprise. « Quand les employés sentent qu’on ne reconnaît pas leur mérite, il est normal qu’ils soient moins motivés, rappelle Mme Robinson. Le cynisme augmente, le moral baisse, et ils adoptent un comportement “protectionniste”, hésitant à faire part de leurs idées à leurs collègues, par crainte d’usurpation. » Ils finissent par se réserver des chasses gardées au lieu d’accomplir leur travail. « Si l’organisation ne semble pas réagir, elle risque de susciter un sentiment d’injustice, ce qui réduit l’apport des employés à l’entreprise et accroît la rotation du personnel. »

En conclusion, Mme Robinson souligne l’importance d’une intervention constructive et rapide, même si cela peut s’avérer laborieux. « Évitez d’accuser l’employé ou de lui prêter des intentions, conseille-t-elle. Demandez-lui pourquoi il a agi ainsi, dites-lui ce que vous savez de la situation et ce que vous avez ressenti. S’il s’est attribué délibérément le mérite d’un autre, le fait d’en parler et d’attirer son attention sur le sujet peut suffire à empêcher ce genre d’incident de se reproduire. »

À propos de l’auteur

Lisa van de Geyn


Lisa van de Geyn est rédactrice indépendante à Toronto.

comments powered by Disqus

Faits saillants

Pour ne rien manquer des principales mesures du #budget2017, suivez CPA Canada sur les médias sociaux et regardez notre vidéo en direct.

Notre Répertoire des cabinets de CPA vous permet de trouver des cabinets de CPA au Canada grâce à une carte interactive et à différents critères de recherche.

Présenté par CPA Canada et CPA Ontario, le congrès national UNIS (en anglais) est un rendez-vous annuel incontournable qui propose un programme multidisciplinaire approfondi à tous les CPA qui souhaitent rester maîtres du jeu.