Cercle visqueux

Nous connaissons les effets à court terme de la faiblesse des prix du pétrole sur l’économie. Qu’arriverait-il si les prix baissaient encore ou s’ils remontaient à leurs sommets antérieurs?


Durant des années, nous nous sommes demandé ce que nous ferions face à une pénurie de pétrole. Mais nous n’avions jamais envisagé le contraire : une surabondance. Et nous n’avions pas imaginé des chutes de prix si rapides qu’elles bouleverseraient les prévisions financières de pays entiers. Si les bas prix (comme ceux affichés entre juin 2014 et janvier 2015) rendent les petits projets pétroliers non rentables, qu’adviendra-t-il de l’économie? Inversement, qu’arrivera-t-il si les prix remontent à leur niveau d’il y a deux ans, voire plus haut?

CPA Magazine a posé la question à des économistes et à des experts du secteur.

Tout d’abord, un mot sur le contexte macroéconomique : La hausse – ou la baisse – des prix du pétrole peut être avantageuse ou désavantageuse, selon le point de vue. Dans l’optique des producteurs, des prix élevés se traduisent par la vigueur de la monnaie, ainsi que par une hausse du taux d’emploi, des prix du logement et des investissements étrangers. Pour les consommateurs, ils constituent un frein à l’épargne, aux dépenses, à l’accumulation de la richesse et à l’appréciation de la monnaie. Lorsque les prix chutent, c’est l’inverse qui se produit. Voici ce qu’en pensent les experts.

1ER SCÉNARIO : Les prix du pétrole restent bas ou reculent davantage

À court terme : Les budgets d’investissements diminueront beaucoup, mais la production dans les sables bitumineux continuera, du moins à court terme, car il est moins coûteux de la poursuivre que de la suspendre temporairement. Si les prix restent bas, les producteurs dont les puits s’épuisent rapidement, comme les producteurs de pétrole de schiste du Dakota du Nord et du Texas, ralentiront la production et réduiront l’embauche, ce qui perturbera une chaîne d’approvisionnement complexe, formée des sociétés d’ingénierie, des fabricants de machinerie lourde ainsi que des fournisseurs de services financiers et juridiques.

Au Canada, les provinces les plus touchées seront l’Alberta, la Saskatchewan de même que Terre-Neuve-et-Labrador, où la baisse des redevances provinciales et des recettes fiscales entraînera des déficits publics, des hausses d’impôts et des compressions des dépenses.

Le secteur du logement et de la construction ralentira, ce qui causera d’autres pertes d’emplois. Parallèlement, les provinces non productrices bénéficieront de la baisse des prix, du moins à court terme. Dans des pays comme la Russie et le Venezuela, où le pétrole et le gaz constituent la majorité des exportations ainsi que des revenus, la baisse des prix affaiblira rapidement la monnaie, et elle pourrait entraîner un défaut de paiement de la dette ainsi qu’une récession. Dans l’ensemble, l’économie mondiale y gagnera, car les pays importateurs nets sont plus nombreux que les pays exportateurs.

À moyen terme :
Le recul de l’investissement, notamment dans les sables bitumineux et l’exploitation pétrolière en mer, ralentira l’économie canadienne au-delà de 2017-2018. La production future nécessite des investissements à court terme, lesquels sont actuellement en baisse. L’investissement global au Canada en souffrira, ce qui freinera l’économie nationale et la croissance du PIB. Si les prix restent bas durant deux ans ou plus, les petits producteurs feront faillite et les plus forts rachèteront les plus faibles. « Depuis une dizaine d’années, l’Alberta mise sur l’immigration et la migration dans la province pour combler sa pénurie de travailleurs. Cette tendance ralentira ou s’inversera lorsque le centre économique du Canada passera de l’Alberta aux provinces consommatrices », explique Scott Sharabura, associé délégué du cabinet-conseil de McKinsey & Co., de Calgary. « À l’échelle mondiale, la situation évoluera de la même manière, au détriment des exportateurs nets et à l’avantage des importateurs nets. »

À long terme : Une période prolongée (cinq ans ou plus) de faibles prix du pétrole, à 40 $ US, par exemple, entraînera un deuxième recul de l’investissement, car une foule de nouveaux projets deviendront irréalisables. Les nouveaux investissements dans l’exploitation des sables bitumineux, laquelle produit les deux tiers des exportations pétrolières du Canada, prendront fin, prédit Farrokh Zandi, professeur d’économie à la Schulich School of Business. La faiblesse prolongée des prix se traduira par un ralentissement économique et par la perte d’emplois hautement qualifiés dans les provinces productrices. Les administrations publiques devront repenser leur politique budgétaire en fonction de la hausse des déficits et du chômage. « Par contre, des secteurs non énergétiques comme le transport et la fabrication pourront réduire leurs coûts en carburant et afficher une croissance, ce qui est de bon augure pour l’Ontario et le Québec », estime Michael Burt, directeur, Tendances économiques industrielles, du Conference Board du Canada. « La faiblesse du dollar rendra les exportations plus concurrentielles, mais elle fera grimper l’inflation et les prix des marchandises importées. Les États-Unis en bénéficieront, et cela profitera au Canada, dont plus de 70 % des produits exportés partent vers les États-Unis. »

2E SCÉNARIO : Les prix atteignent un niveau moyen

À court terme : L’incertitude concernant une remontée au prix de 100 $ US le baril incitera de nombreux producteurs à coûts élevés à limiter la production, l’investissement et l’embauche. « Les producteurs auraient pourtant intérêt à s’adapter », observe M. Burt. Au Canada, il s’agira de resserrer davantage les coûts et de chercher à pénétrer les marchés mondiaux sans se limiter aux États-Unis, situation encore inédite, car les prix ont été très élevés pendant très longtemps et le coût d’expédition à l’étranger (en Chine, par exemple) annulait l’avantage financier. Il faudra innover non seulement en technologie, mais aussi dans les modèles d’entreprise, les procédés et les structures financières, afin d’être rentable. Parallèlement, les pays consommateurs de pétrole comme l’Inde (quatrième dans le monde) y gagneront, car les économies réalisées permettront de combler les déficits.

À moyen terme : « Si les prix remontent au niveau de 75 $ US à 80 $ US le baril, les écarts entre les sociétés et les champs pétrolifères seront beaucoup plus importants, affirme M. Sharabura. Les projets viables seront menés avec succès, car les sables bitumineux présentent encore un fort potentiel de croissance et d’investissement. Les dépenses en capital et l’amélioration de la croissance atteindront un niveau modéré. Si le nombre de projets en route est moins élevé, la chaîne d’approvisionnement se contractera, il n’y aura plus de pénurie de main-d’œuvre et de matériel. Les plus forts survivront et prospéreront, et la bonne performance du secteur profitera à l’ensemble de l’économie. » On observera un scénario semblable dans des pays comme le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis, où cette fourchette de prix permettra d’équilibrer les budgets.

À long terme : Au Canada, un prix de 80 $ US le baril obligera les provinces productrices à repenser leur stratégie financière, à réduire leurs dépenses, à hausser les impôts et à revoir leurs régimes de redevances, soutient M. Burt. Si une province couvre ses dépenses courantes à même les bénéfices de l’extraction pétrolière et gazière, elle ne voit pas à long terme. Même si les gisements sont exploitables pendant 50 ans, il s’agit d’une ressource non renouvelable. Comment, alors, rééquilibrer le régime fiscal afin de conserver davantage de revenus pétroliers et de vivre selon ses moyens? M. Zandi cite l’exemple de la Norvège, le plus grand producteur européen d’énergie par habitant. Ce pays a créé un fonds pétrolier qui transmet aux Norvégiens, sur une base graduelle, la majeure partie de la richesse tirée du pétrole. Comme seulement une petite partie des revenus pétroliers est ainsi injectée dans l’économie au cours d’une période donnée, le pays échappe aux soubresauts des prix du pétrole. Quant aux pays non producteurs, les prix moyens leur permettront de miser sur des politiques visant à réduire leur dépendance au carbone (taxe sur le carbone, échange de droits d’émission, etc.

3E SCÉNARIO : Les prix atteignent de nouveaux sommets

À court terme : Les producteurs feront preuve d’un optimisme prudent et attendront avant de prendre des mesures importantes. Plus les nouveaux prix resteront longtemps en vigueur, plus on pourra relancer des projets existants et en entreprendre de nouveaux. Les emplois qualifiés augmenteront, ce qui stimulera la demande de logements dans les pays producteurs ainsi que la croissance et la monnaie. Dans certains pays consommateurs de l’Union européenne (comme la Grèce et l’Espagne), de nouvelles hausses des prix du pétrole risquent d’étouffer la croissance et d’aggraver l’inflation.

À moyen terme : Le regain de confiance favorisera l’investissement et la production. L’industrie s’efforcera d’accroître la capacité des pipelines, ce qui reposera la question, abordée en 2014-2015, de l’accès au marché nord-américain. Les pays producteurs auront les moyens d’investir, ce qui aura pour effet de rehausser les valeurs comptables et de raviver les marchés boursiers à l’échelle mondiale. « C’est le cas, notamment, au Moyen-Orient, où l’on neutralise les entrées de fonds américains en investissant dans des actifs en dollars US », précise Sam La Bell, vice-président, Énergie, du cabinet Veritas Investment Research, de Toronto. Les frais de financement de ces pays seront réduits, et les taux d’intérêt resteront faibles.

À long terme : L’accroissement des revenus provenant des pays importateurs nets relancera l’investissement dans le secteur de l’énergie. Les producteurs et les exportateurs nets de pétrole connaîtront une période de croissance élevée semblable à celle qui a précédé l’effondrement de 2014. L’investissement accru dans ces économies stimulera la demande et l’appréciation de leurs monnaies. Les pays qui exportent surtout de l’énergie, comme l’Iran, l’Irak, le Nigeria, la Russie et le Venezuela, y gagneront. Toutefois, il n’est pas souhaitable que la richesse dépende trop du pétrole. La découverte de gisements de gaz naturel aux Pays-Bas au cours des années 1960 s’est traduite par une nouvelle source de richesse, par la hausse du florin néerlandais et par la conjoncture appelée syndrome hollandais, qui a rendu les exportations non énergétiques moins concurrentielles. Parallèlement, les pays consommateurs subiront un revers. La hausse des prix ravivera l’intérêt pour les énergies de remplacement.
Dommage que nous n’ayons pas de boule de cristal.

TYPES DE PRODUCTION PÉTROLIÈRE:

Il existe essentiellement deux types de production :

CLASSIQUE :
Des chevalets de pompage sont utilisés pour forer des puits verticaux.

NON CLASSIQUE :
  • La fracturation hydraulique, qui sert surtout à extraire du pétrole de schiste. L’eau est pompée dans les formations géologiques pour fissurer la roche afin de laisser le pétrole s’écouler.
  • Le forage horizontal, qui est utilisé principalement pour exploiter les sables bitumineux et certains gisements de pétrole de schiste. On fore deux puits : l’un pour injecter de la vapeur afin de chauffer le pétrole brut et le laisser s’écouler; l’autre pour extraire ce pétrole. Les projets de production classique et de production par fracturation sont plus sensibles aux prix du pétrole, car la récupération des frais doit être immédiate. Le pétrole est extrait rapidement et s’épuise vite. Dans le cas des sables bitumineux, comme on pratique le forage horizontal, il faut parfois des années pour réaliser un projet. Par contre, on peut maintenir la capacité beaucoup plus longtemps qu’avec la production classique et la fracturation. Les projets sont donc moins vulnérables aux variations de prix à court terme.

À propos de l’auteur

Mary Teresa Bitti


Mary Teresa Bitti est rédactrice indépendante à Oakville (Ontario).

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