Succéder à l’homme de 300 milliards $

Loin des feux de la rampe, un comptable albertain est parmi les trois candidats à la succession de Warren Buffett, si, bien sûr, le poste l'intéresse.

En 2000, l’éminent investisseur Warren Buffett a remis une note manuscrite au conseil d’administration de Berkshire Hathaway (ci-après appelée Berkshire), dont il est le pdg. Cet humble document qui, selon le Wall Street Journal, était destiné aux actionnaires, abordait une question qui était déjà sur toutes les lèvres : qui succéderait à l’oracle d’Omaha? En voici les premières lignes : « Hier, je me suis éteint. Cette nouvelle est certes mauvaise pour moi, mais pas pour nos affaires. »

Les suppositions se sont alors multipliées à folle allure. Howard Buffett, le fils de Warren Buffett, deviendrait président du conseil de Berkshire, et le rôle de directeur des placements, un des postes occupés par son père, serait confié à quelqu’un d’autre.

Parmi les dirigeants des filiales de Berkshire, David Sokol, pdg de MidAmerican Energy Holdings Co., semblait être le favori. Sous sa direction, CalEnergy Co. Inc., une obscure société de géothermie acquise par Berkshire à la fin des années 1990, est devenue un géant comptant 4 200 employés et affichant un chiffre d’affaires de 2 G$ US. En 2004, le Barron’s décrivait M. Sokol ainsi : « Il est relativement jeune, il a de l’expérience en gestion, et sa détermination le fait sortir du lot. Le successeur de Warren Buffett devra être doté d’un gros ego, et David Sokol en a tout un. »

Les rumeurs à propos de la succession de Warren Buffett se sont intensifiées en 2012, quand l’investisseur de 84 ans a reçu un diagnostic de cancer de la prostate. Mais David Sokol n’était plus en lice, ayant quitté la société après des révélations embarrassantes sur une acquisition qu’il avait menée.

Greg Abel, un comptable natif d’Edmonton qui s’est joint à CalEnergy en 1990 et qui a été le bras droit de David Sokol pendant des années, lui a succédé en 2011 en tant que président du conseil de MidAmerican, maintenant appelée Berkshire Hathaway Energy. Le dirigeant de 52 ans, qui tient les rênes de l’une des plus grandes et plus prospères divisions de Berkshire, est l’un des trois candidats à la succession de Warren Buffett. Ce dernier aurait indiqué son choix au conseil, mais pas au candidat retenu.

Les deux autres candidats sont Ajit Jain, 63 ans, qui dirige l’importante société de portefeuille d’assurances de Berkshire, et Matthew Rose, 55 ans, qui s’occupe du chemin de fer BNSF Railway, autre grande filiale de Berkshire. Selon David Kass, professeur en finance à l’Université du Maryland, M. Jain a dit ne pas vouloir du poste et son refus donnerait une chance à Greg Abel.

Greg Abel a dirigé avec brio la filiale de Des Moines, en Iowa. Berkshire Hathaway Energy, dont la valeur s’élève à 70 G$ US, détient aujourd’hui un réseau de 284 000 km de lignes de transmission et de distribution énergétique, et produit plus de 28 000 mégawatts. Satisfait du travail de M. Abel, Warren Buffett l’a nommé l’an dernier au conseil du fabricant de ketchup H.J. Heinz, que Berkshire a acquis avec d’autres investisseurs pour plus de 12 G$ US.

M. Abel ne s’est pas prononcé sur la perspective de succéder à Warren Buffett à la tête d’une puissance de 300 G$ US. Selon Jeff Matthews, qui dirige Ram Partners LP, M. Abel agit avant tout dans l’intérêt de la société et non en fonction de son avancement personnel. Cette prudente réserve caractérise les hauts dirigeants nommés par M. Buffett.

Peu après avoir obtenu son baccalauréat en commerce à l’Université d’Alberta, en 1984, Greg Abel, féru de chiffres et amateur de hockey, a entrepris d’obtenir son titre de comptable. Interviewé récemment à l’Université d’Alberta, il a expliqué qu’il s’était d’abord intéressé à la finance, avant de réaliser à quel point il était important de comprendre des notions telles que les résultats et les flux de trésorerie.

Il a travaillé chez Price Waterhouse à San Francisco, puis chez CalEnergy en tant que contrôleur. Il a gravi les échelons rapidement, et David Sokol lui a confié la gestion d’une entreprise de services publics du Royaume-Uni achetée par CalEnergy. M. Abel était aussi actionnaire de la société. « J’étais heureux de m’occuper des finances, mais j’ai vite préféré l’exploitation », a déclaré le comptable au Edmonton Journal l’an dernier. Pour acquérir de l’expérience de terrain, il a passé un an à la centrale géothermique de Ridgecrest, à l’est de Los Angeles.

Depuis qu’il a pris la relève de David Sokol, il y a trois ans, M. Abel gère une division de Berkshire qui reçoit une part grandissante de l’attention de Warren Buffett, et des fonds de la société. Ainsi, l’année dernière, le comptable a mené l’acquisition de NV Energy Inc., une entreprise de services publics du Nevada valant 5,6 G$ US. M. Buffett a décrit cette acquisition comme étant l’une des plus importantes de la société.

C’est aussi à Greg Abel que Warren Buffett a confié la tâche d’investir dans les énergies renouvelables. La société a en effet investi 15 G$ US dans l’énergie solaire et éolienne. M. Buffett, éminent allié de Barack Obama, a même dit vouloir doubler ses investissements dans la production d’énergie à faible émission de carbone et, comme le rapportait le Bloomberg, continuer dans cette voie encore longtemps.

Berkshire s’est aussi vivement intéressée à l’Alberta. En 2012, MidAmerican et TransAlta ont constitué la coentreprise TAMA Power pour construire d’importantes centrales alimentées au gaz un peu partout au Canada. Cette opération a été conclue par Greg Abel et Dawn Farrell, pdg de TransAlta, qui s’étaient rencontrés au Stampede de Calgary plus de dix ans auparavant, et qui étaient restés en relation depuis.

L’an dernier, ils ont amorcé une autre coentreprise, qu'ils ont appelée TAMA Transmission, dans le but de décrocher un contrat pour l’aménagement d’un corridor énergétique de 500 km entre Edmonton et Fort McMurray. Pour sa part, TransAlta a récemment vendu à Berkshire Hathaway Energy sa participation de 50 % dans CE Generation. Et les activités en Alberta ne s’arrêtent pas là. L’an dernier, Warren Buffett a acquis pour 620 M$ des actions de Suncor.

Plus tôt cette année, Berkshire a présenté une offre de 3,2 G$ à AltaLink, une entreprise de services publics qui possède la majeure partie du réseau énergétique de l’Alberta. Détenant 5,9 G$ d’actifs, cette entreprise, qui est contrôlée par SNC-Lavalin, exploite 12 000 km de lignes de transmission et dessert 85 % des clients de la province. Après l’annonce, le cours des actions de Berkshire a légèrement baissé. Comme l’a dit le pdg de SNC, Robert Card, au Calgary Herald, la concurrence était féroce.

En mai 2014, dans une entrevue accordée au Globe and Mail, Greg Abel, qui se rend souvent en Alberta pour voir sa famille, a déclaré : « Nous investissons dans des biens durables... et nous nous distinguons des autres propriétaires en ce que nous avons vraiment l’intention de garder ces actifs pour toujours. »

Avant de crier victoire, M. Abel devra toutefois faire approuver l’offre d’acquisition par les autorités de réglementation fédérale et provinciale. Il devra obtenir l’aval de la commission des services publics de l’Alberta et du Bureau de la concurrence du Canada. Or, ces approbations pourraient ne pas être faciles à obtenir. L’offre a fait l’objet de nombreuses critiques de la part de politiciens, qui voient d’un très mauvais œil le fait qu’une société internationale de placement mette la main sur des infrastructures aussi cruciales que le réseau électrique.

Selon Jeffrey Jones, chroniqueur économique du Globe and Mail en Alberta, le problème est double. D'une part, l’offre suscite de vifs débats sur l’acquisition d’infrastructures cruciales par des intérêts étrangers, d'autre part, pendant qu’on discute de droits de propriété, les nouveaux projets de transmission stagnent et le réseau peine à répondre à la demande. Greg Abel est passé maître dans les acquisitions « à la Warren Buffett ». Selon Jeff Matthews, M. Abel est prêt à miser gros, sans perdre de temps, ce qui plaît à Warren Buffett.

Warren Buffett est la référence mondiale par excellence en matière de stratégie de placement axée sur la valeur, une approche qu’il a apprise de Benjamin Graham, à l’Université Columbia, et qui a depuis été reprise par nombre de gestionnaires de portefeuilles. C’est cette stratégie que Greg Abel doit mettre en pratique en dénichant des valeurs sûres qui pourront être rentabilisées.

Après ses études universitaires, Warren Buffett, originaire du Nebraska et fils d’un membre du Congrès américain, a travaillé pour Benjamin Graham. Il n’a pas tardé à devenir millionnaire en créant divers partenariats d’investissement. Au milieu des années 1960, il a acheté des actions de Berkshire, une entreprise du secteur textile, et plusieurs années plus tard, il a acquis le contrôle de la compagnie d’assurances GEICO, qui contribuera considérablement à la croissance de Berkshire et qui est encore aujourd’hui l’un de ses principaux actifs.

Depuis, Berkshire est devenue un instrument d’investissement coté en bourse qui possède un portefeuille d’entreprises à capital fermé, beaucoup de ces entreprises ayant sollicité une offre de Berkshire. Cette dernière détient près de 120 G$ US d’actions d’autres sociétés. La stratégie de Warren Buffett? Acheter et garder longtemps. Dairy Queen, Fruit of the Loom, Coca-Cola Co. et le Buffalo News lui appartiennent, en totalité ou en partie. Et s’il a des affinités avec Bill Gates — tous deux ont promis de faire don de la majeure partie de leur richesse avant de mourir —, il n’investit généralement pas dans le secteur des technologies.

L’approche de Warren Buffett se distingue par la manière dont il choisit les entreprises qu’il achète. Berkshire ne présente jamais d’offres d’achat hostiles et, contrairement aux fonds de capital-investissement, elle ne finance pas ses acquisitions par l’endettement en vue de vendre les actifs pour dégager un profit.

M. Buffett procède plutôt à des recherches approfondies et, avec l’aide de son équipe, il surveille certaines entreprises pendant de longues périodes, jusqu’à ce que la possibilité de les acquérir se présente. Une fois qu’il détient le contrôle d’une entreprise, il laisse la haute direction en poste et encourage les dirigeants de la filiale à ne pas se borner aux résultats à court terme. Puis il évalue les résultats de Berkshire selon l’augmentation de la valeur comptable d’une action.

Comme l’explique Jeff Matthews, M. Buffett demande aux dirigeants des entreprises qu’il détient de traiter celles-ci comme des entreprises familiales qui resteront longtemps dans la famille. Il ne se soucie pas trop des résultats trimestriels. M. Buffett, qui habite encore la modeste maison d’Omaha qu’il a achetée dans les années 1950 pour environ 30 000 $ US, est devenu l’un des quatre hommes les plus riches du monde.

Sa méthode éprouvée n’est cependant pas infaillible. Depuis la récession de 2009, Berkshire, qui est rentable et qui dispose de liquidités importantes, a connu une performance inférieure à celle de l’indice S&P 500, et ses actions de catégorie A, évaluées à 190 000 $ l’action, ont perdu de leur prestige.

Le plan de relève de Berkshire Hathaway n’a pas de précédent dans l’histoire de la gouvernance d’entreprise. Warren Buffett a dit un jour qu’il ne se considérait pas comme remplaçable. Les nombreux observateurs se livrent à toutes sortes de spéculations, notamment en ce qui concerne Greg Abel, Ajit Jain et Matthew Rose. Ces dernières années, M. Buffett, qui est directeur des placements, a dit que les fonctions liées à ce poste seraient confiées aux deux principaux gestionnaires de portefeuilles, Tony Combs et Ted Weschler, et non pas au prochain pdg. À qui sera confié ce dernier rôle?

Difficile à dire, car M. Buffett ne tarit pas d’éloges à propos des trois candidats. Cela n’empêche pas tout un chacun de formuler des suppositions.

Jeff Matthews, par exemple, croit qu’Ajit Jain est le successeur le plus probable. Warren Buffett l’aurait appelé tous les jours pendant des années et l’aurait même comparé à une « machine à idées ». De plus, en tant que responsable des actifs d’assurance de Berkshire, M. Jain joue un rôle essentiel, car il est le principal gestionnaire de risques de l’immense société d’investissement, dont le mot d’ordre est l’évacuation des risques. « Warren Buffett se préoccupe avant tout de la capacité de Berkshire à payer ses passifs d’assurance sans s’exposer au moindre risque », explique M. Matthews.

Hugh Arnold, expert en comportement organisationnel et ancien doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto, souligne que certaines multinationales, comme General Electric, sont bien connues pour garder leur pdg en poste très longtemps.

Puisque Warren Buffett est lui-même pdg depuis longtemps et que sa stratégie consiste à conserver longtemps ce qu’il achète, la stabilité sera l'un des principaux critères qui guideront le conseil de Berkshire (auquel siège le fils de Warren Buffett) dans le choix du prochain pdg de la société. M. Buffett est d’ailleurs connu pour sa réticence à se défaire des pdg de ses filiales. Le candidat le plus jeune, Greg Abel, pourrait donc être avantagé.

Il y a bien sûr d’autres critères qui entrent en jeu, tels que la nature des tâches à remplir. M. Arnold note qu’il y a un monde de différences entre gérer activement une filiale axée sur les acquisitions qui comporte des divisions un peu partout dans le monde et qui compte des milliers d’employés, et gérer une société de placement beaucoup plus petite, comme Berkshire, qui compte une vingtaine d’employés.

Enfin, l’on ne saurait sous-estimer l’importance de la personnalité. Warren Buffett et son partenaire de longue date, Charlie Munger, 90 ans, sont incontestablement des étoiles de l’investissement. Chaque année, des milliers d’actionnaires se rendent à Omaha pour assister aux légendaires assemblées générales annuelles de Berkshire, qui peuvent durer jusqu’à six heures. Lors de ces événements, M. Buffett et M. Munger se font un plaisir de répondre aux questions et de donner leurs conseils dans un auditorium plein à craquer. La tâche ne sera pas mince pour leur successeur!

Greg Abel a beaucoup de charisme, comme son patron, selon Jeff Matthews, même s’il est encore méconnu du public. S’il est nommé pdg de la société, il devra se faire connaître. Mais comme le dit David Kass, quelle que soit la personne choisie, celle qui recevra le flambeau risquera de ne pas être aussi divertissante que le sont M. Buffett et M. Munger.

Trouver un candidat capable d’exceller sous les feux de la rampe, c’est une chose, mais le plan de relève de Berkshire soulève d’autres problèmes beaucoup plus préoccupants. En effet, le risque que la société perde de hauts dirigeants comme Greg Abel ou Matthew Rose, s’ils ne sont pas choisis par le conseil, est assez élevé, affirme Hugh Arnold. On se souviendra de la nomination de Jeffrey Immelt en tant que successeur de Jack Welch, pdg de General Electric : certains des dirigeants dont la candidature n’avait pas été retenue ont quitté la société et accepté des postes de pdg ailleurs.

Jeff Matthews ne croit pas que Greg Abel laissera son poste si Ajit Jain ou Matthew Rose est nommé pdg. « Je pense que le risque est minime, parce qu’il dispose d’une plateforme extraordinaire et d’une bourse pratiquement inépuisable », explique-t-il, ajoutant que la décision de M. Abel serait aussi influencée par la participation qu’il détient dans Berkshire Hathaway Energy, laquelle vaut des millions de dollars.

Warren Buffett est encore en poste, et nul ne sait si Greg Abel a beaucoup réfléchi à la possibilité de lui succéder. Son esprit est sûrement occupé à bien d’autres dossiers, comme la conclusion de l’acquisition d’AltaLink et la recherche de nouveaux projets d’acquisition, dont certains au Canada, qui aideront Berkshire à revenir au meilleur de sa forme. « Même s’il n’est pas choisi à titre de successeur, Greg Abel demeurera extrêmement important pour l’avenir de Berkshire », explique Jeff Matthews.

À propos de l’auteur

John Lorinc


John Lorinc est rédacteur indépendant à Toronto.

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