Le blues du siège social

Depuis la Confédération, les Canadiens appréhendent une « économie de succursales » dirigée par des propriétaires étrangers. Ces inquiétudes sont-elles justifiées?

Les fusions et acquisitions n’ont rien d’inhabituel dans le secteur minier : les entreprises changent de main au gré des fluctuations du prix des marchandises.

Mais quand Osisko, dont le siège social est à Montréal, a reçu des offres publiques d’achat concurrentes au printemps dernier, la nouvelle s’est rapidement répandue au-delà du milieu des affaires québécois. Premier producteur aurifère en importance au Québec, Osisko avait un actif de plus de 3,3 G$; il s’agissait donc d’une cible intéressante. Goldcorp Inc., une société de Vancouver, a présenté une offre publique d'achat (OPA) hostile, et une coentreprise de Toronto, formée de Yamana Gold et de Mines Agnico Eagle, a répliqué par une OPA amicale.

Pendant que le conseil évaluait ses options, les experts et observateurs politiques se sont inquiétés d’un possible déménagement du siège social d’Osisko. La perspective d’une telle perte pour Montréal a bientôt donné lieu à de vifs débats. Le nouveau gouvernement libéral de Philippe Couillard devait-il ou non intervenir pour empêcher l’entreprise de déménager, avec les conséquences économiques que cela comporte?

« C’est très simple. Nous sommes conscients de l’importance des sièges sociaux pour l’économie d’une région métropolitaine et nous voulons les protéger autant que possible », a dit Carlos Leitao, ministre des Finances et ancien économiste à la Banque Laurentienne, au Financial Post en avril.

Pour de nombreux Québécois, cette situation rappelle la tentative d’acquisition de Rona, le géant de la rénovation au Québec, par la chaîne américaine Lowe’s.

Mais ce n’est pas qu’au Québec que l’on craint de voir partir un siège social d’une importance stratégique vitale. Saskatoon a eu la même frousse quand le géant minier australien BHP Billiton a voulu acheter PotashCorp. Et les observateurs des technologies se sont demandé quel sort attendrait Waterloo, en Ontario, si une multinationale avalait ce qui reste de BlackBerry. Dans les cas de Rona et de PotashCorp, les OPA ont échoué, et les sièges sociaux sont restés.

Pour le siège d’Osisko, la question est moins claire. Contrairement à ce que laisse entendre le discours du ministre Leitao, les Libéraux ont bien peu de munitions pour empêcher le déménagement de sièges sociaux. Goldcorp ayant laissé expirer son offre, Yamana et Agnico ont conclu à la mi-juin l’acquisition d’Osisko, qu’elles ont rebaptisée Mine Canadian Malartic. Il y a fort à parier que les grandes décisions se prendront désormais à Toronto.

Pour les responsables du développement économique des grandes villes canadiennes, le nombre de sièges sociaux d’entreprises canadiennes ou de filiales d’entreprises étrangères est une constante préoccupation. C’est facile à comprendre : ils croient fermement que les sièges sociaux offrent de bons salaires et des emplois spécialisés, en plus de générer une activité économique indirecte, surtout en droit, en comptabilité, en finance, en génie, en services-conseils et en publicité.

« Dans certains secteurs, les sièges sociaux sont très importants et génèrent des avantages économiques à ne pas négliger », dit Michel Magnan, titulaire de la chaire de gouvernance d’entreprise Stephen Jarislowsky à l’École de gestion John Molson de Concordia.

Bien des gens d’affaires montréalais se souviennent qu’après l’élection du Parti Québécois en 1976, des dizaines de grands sièges sociaux, dont celui de la Sun Life, ont déménagé à Toronto. De leur côté, les dirigeants et les cabinets de services professionnels de Toronto se souviennent que l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis a fait fuir des sièges de succursales et que l’industrie minière de la ville a été plus récemment menacée par la consolidation mondiale dans le secteur des ressources.

M. Magnan signale que le départ d’un siège social porte un coup direct aux cabinets de services professionnels spécialisés en conseils financiers, marketing, direction artistique, etc. Les sièges sociaux commandent aussi des activités vitales pour l’économie, comme la recherche et le développement (R-D). Quand une entreprise déménage ou est absorbée, les dirigeants qui décident du développement des produits et des programmes de recherche risquent de perdre leur poste ou de voir ce pouvoir décisionnel leur échapper.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Selon Court Ellingson, directeur de la recherche et de la viabilité des collectivités à Calgary Economic Development, les données réunies par son organisme montrent que les sièges d’entreprises du Financial Post 500 à Calgary ont augmenté de 61 % de 2003 à 2012 et se chiffrent à 135. Le nombre d’emplois professionnels, scientifiques et techniques de qualité a aussi bondi de plus de 31 % durant la période et dépasse le sommet d’avant 2008, grâce à la croissance démographique et au dynamisme économique des secteurs de l’énergie et des ressources naturelles. « Nous utilisons ces chiffres pour attirer les entreprises », conclut M. Ellingson.

La plupart des villes-régions le font et pas seulement pour attirer des sièges sociaux, bien que la présence de nombreux autres sièges sociaux soit un facteur déterminant ainsi que la qualité de l’éducation et de la formation. Selon George Hanus, chef de la direction de la Greater Toronto Marketing Alliance, qui cible les entreprises désireuses d’établir dans le Grand Toronto des installations d’entreposage, de montage, de fabrication, de R-D ou autres, les entreprises étrangères veulent s’installer là où les sièges sociaux abondent en raison du « facteur prestige ». Le nombre d’entreprises de renom présentes dans la région devient alors un argument de poids.

À l’inverse, selon certains observateurs, la perte de sièges sociaux augure mal pour les grandes villes qui en sont venues à compter sur les emplois bien rémunérés du secteur des services pour soutenir l’économie locale. Une récente étude de KPMG-SECOR a révélé que Montréal compte environ 400 sièges sociaux (70 % du total au Québec) auxquels 42 000 emplois sont directement liés.

D’autres experts pensent cependant que l’on surestime le poids économique des sièges sociaux. Compte tenu du nombre sans précédent d’acquisitions canadiennes de compagnies étrangères, les diverses interventions politiques qui visent à retenir les sièges sociaux pourraient bien se retourner contre les investisseurs en quête d’acquisitions à l’étranger.

Depuis la Confédération, l’influence des sociétés étrangères sur l’économie canadienne inquiète : de la résistance politique à la « réciprocité » — ou libre-échange — à la fin du XIXe siècle aux craintes suscitées, après la Deuxième Guerre mondiale, par la perspective d’une « économie de succursales » dirigée par des fabricants multinationaux peu attachés au Canada.

Dans les années 1970, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau a créé l’Agence d’examen de l’investissement étranger et adopté la Loi sur Investissement Canada pour compliquer l’achat d’entreprises canadiennes par des sociétés étrangères. Ottawa a veillé à bien appliquer ces protections, et la crainte d’un exode des sièges sociaux à l’ère post-ALENA a duré jusqu’au début des années 2000, les critiques déplorant l’érosion des sociétés canadiennes. Or, économistes et statisticiens ont produit nombre de données rassurantes.

En 2002, une étude de Statistique Canada a révélé que peu de secteurs enregistraient une baisse des sièges sociaux ou de leur effectif. En 2012, l’une de ses enquêtes a montré une faible diminution des sièges sociaux, passés à 2 816, mais une légère hausse de leur effectif, passé à presque 222 300. Dans les six plus grandes régions métropolitaines, le nombre de sièges d’entreprises du FP 500 a augmenté de 10 % ou plus depuis 10 ans.

Durant leur recherche sur les sièges sociaux menée pour le Groupe d’étude sur les politiques en matière de concurrence d’Industrie Canada, Keith Head et John Ries, de l’Université de la Colombie-Britannique, ont fait des découvertes étonnantes, dont la suivante : de 1999 à 2005, l’emploi a crû plus rapidement dans les sièges sociaux d’entreprises étrangères que dans ceux d’entreprises canadiennes.

Pour Walid Hejazi, professeur agrégé de commerce international à la Rotman School of Management de l’Université de Toronto, c’est parce que les entreprises étrangères ont davantage besoin de faire leur place dans les cercles d’affaires et professionnels locaux lorsqu’elles s’établissent au Canada.

Les emplois générés directement ou indirectement par les sièges sociaux sont une source d’enrichissement pour l’économie locale. Court Ellingson indique que ces 10 dernières années à Calgary, les ventes au détail des chaînes haut de gamme et bas de gamme ont augmenté à un rythme plus rapide que la population en raison du boum énergétique et de la hausse des emplois associés aux sièges sociaux.

Les sièges sociaux ne sont pas tous égaux. Dans la vente au détail et la fabrication, par exemple, les structures sont tellement allégées et décentralisées qu’un siège social peut être très modeste, dit Michel Magnan. « La proximité d’une grande usine n’est plus aussi cruciale qu’avant. »

Pour d’autres observateurs, les emplois dans les sièges sociaux ne sont pas les principaux moteurs économiques dans les grandes régions métropolitaines. David Wolfe, expert en développement économique régional et innovation à la Munk School de l’Université de Toronto, croit que c’est le nombre d’emplois créatifs et de services aux entreprises de pointe que l’on trouve en zone urbaine qui importe, qu’ils soient générés par les sièges sociaux ou non. Il souligne que dans le Grand Toronto, les institutions bancaires jouent un rôle important, mais que les divisions locales de géants technologiques comme IBM et Hewlett Packard sont aussi très présentes.

À ce sujet, Walid Hejazi cite la décision du gouvernement ontarien d’offrir 200 M$ à Cisco pour une initiative de 4 G$ qui créera 2 000 emplois en technologie. « Je dirais que Cisco rend l’Ontario plus attirant pour les sièges sociaux. » Il considère qu'aucun des emplois et activités indirectes générés par les sièges sociaux ne se compare en importance aux laboratoires de R-D. Pareille mesure d’incitation pourrait être plus efficace que les politiques d’investissement conçues pour empêcher les OPA susceptibles de mener à la perte d’un siège social. Head et Ries concluaient ainsi leur étude de 2008 : « Il n’existe pas non plus d’arguments convaincants en faveur des politiques de promotion et des mesures d’incitation à l’investissement visant spécifiquement à convaincre les entreprises d’établir un siège social au Canada, étant donné que le secteur des sièges sociaux est dynamique. »

Cet avis ne fait pas l'unanimité. Plus tôt cette année, le Groupe de travail sur la protection des entreprises québécoises a produit un rapport proposant des pistes pour retenir les sièges sociaux au lendemain de la tentative d’acquisition de Rona par Lowe’s (André Dion, FCPA, fondateur de Rona, était membre de ce groupe créé par l’ancien gouvernement du PQ en 2013). En voici un extrait : « Le groupe de travail est d’avis que trop de sièges sociaux sont vulnérables aux [OPA], alléchantes à court terme pour les actionnaires, mais qui provoqueraient des pertes économiques importantes pour le Québec. » On y recommande de modifier le traitement fiscal des gains en capital pour que les résidents et fonds d’investissement aient un avantage financier à garder leurs actions.

Walid Hejazi soutient que l’investissement direct étranger (IDE) au Canada par rapport au PIB a chuté dans les années 1980 et 1990, mais reprend actuellement le rythme qu'il avait dans les années 1970 : les sociétés canadiennes sont devenues championnes en fusions et acquisitions internationales. « Le Canada a augmenté sa part des investissements extérieurs mondiaux ». Selon une étude de 2010 de l’économiste Jack Mintz de l’Université de Calgary, le Canada est 23e sur 92 pays pour les investissements extérieurs en pourcentage du PIB et 46e pour l’IDE. « Malgré les nombreuses preuves empiriques des avantages liés à l’IDE sortant, ajoute M. Hejazi, ils restent méconnus des décideurs et du public. » À son avis, le Canada risque de s’exposer à des représailles de l’étranger si le gouvernement complique la tâche des entreprises d’ailleurs qui veulent acheter nos sociétés et déplacer leur siège social.

Michel Magnan n’est pas d’accord et souligne que tous les pays, même les États-Unis, prennent des mesures protectionnistes déclarées ou non pour prévenir la perte d’actifs stratégiques, comme un siège social. « Comme on dit, il ne faut pas être plus catholique que le pape. Pourquoi serais-je le seul à suivre les règles du jeu? C’est une question d’équilibre. »

Quant à Montréal et au sort que connaîtra le siège d’Osisko après la prise de contrôle de Yamana/Agnico, il peut être rassurant de savoir que depuis 10 ans, les indicateurs des sièges sociaux d’entreprises du FP 500 de la ville affichent une tendance haussière, malgré les prophètes de malheur.

À propos de l’auteur

John Lorinc


John Lorinc est rédacteur indépendant à Toronto.

comments powered by Disqus

Faits saillants

Pour ne rien manquer des principales mesures du #budget2017, suivez CPA Canada sur les médias sociaux et regardez notre vidéo en direct.

Notre Répertoire des cabinets de CPA vous permet de trouver des cabinets de CPA au Canada grâce à une carte interactive et à différents critères de recherche.

Présenté par CPA Canada et CPA Ontario, le congrès national UNIS (en anglais) est un rendez-vous annuel incontournable qui propose un programme multidisciplinaire approfondi à tous les CPA qui souhaitent rester maîtres du jeu.