Cibles possibles

Plusieurs économies en plein essor sont sur le point de décoller. Nos experts ont dressé la liste des 10 marchés les plus prometteurs à l’intention des entrepreneurs canadiens désireux d’investir à l’étranger.

À la fin des années 1990, la multinationale McCain Foods, spécialisée dans les aliments surgelés, n’avait aucune connaissance particulière du commerce en Inde, mais cette société de Florenceville, au Nouveau-Brunswick, n’avait plus rien à apprendre sur la culture de la pomme de terre et savait sans contredit tirer parti de son avantage comparatif. Aujourd’hui, une centaine de producteurs indiens cultivent des pommes de terre pour McCain, qui possède une filiale à New Delhi ainsi qu’une usine de traitement de calibre mondial dans le Gujarat. Une nouvelle classe moyenne aisée, toujours pressée, engloutit ses aliments surgelés, et pas seulement les Superfries. La croquette de pomme de terre (Aloo Tikki) et la galette de lentilles et de farine de riz (Idli Sambar Combo) connaissent un succès fou, tout comme les frites au masala et les bouchées de pomme de terre à l’ail et au chili.

Cette évolution de McCain, qui a réussi à passer des champs de pommes de terre du Nouveau-Brunswick aux restaurants et foyers de New Delhi, en fait l’exemple parfait d’une entreprise canadienne qui s’impose dans un marché émergent risqué, mais potentiellement profitable. Consciente des occasions offertes par ce marché et voyant à long terme, McCain a persévéré dans cette course à obstacles et réussi à créer une demande grâce à d’astucieuses techniques de marketing. Partant d’un produit qu’elle connaissait bien, elle n’a pas hésité à l’adapter aux goûts locaux.

Ce n’est qu’un exemple de réussite parmi tant d’autres dans une économie mondialisée qui regorge de possibilités. Nous avons demandé à cinq experts de choisir les dix marchés émergents les plus prometteurs, puis nous avons dressé, à partir de leurs réponses, une liste à l'intention des entrepreneurs qui veulent élargir leurs horizons.

Les critères de sélection varient selon la perspective adoptée. Par exemple, on peut rechercher des économies en plein essor qui offrent des occasions immédiates ou d’autres qui stagnent pour le moment, mais qui décolleront une fois leurs problèmes résolus. Les pays peu développés riches en ressources auront un besoin grandissant de capitaux occidentaux et d’expertise en infrastructure. Les pays très peuplés offrent des débouchés attrayants pour les biens de consommation devenus abordables, tandis que d’autres sont vus comme des carrefours donnant accès à de nouveaux marchés. On peut aussi rechercher des pays qui permettront au Canada de tirer parti de ses meilleures industries ou des pays qui sont intéressants du fait de leur emplacement, de la facilité d’y faire des affaires, du risque relatif, etc.

Croissance du PIB 2007

CHINE

La Chine demeure un marché émergent de premier choix, par la taille de sa population et le pouvoir d’achat de sa nouvelle classe moyenne. « Les parts de marché sont phénoménales », affirme Andreas Schotter, professeur adjoint de commerce international à la Ivey Business School de l’Université Western.

« Faire affaire avec la Chine est loin d’être simple, mais les choses s’améliorent, précise Todd Winterhalt, vice-président, Groupe du développement des affaires – Marchés internationaux, à Exportation et développement Canada. Il y a encore des embûches, mais les occasions en soi et l’étendue des possibilités à court terme sont exceptionnelles. »

La Chine est en voie de déloger les États-Unis de son rang de première économie mondiale. La croissance du PIB a fléchi depuis la crise de 2008, comme cela a été le cas pour la plupart des acteurs mondiaux, mais elle devrait s’établir à 7,5 % cette année, l’un des rythmes d’expansion les plus élevés du monde. La population se chiffre à près de 1,4 milliard d’habitants, et les revenus augmentent. Les principaux obstacles sont la protection de la propriété intellectuelle, la préférence des institutions financières pour les sociétés d’État et la menace d’agitation sociale si la croissance des revenus venait à s’essouffler.

INDONÉSIE

Outre les pays BRICS, l’Indonésie est la nouvelle cible des entrepreneurs à l’affût d’occasions à moyen terme. « Je m’intéresse à la prochaine vague d’expansion, surtout aux pays dont l’économie devrait s’envoler », dit Richard Harris, professeur à l’Université Simon Fraser et spécialiste de l’économie internationale. Avec ses ressources et ses ports maritimes donnant accès à la Corée, à la Chine et au Japon, l’Indonésie peut devenir, selon lui, un acteur de premier plan dans la chaîne d’approvisionnement. Le pays a une croissance prévue de 5,4 % cette année, et, comme en Chine, sa classe moyenne s’élargit et s’enrichit.

« L’Indonésie sera bientôt le pays vedette de la région », ajoute-t-il, en évoquant les occasions qui s’offrent aux entreprises canadiennes spécialisées dans l’infrastructure des transports. Le grand nombre de monopoles et la présence d’une classe dirigeante réfractaire au changement sont toutefois considérés comme des obstacles.

INDE

C’est le pays BRICS le plus décevant, mais la situation finira par s’arranger, croient les experts. « Comme le pays est très loin de la position qu’il pourrait occuper, dit Richard Harris, je suis convaincu que le rattrapage s’amorcera tôt ou tard. »

Compte tenu de sa population de même que de ses progrès dans les TI et la sous-traitance des processus d’affaires, la situation de l’Inde est prometteuse.

« Nous devons nous intégrer davantage dans ce pays, dit Walid Hejazi, professeur agrégé de commerce international à la Rotman School of Management, de l’Université de Toronto. L’Inde comprend l’anglais parmi ses langues officielles, un système d’éducation d’inspiration occidentale et des racines historiques qui la lient à l’Ouest. Nous sommes donc en terrain connu. »

On évalue à 5,4 % la croissance du PIB en 2014, mais les obstacles sont de taille : opposition aux réformes politiques, conflits sectaires incessants et réglementation locale déroutante.

MEXIQUE

Les dispositions favorables à l’ouverture des marchés et l’ALENA font du Mexique un pays névralgique. « Nous verrons des investissements dans le secteur énergétique et, plus tard, dans ceux du pétrole et des télécommunications », soutient Eduardo Suarez, stratège principal en taux de change à la Banque Scotia. « Le gouvernement veut aller de l’avant avec d’ambitieux projets d’infrastructure. » En outre, la caisse de retraite du Mexique, à laquelle les travailleurs cotisent, s’élève à quelque 170 milliards $, un capital disponible pour financer la dette de l’État et du secteur privé. Ce modèle de caisse, mis au point par le Chili, a été adopté par le Pérou et la Colombie.

La population est jeune, mais comme les revenus stagnent, il y a du rattrapage à faire là aussi. Selon Richard Harris, le pays pourrait facilement passer à la vitesse supérieure et profiter du boum des investissements, surtout avec une réforme du marché du travail et une libéralisation soutenue des échanges. La faible productivité, le crime et le narcotrafic demeurent cependant d’importants obstacles.

AFRIQUE DU SUD

Selon certains, l’Afrique est à la queue du peloton mondial en raison de la corruption et de la violence qui y sévissent, et le Canada ferait mieux de se concentrer sur d’autres régions. Mais d’autres voient l’Afrique du Sud comme un endroit intéressant et comme une plaque tournante donnant accès à des marchés prometteurs à long terme. « Certains pays sont des centres régionaux capables d’accélérer leur développement et celui de leurs voisins, dit Andreas Schotter, et c’est le cas de l’Afrique du Sud. »

Même son de cloche du côté de Todd Winterhalt, pour qui ce pays deviendra à long terme un pont vers le reste de la région et offrira des débouchés dans les secteurs de l’énergie, des mines et des infrastructures. « Le Canada n’a pas encore exploité l’Afrique subsaharienne, mais cela changera peut-être d’ici quatre à six ans. »

Selon nos experts, trois autres pays africains – le Kenya, le Ghana et le Nigeria – pourraient intéresser les entrepreneurs prêts à prendre des risques.

TURQUIE

Autre plaque tournante, « ce pays musulman qui a un pied en Europe et l’autre en Asie est un pont culturel vers le Moyen-Orient », estime Andreas Schotter. En plus d’une solide base de consommateurs, la Turquie a des liens avec l’Arabie saoudite et les États du golfe Persique – le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït et l’Oman –, qui vivent dans une stabilité relative au sein d’une région volatile.

« Les choses bougent vraiment en Turquie », dit Walid Hejazi, en parlant de l’économie et de la diversité ainsi que de la vigueur du secteur financier, du tourisme et de la fabrication. L’incertitude politique reste cependant une préoccupation.

BRÉSIL

Avec une croissance prévue de 1,8 %, l’économie brésilienne fait du surplace. On s’attend néanmoins à ce que le pays se hisse au quatrième rang des économies mondiales dans les décennies à venir.

« Le Brésil occupe la septième position pour le moment, dit Walid Hejazi, mais il progresse et peut compter sur sa population nombreuse et ses abondantes ressources naturelles. » La montée d’une classe moyenne urbanisée et une présence canadienne bien établie dans le secteur minier jouent aussi en sa faveur.

« La zone BRICS mérite l’attention de toute entreprise souhaitant investir à l’échelle mondiale, souligne Andreas Schotter, mais le Brésil doit mettre de l’ordre dans ses infrastructures et dans son système d’éducation. »

Dans la région, le Chili, l’Argentine, le Panama, le Pérou et la Colombie présentent des possibilités pour les Canadiens.

PHILIPPINES

Cette année, l’économie devrait croître de 6,5 % aux Philippines, seul pays de la liste dont la croissance s’est maintenue aux niveaux de 2007, avant la crise.

Grâce à ses liens avec l’Occident et à sa situation géographique, ce pays est une plaque tournante vers les marchés asiatiques. « Sa population est instruite, plutôt jeune, et l’anglais y est largement parlé, dit Richard Harris. Les salaires demeurent assez faibles, d’où un fort potentiel de croissance. »

Les investissements directs des Américains et des Chinois dans les ressources devraient stimuler la croissance et créer de nouvelles occasions pour les Canadiens. « Le pays semble avoir réglé ses difficultés politiques, dit Richard Harris, et cette tendance se maintiendra. »

THAÏLANDE

Considérée comme un carrefour propice à l’expansion, la Thaïlande est une zone de transit pour les biens destinés à l’Asie, principalement les aliments. Elle a développé avec succès les secteurs des communications et des technologies, et elle joue maintenant un rôle crucial dans le secteur de la construction automobile.

« Les infrastructures laissent à désirer », précise Todd Winterhalt, ce qui donne au Canada la possibilité de faire valoir son expertise, mais l’agitation politique demeure un aspect négatif.

Les experts ont également mentionné le Vietnam comme pays à surveiller en Asie du Sud-Est, car les nations asiatiques plus développées exporteront leurs activités de fabrication là où les coûts sont moins élevés.

POLOGNE

Pour explorer les possibilités en Europe de l’Est, la Pologne est incontournable, pourvu que les rapports entre l’Europe et la Russie ne s’enveniment pas.

« Ce pays est bien situé, ses caractéristiques démographiques sont favorables, et les investissements directs ne posent aucun problème, explique Richard Harris. Étant donné sa volonté et sa capacité d’entreprendre des réformes, il constitue le meilleur choix pour l’entreprise qui veut faire d’importants investissements dans la région. »

Grâce à la migration inverse de l’Union européenne, le pays dispose de la main-d’œuvre spécialisée nécessaire pour accéder à un niveau de vie supérieur. Il devra toutefois réussir à maintenir sa neutralité politique. La République tchèque a aussi été mentionnée comme porte d’entrée vers des pays comme la Slovénie, la Hongrie ainsi que l’Ukraine.