Appel à tous

Lorsque les fonds se raréfient du côté du capital de risque ou de l'emprunt bancaire, que peuvent faire les entreprises en manque de financement? Demander l'aide du public.

Fin novembre 2013, un vendredi soir, Thomas Sychterz, 27 ans, Frank Bouchard, 26 ans, et Toby Maurice, 41 ans, lançaient une idée lumineuse sur le Web. Huit mois plus tôt, ces trois étudiants en génie de l’Université d’Ottawa avaient compris que le produit qu’ils avaient créé dans le cadre d'un cours d’entrepreneuriat avait un potentiel prometteur. Ce produit : un cahier effaçable écologique, qui tient à la fois du bloc-notes papier et du tableau blanc, et que les trois concepteurs ont appelé Wipebook. Pour déterminer si leur invention intéresserait le public, ils ont décidé de sonder le marché afin de voir si des acheteurs éventuels seraient prêts à investir dans le projet. Ce vendredi de novembre, ils ont donc lancé une campagne sur le site Kickstarter, un site Web de financement collectif (crowdfunding), pour réunir des capitaux de démarrage.

À partir du modèle fourni par Kickstarter, M. Bouchard a créé une page Web où figuraient des images, une brève description et une vidéo explicative de trois minutes du Wipebook. Contre un apport d’au moins 25 $, les investisseurs allaient recevoir un Wipebook gratuit, une fois le projet mené à bien. Les trois entrepreneurs espéraient ainsi réunir en 30 jours 4 000 $, qui leur permettraient de passer au stade du développement. « C’était une simple tentative, explique M. Sychterz. Nous savions que notre produit avait de l’avenir, mais que les résultats du financement collectif étaient incertains. Nous voulions tout de même tenter notre chance. » Après avoir mis la page en ligne sur Kickstarter le vendredi, les trois amis ont décidé de s’en reparler le lundi pour voir si leur produit suscitait de l’intérêt. Les résultats les ont laissés pantois.

Dans sa forme actuelle, le financement collectif passe par l’accumulation de petites contributions du public, versées par l’intermédiaire de plateformes Web. L’idée aurait été lancée en 1997 par le groupe rock britannique Marillion, dont les fans ont versé quelque 60 000 $ pour financer une tournée du groupe aux États-Unis.

Puis, en 2008, le mouvement a gagné la sphère politique quand la campagne présidentielle de Barack Obama s’est transportée sur Internet et a recueilli des dons modiques pour un total d’environ 500 M$ US. Aujourd’hui, le financement collectif est généralisé. Les entrepreneurs et les PME y voient un tremplin pour leurs nouvelles idées.

« Les PME hésitent à s’aventurer dans le secteur du capital de risque, où les fonds se raréfient », déclare Craig Asano, directeur général de la National Crowdfunding Association of Canada (NCFA), organisme sans but lucratif de Toronto. « Les portails et modèles de financement collectif aident les PME et les entreprises en démarrage à accéder à une nouvelle source de capital, efficiente et plutôt abordable. Ce type de financement permet aux entreprises d’innover, de grandir et de commercialiser leurs produits. »

Les projets de financement collectif s’organisent en un tournemain, souligne Christian Catalini, professeur adjoint en innovation technologique, entrepreneuriat et gestion stratégique à la MIT Sloan School of Management de Cambridge, au Massachusetts. Il étudie depuis 2007 ce domaine en émergence. « Il n’y a pas de méthode plus rapide pour établir un lien entre un inventeur et un investisseur. On sait tout de suite si le produit plaît et mérite d’être commercialisé. »

Selon la NCFA, le financement collectif en ligne s’articule autour de trois modèles, qui sont de plus en plus répandus. D’abord, le prêt, qui s’apparente au microcrédit. Sur des sites comme Kiva, on propose des prêts avantageux à des petites entreprises de pays en développement. Deuxième modèle : la participation au capital, où les investisseurs font l’acquisition de parts de la société. Ce modèle devrait connaître une expansion accélérée (voir « Le modèle de la participation au capital » ci-dessous). Enfin, le modèle le plus répandu, soit la récompense : des gens donnent de l’argent dans le cadre d’un projet et ils reçoivent en échange une récompense, en général le produit lui-même.

Parmi les sites de financement en échange de récompenses, Kickstarter arrive en tête. À l’échelle mondiale, les fonds versés y totalisent plus de 1 G$ US, dont 45 M$ US recueillis au Canada depuis septembre dernier. (Comme autres sites semblables bien connus, on trouve Indiegogo, RocketHub et FundRazr, ce dernier ayant été créé au Canada.) En 2013, les contributions à Kickstarter (provenant de plus de 214 pays) ont atteint en moyenne 913 $ US à la minute.

Parmi les campagnes les plus réussies, on évoque celles de la montre intelligente Pebble (10 266 845 $ US versés par 68 929 investisseurs) et du casque de réalité virtuelle Oculus Rift pour jeux vidéo (2 437 429 $ US versés par 9 522 investisseurs). Kickstarter perçoit une commission de 5 % et des frais de traitement de 3 % à 5 %. Cela est très raisonnable si on considère que la plateforme héberge la campagne et affiche une feuille de route étonnante : 80 % des projets qui atteignent au moins 20 % de leur objectif parviennent à obtenir leur financement. En outre, des millions d’internautes investisseurs y cherchent des entreprises novatrices en démarrage.

Quand Thomas Sychterz et ses associés ont voulu récolter des capitaux pour proposer le cahier Wipebook au public, leur choix s’est vite porté sur Kickstarter. « Emprunter à la banque s’annonçait trop pénible. En ce qui concerne le capital de risque, nous avions tâté le terrain, mais les bailleurs de fonds voulaient des rendements prodigieux. Avec Kickstarter, nous savions que nous aurions rapidement l’heure juste quant à la validité de notre projet. »

Mais revenons en novembre 2013 : samedi en fin de matinée, le lendemain du lancement de la campagne de financement, Thomas Sychterz vient à peine de finir son petit-déjeuner lorsque le téléphone sonne. C’est Frank Bouchard, qui est visiblement agité : « Dis, tu as regardé la page? On a déjà 8 000 $! »

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Les proches des intéressés l’ont d’abord diffusée sur les réseaux sociaux comme Facebook, où des inconnus l’ont reprise. Quelques jours après, CBC News présentait un reportage sur le succès de la campagne du Wipebook, puis le bruit a atteint d’autres médias, par exemple, à Montréal, l’émission Breakfast Television et le quotidien The Gazette, et sur la Toile, le site Slate.com et des blogues de tout genre.

Grâce à Kickstarter, l’équipe a pu discuter au quotidien avec ses clients pour améliorer son Wipebook. La quasi-totalité des idées de changement (couverture rigide gaufrée, reliure amovible, feuilles lignées et quadrillées) proviennent des investisseurs. « Au lieu de simplement leur vendre un produit, nous les avons invités à participer au développement de ce produit », précise Thomas Sychterz.

Pendant tout ce temps, ce dernier et ses associés consultaient souvent leur page Web : « Nous sommes passés de 15 000 $ à 20 000 $, puis à 35 000 $... Kickstarter a accéléré le cycle de développement du produit. Nous avons accompli en quelques mois ce que d’autres font en un an. » Mais, au-delà de la barre des 40 000 $, le trio a commencé à s’inquiéter : « L’adrénaline baissait devant cet engouement inattendu. Comment répondre à une telle demande exponentielle? »

Une campagne de financement collectif peut démarrer sur les chapeaux de roues, mais peut aussi devenir une des nombreuses embûches qui guettent les entrepreneurs. Selon le Fonds des médias du Canada, les problèmes les plus courants sont les suivants : le manque de compétences en gestion; le vol d’idées et la contrefaçon; la lassitude des investisseurs; et l’atteinte à la réputation lorsque la campagne ne réalise pas ses objectifs. On n’a qu’à penser à l’échec retentissant de la campagne Kickstarter de l’Opéra de New York, qui espérait recueillir 1 M$ US en 22 jours, mais qui n’a récolté que 300 000 $ US. Un mois plus tard, l’Opéra déclarait faillite.

L’équipe du Wipebook a donc dû créer une structure organisationnelle, surmonter des difficultés d’approvisionnement et de fabrication, et surtout, revoir la tarification de l’expédition. Sur ce dernier point, l’équipe avait commis une grave erreur, qui a failli faire sombrer le projet.

Kickstarter accepte les versements en provenance de tous les continents. Toutefois, nos trois ingénieurs avaient oublié de vérifier combien coûtait l’envoi outre-mer d’un cahier de 500 grammes. « Nous avions prévu 5 $, explique Thomas Sychterz, sans savoir que 30 % des commandes viendraient de l’étranger. » Erreur fatale! L’envoi outre-mer coûtait 40 $, une somme largement supérieure à l’apport des participants. L’équipe a dû se résigner à absorber ces dépenses imprévues. « C’était une maladresse déplorable », résume M. Sychterz.

Bévues mises à part, Wipebook a réussi à réunir 424 314 $ versés par 7 978 participants, donc 420 000 $ de plus que l’objectif. « Ces résultats nous ont abasourdis! » s’exclame M. Sychterz. La campagne Wipebook figure aujourd’hui parmi les dix meilleures menées au Canada par Kickstarter, qui a perçu environ 35 000 $ en commissions.

L’équipe Wipebook a tenu ses promesses. Elle a réussi à produire 250 cahiers en janvier et février 2014, et le reste dans les deux mois qui ont suivi, pour totaliser 10 000 exemplaires. Les modèles de financement collectif évoluent, Wipebook aussi. Son chiffre d’affaires a déjà dépassé 450 000 $ grâce aux ventes sur son site (wipebook.com) et dans quelques librairies universitaires. L’entreprise se tourne maintenant vers les sociétés qui prennent le virage plus de papier. Leurs achats en gros pour les employés et les clients pourraient faire grimper rapidement les ventes.

En mai dernier, à la demande générale, l’équipe lançait le Wipebook Mini, qui se glisse dans un sac à main. Le trio fera bientôt une apparition à l’émission Dragon’s Den de CBC pour présenter ses produits à des investisseurs avertis, dans l’espoir de s’adjoindre un expert qui leur permettra d’aller encore plus loin. « Je travaille sans relâche sur Wipebook depuis des mois. Je ne pense qu’à l’entreprise, avoue Thomas Sychterz. Notre produit connaît un succès inespéré. Je suis loin de m’en plaindre, mais il faut mettre les bouchées doubles. »

LE MODÈLE DE LA PARTICIPATION AU CAPITAL

De jeunes sociétés en forte croissance (technologie, sciences de la vie, immobilier), qui veulent réunir des fonds à une plus grande échelle que ce qu’offrent les sites tels que Kickstarter, peuvent se tourner vers le financement collectif par participation au capital. Des investisseurs qualifiés leur verseront au moins 100 000 $, pourvu qu’ils puissent jouer un rôle actif dans l’entreprise, explique Matthew McGrath, PDG d’Optimize Capital Markets. Cette maison de courtage de Toronto a établi un marché en ligne de financement collectif par participation au capital, unique en son genre au Canada. « Ce type de financement peut convenir à l’entrepreneur qui n’est pas assez gros pour intéresser une grande maison de courtage et qui n’a pas accès à un réseau d’investisseurs d’envergure », souligne M. McGrath. L’une des meilleures campagnes canadiennes de ce type de financement a été menée par Prairie Paper Ventures Inc., une société manitobaine qui a été cofondée par l’acteur Woody Harrelson et transforme des rebuts agricoles en papier.

Désormais autorisé au Canada, ce type de financement requiert cependant le recours à des investisseurs qualifiés. Aux États-Unis, le mouvement s’amplifie depuis l’adoption de la loi JOBS (Jumpstart Our Business Startups) du président Obama en avril 2012 : le public peut recevoir une participation au capital en échange de ses contributions. La Securities and Exchange Commission (SEC) des États-Unis et la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario (CVMO) élaborent aussi des règles sur le financement collectif par participation au capital.

ATOUTS EN MATIÈRE DE FINANCEMENT COLLECTIF

  • Ingéniosité. La technologie du financement collectif, toute jeune encore, a déjà fait ses preuves, mais personne ne se précipitera pour investir sans réfléchir. « Certains voient dans le financement collectif une façon rapide de s’enrichir, mais le produit offert doit absolument répondre à un besoin », signale Thomas Sychterz. 
  • Ouverture et honnêteté. Le public doit être convaincu qu’une équipe de gestion déterminée défendra toujours le projet, quels que soient les revers qu’essuiera la jeune entreprise. « Devant certaines difficultés, nous avons dû dire toute la vérité pour garder la confiance des investisseurs », précise M. Sychterz. 
  • Prévoyance. Vous êtes sûr et certain d’avoir pondu une idée de génie? Au contraire, le doute vous ronge? M. Sychterz conseille d’être paré à toute éventualité : « Prévoyez l’échec, mais soyez prêt à accueillir la réussite à bras ouverts. »

À propos de l’auteur

Lisa van de Geyn


Lisa van de Geyn est rédactrice indépendante à Toronto.

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