Promouvoir la littératie financière

Chef du développement de la littératie financière au pays, Jane Rooney sensibilise le public à la prise de décisions judicieuses en matière d'argent

Il y a quelques mois, Liam, le fils aîné de Jane Rooney, a obtenu son premier emploi à la boutique de la Ligue nationale de hockey (LNH) au Centre Canadian Tire, domicile des Sénateurs d’Ottawa. Mère avisée, fière que son fils de 17 ans contribue désormais aux dépenses (essence, assurance automobile, épargne-études), Mme Rooney, âgée de 48 ans, a aussi vu dans ce tournant un moment propice à l’apprentissage.

Liam ayant ouvert son premier compte bancaire, elle l’a informé sur les avantages du dépôt direct et lui a recommandé le site Web de l’Agence de la consommation en matière financière au Canada (ACFC) pour se renseigner sur les retenues salariales. « Il a le sens de l’épargne et il dépense sagement, observe-t-elle. Voilà une excellente occasion de lui montrer comment gérer l’épargne, les dépenses et les dons. »

Établie à Ottawa, cette spécialiste de l’éducation financière des consommateurs tient à enseigner à tous les Canadiens les rudiments des finances personnelles. En avril dernier, Mme Rooney a accepté le nouveau et prestigieux poste de chef du développement de la littératie financière. Cette nomination par le gouvernement fédéral constitue une première au pays, de même qu’une première mondiale. Elle fait suite à la recommandation du Groupe de travail sur la littératie financière d’embaucher un spécialiste des finances pour « faire la promotion de la littératie financière au nom de tous les Canadiens ».

Le mandat de Mme Rooney consiste à élaborer une stratégie nationale afin d’améliorer la littératie financière des Canadiens d’ici le printemps 2015.

Un défi important mais enlevant

La tâche est d’envergure, car les finances des Canadiens sont mal en point. Depuis quelques décennies, la population épargne moins et elle s’endette davantage.

Selon l’Enquête canadienne sur les capacités financières menée par Statistique Canada en 2009, 51 % des Canadiens établissent un budget; 31 % ont peine à payer leurs factures et à rembourser le solde de leur carte de crédit; 48 % des acheteurs d’une maison ont épargné moins de 5 % du prix d’achat; 70 % des répondants croient que leur revenu de retraite leur permettra de maintenir leur niveau de vie, mais 60 % ignorent combien il leur faudra pour bien vivre. Le constat du groupe de travail, énoncé dans son rapport Les Canadiens et leur argent : Pour bâtir un avenir financier plus prometteur (2010), est également préoccupant. La moitié des adultes canadiens disent avoir « de la difficulté à s’acquitter de tâches simples faisant intervenir des chiffres et des calculs mathématiques ». Il ne faut donc pas s'étonner que la dette moyenne à la consommation par habitant (soit plus de 27 000 $) atteigne des niveaux sans précédent.

En outre, les Canadiens saisissent mal l’incidence des événements de la vie (mariage, divorce, études postsecondaires, obtention ou perte d’un emploi, naissance d’un enfant, départ à la retraite) sur les finances. « De nombreux Canadiens ne savent pas qu’il y a une grande quantité de renseignements financiers à leur disposition dans tout le pays, ou doutent de la crédibilité de cette information, ou bien ne la comprennent pas », souligne le groupe de travail.

Armée d’un budget annuel de 5 M$, Jane Rooney est chargée d’amener les Canadiens à prendre des décisions judicieuses en matière d’argent. Elle a pour mission de redresser leur piètre situation financière, due au recul de l’épargne-retraite, à l’habitude de vivre au-dessus de ses moyens, ainsi qu’à un nombre croissant de fraudes financières. « Les Canadiens ont du mal à vivre selon leurs moyens, à établir un budget, à planifier leur retraite, et à choisir des produits et services financiers, mentionne-t-elle. Pourquoi est-ce si difficile, alors que l’information ne manque pas? »

Mme Rooney s’emploie à étudier et à éliminer les causes des problèmes d’argent de la population. Diplômée en économie, elle a travaillé à titre d'analyste des politiques à l’Association canadienne des paiements, où elle était responsable de l’élaboration de règles touchant les prélèvements automatiques, les virements de fonds, etc.

En 2002, elle a été nommée agente, Éducation des consommateurs à l’ACFC, où elle a gravi les échelons pour devenir, six ans plus tard, directrice, Littératie financière et éducation des consommateurs. « Mon travail me permettait d’aider les Canadiens dans un domaine que j’adorais. Je tiens passionnément à aider les gens », affirme-t-elle.

William Knight, premier commissaire de l’ACFC, a constaté tant la passion que le jugement sûr de Mme Rooney à l’égard des politiques et de la recherche. « Avec son équipe, elle a établi un excellent réseau afin d’amener les Canadiens à mieux comprendre les rudiments des finances », observe-t-il.

Forte de son expérience au sein de l’ACFC, Jane Rooney est pleinement en mesure de sensibiliser le public et de collaborer avec diverses parties prenantes. Depuis son entrée en fonction, par exemple, elle a travaillé au lancement d’un outil complet en rapport avec la littératie financière sur le site Web de l’ACFC et a invité des organismes à animer en novembre, dans le cadre du Mois de la littératie financière, des ateliers ou autres activités, dont la conférence de l’ACFC sur la littératie financière, la semaine de l’éducation sur le crédit et la semaine de la planification financière. 

Elle a aussi nommé un comité directeur national sur la littératie financière, composé d’experts en finances (notamment Pat Foran, spécialiste de la fraude à la consommation à CTV News, et Cairine Wilson, vice-présidente, Présence sociale de CPA Canada) qui donneront des conseils sur les stratégies en cours d’élaboration.

« Les études récentes de CPA Canada révèlent que de nombreux Canadiens ont une marge d’erreur bien mince sur le plan financier et que la situation n’est pas près de changer, mentionne Mme Wilson. Mme Rooney joue un rôle essentiel en incitant des parties prenantes à collaborer à des initiatives qui seront bénéfiques pour de nombreux Canadiens. Elle rassemble divers secteurs pour élaborer une stratégie nationale visant à aider les Canadiens à mieux gérer leur argent. »

Son approche inclusive constitue un important gage de réussite, estime William Knight. « Elle est sensible à la diversité des parties prenantes avec lesquelles elle travaille. Elle a la passion nécessaire, un bon sens de l’humour et une connaissance approfondie de la question de la littératie financière. »

Plan en trois étapes

Pour réaliser son mandat, Jane Rooney a défini un plan en trois étapes, dont la première ciblera les aînés.

Les Canadiens de 65 ans et plus constituent le groupe le plus vulnérable à la faillite et, dans 20 ans, ils représenteront près du quart de la population. « Ces personnes doivent planifier leur retraite, se protéger contre la fraude et bien connaître les prestations gouvernementales auxquelles elles ont droit », souligne-t-elle.

Par exemple, à peine le quart des Canadiens admissibles ont cotisé à un REER en 2011, et un nombre alarmant de personnes âgées ignorent la différence entre le Régime de pensions du Canada (RPC), la Sécurité de la vieillesse (SV) et le Supplément de revenu garanti (SRG). Mme Rooney déplore aussi l’exploitation financière des aînés, de plus en plus souvent escroqués par leurs proches et leurs soignants. 

La deuxième étape de son plan sera axée sur les besoins d’autres groupes prioritaires : les Canadiens à faible revenu, les nouveaux arrivants au pays, les Autochtones et les personnes handicapées.

Enfin, la troisième étape ciblera les jeunes adultes et les adolescents. « Nous devons informer les jeunes avant qu’ils ne fassent des erreurs coûteuses », dit Mme Rooney. Par exemple, on s'attache à développer la littératie financière aux niveaux primaire et secondaire en Ontario et au Manitoba, et dans le cadre d’un cours sur la planification de carrière au secondaire en Colombie-Britannique. Les parents ont aussi un rôle à jouer, estime Mme Rooney. « En versant une allocation hebdomadaire pour l’accomplissement de certaines tâches, en fixant des objectifs ou des récompenses en lien avec l’épargne, ou en donnant le bon exemple, les parents peuvent prendre divers moyens pour inculquer très tôt à leurs enfants des connaissances élémentaires en matière d’argent et de bonnes habitudes financières. »

Demeurer au fait des actions sur la scène internationale

En plus d’instaurer des pratiques exemplaires au Canada, Jane Rooney tient à connaître celles qui sont adoptées ailleurs. Membre du conseil du Réseau international sur l’éducation financière, elle rencontre des stratèges œuvrant en faveur de la littératie financière dans 107 pays. Elle a appris notamment de quelle manière on sensibilisait les populations les plus vulnérables en région rurale. « En Afrique, on monte des pièces de théâtre pour enseigner aux gens à gérer leur argent. Le divertissement peut s’avérer très propice à l’apprentissage. »

Lorsqu’elle était à l’ACFC, elle a d’ailleurs lancé à l’intention des élèves de niveau secondaire le programme « La Zone : une ressource éducative en matière financière ». C'est un outil de simulation en ligne offrant un moyen interactif et amusant d’apprendre à gérer l’argent. En 2010, La Zone a remporté le Prix d’excellence de la fonction publique.

Sans nier les avantages de l’enseignement de l'éducation financière, les cyniques doutent qu'elle suffise à redresser la situation économique désastreuse de la population. Selon eux, il est essentiel de modifier les comportements afin de regarnir le portefeuille des Canadiens. « Le fait d’acquérir des connaissances et de reprendre confiance amène les gens à modifier leur comportement à l’égard de l’argent », soutient Mme Rooney. 

Elle annoncera prochainement d’autres mesures en ce sens et, même si le changement prend du temps, elle n’en espère pas moins réaliser ses objectifs.

« Au cours des prochaines années, j’aimerais assister à la baisse des niveaux d’endettement des consommateurs ou, du moins, à une saine gestion de la dette et à la hausse des taux d’épargne à long terme. J’espère aussi voir le pays figurer parmi les meilleurs au chapitre des connaissances financières. Le Canada se distingue déjà par le soutien de ses institutions financières aux initiatives concernant la littératie financière. Nous verrons bientôt ces efforts se traduire par une amélioration réelle des décisions financières des Canadiens. »

APPEL AUX CPA

En tant que spécialistes des finances, les CPA sont à même d’améliorer les connaissances financières des Canadiens en conseillant les petites entreprises, les entreprises individuelles et les particuliers.

Or, en plus de leurs activités courantes auprès de clients et de collègues, ils peuvent étendre leur rôle éducatif à la collectivité, estime Jane Rooney, chef du développement de la littératie financière.

« Le site Web de CPA Canada consacré à la littératie financière et les programmes d’action éducative au sein de la collectivité illustrent bien la démarche collaborative dont nous avons besoin pour informer les Canadiens de tous les horizons », affirme-t-elle.

Les bénévoles qui participent au programme Contact collectivité de CPA Canada peuvent transmettre leurs connaissances en animant des ateliers sur la préparation à la retraite ou encore sur les rudiments de la gestion financière à l’intention des jeunes. Allez à http://cpacanada.ca/litteratiefinanciere