Apprendre à pêcher

Divers organismes travaillent, sur le terrain, à développer « l’intelligence financière » des Canadiens.

Au cours d’un atelier sur la planification de la retraite, se rappelle David Duong, une femme faisait part de son expérience personnelle en se demandant si elle devait faire un testament et franchir toutes les étapes pour le mener à bien. Le simple fait de parler au groupe lui a fait comprendre qu’elle devait prendre le contrôle non seulement de sa vie, mais aussi du moment où elle allait mourir en laissant l’héritage désiré aux membres de sa famille.

« À la fin de l’atelier, la dame est venue me demander de lui proposer des noms d’avocats pour l’aider à faire son testament », indique M. Duong, CPA, CMA et consultant auprès de Groupe Investors, à Newmarket, en Ontario, qui animait l’atelier en tant que bénévole dans le cadre du programme Contact collectivité de CPA Canada. « Un moment qui a été décisif dans la vie de cette dame, et je m’en souviens encore, poursuit-il. L’aspect le plus gratifiant des ateliers que je dirige, c’est ce genre de moment Eurêka. »

Au Canada, nous assistons actuellement à une offensive majeure sur le plan de la littératie financière (LF), dont David Duong est un participant de première ligne.

Ce thème a émergé particulièrement au cours des dernières années « parce que la crise financière a sensibilisé les gens à l’importance de la littératie financière », fait remarquer Terry Campbell, président de l’Association des banquiers canadiens (ABC) et membre du Comité directeur national sur la littératie financière. Quantité d’organismes s’activent dans ce domaine, mais il est difficile de les dénombrer.

« Je ne pense pas que quiconque en a dressé la liste », dit Elizabeth Mulholland, chef de la direction de Prospérité Canada et qui, comme Terry Campbell, siège au Comité directeur national. Quelques chiffres soumis par Mme Mulholland nous donnent une idée très approximative des efforts déployés au fil des ans. Ainsi, son organisme a formé plus de 2 267 intervenants de première ligne dans 737 organismes sans but lucratif, des communautés autochtones et des mairies.

L’offensive LF au Canada s’articule autour de sept organismes, rassemblés sous la bannière du Financial Literacy Action Group (FLAG), et qui se divisent en de nombreux organismes provinciaux et régionaux. Il s’agit de ABC Life Literacy Canada, Canadian Foundation for Economic Education, Credit Canada Debt Solutions, Financial Planning Standards Council, Investor Education Fund, Junior Achievement et Prospérité Canada, un des plus anciens dans le domaine.

Un intérêt plus important qu’escompté

Bien d’autres acteurs jouent également un rôle déterminant dans ce domaine, comme CPA Canada. Ainsi, les ateliers que dirige David Duong depuis un an à titre bénévole font partie du programme Contact collectivité (PCC) de CPA Canada, qui met à profit les compétences et connaissances des bénévoles. M. Duong a déjà animé une vingtaine de ces ateliers qui ont lieu aussi bien dans de petites entreprises, des organismes communautaires et des bibliothèques que dans des écoles et « parfois même dans des mosquées », note-t-il.

Les questions abordées vont de la planification de la retraite aux stratégies fiscales en passant par l’éducation financière des enfants et l’acquisition de saines habitudes de consommation. Un atelier sur la planification de la retraite qu’il animait a attiré plus de 60 participants, alors que d’habitude, une vingtaine de personnes y prennent part. « J’ai dû me procurer un micro et apprendre à parler plus fort », dit-il. Déjà bien amorcées, les activités du mouvement LF devraient s’intensifier, du fait que le gouvernement du Canada a récemment mis sur pied le Comité directeur national sur la littératie financière, dirigé par Jane Rooney (voir à ce sujet l'article « Promouvoir la littératie financière ».

« Ce comité vise à faciliter la concertation de toutes les organisations qui se consacrent à la cause de la littératie financière », explique Cairine Wilson, vice-présidente, Présence sociale à CPA Canada, également membre du Comité national. Celui-ci mettra en place une stratégie nationale, « et mon rôle sera de promouvoir cette stratégie parmi les professionnels de la comptabilité et des affaires, et de veiller à ce que les programmes de CPA Canada contribuent à l'atteinte des objectifs visés par cette stratégie », dit Mme Wilson.

Outre les ateliers d’éducation financière gratuites du PCC, CPA Canada offre du matériel sur son site Web (www.cpacanada.ca/publicationslitteratiefinanciere).

Les banques, par la voie de l’Association des banquiers canadiens, jouent également un rôle très actif en LF. « Nous nous y consacrons depuis les années 1980, rapporte Terry Campbell. Depuis les années 1990, nous offrons des séminaires gratuits dans les écoles secondaires. Nous avons ainsi pu joindre 225 000 étudiants canadiens. » Ces séminaires, d’une durée de 60 à 90 minutes, traitent de sujets comme l’établissement d’un budget, le choix d’objectifs financiers, l’épargne, les taux d’intérêt et les façons d’éviter la fraude. « Nous appelons ça Littératie Financière 101», ajoute M. Campbell.

Certains organismes visent des populations très diverses par la voie de formations distinctes. C’est le cas de la Edmonton Financial Literacy Society (EFLS). Au moment de la fondation de l’organisme en 1995, « nous offrions des prêts aux personnes qui ne remplissaient pas les conditions normales d’obtention de prêts par les banques, mais nous avons constaté que les gens avaient surtout besoin d’acquérir des compétences de base en gestion financière », explique Maria Tchir, directrice générale de l’organisme.

L’EFLS dispense donc des formations aux étudiants des niveaux primaire et secondaire, à leurs parents, aux communautés d’immigrants, aux membres autochtones et aux personnes âgées. Dans chaque cas, il s’agit de joindre les groupes visés au moyen d’une approche bien ciblée.

Par exemple, en ce qui a trait aux autochtones, l’organisme communique avec les aînés de ces communautés qui, à leur tour, transmettent la formation aux leurs. « Nous intervenons ainsi de façon culturellement appropriée, » dit Mme Tchir.

Entrer en contact avec diverses communautés

La littératie financière ne dépend pas seulement de cours et de séminaires.

Son développement est assuré par différents organismes qui agissent sur le terrain, selon un mode interactif, auprès des individus et des familles à faible revenu. Il ne suffit pas de disposer d’informations et d’outils financiers; il faut aussi mettre en pratique la LF et pouvoir compter sur des appuis concrets en ce sens. Un aspect élémentaire de la LF est apprendre à remplir adéquatement... un panier d’épicerie.

Par exemple, au Québec, on trouve une quarantaine d’organismes de protection des droits des consommateurs, notamment 22 associations coopératives d’économie familiale (ACEF).

Comme leur nom le laisse entendre, ces dernières, qui ont vu le jour dans les années 1960 au Québec, trouvent leur origine dans le passé religieux récent de la province et comptent parmi les premiers intervenants en littératie financière au Canada.

« Notre première mission consiste à aider le consommateur dans sa vie économique, principalement sur le plan du crédit et de l’endettement, ainsi qu’à équilibrer ses finances personnelles ou son budget », dit Jacynthe Nantel, conseillère en consommation à l’ACEF des Basses-Laurentides, région située au nord de Montréal. Cela se traduit par trois activités.

En premier lieu, on offre conseil et soutien aux particuliers, dans un échange très personnalisé. Ainsi, une personne en situation financière difficile peut rencontrer un conseiller qui analyse sa situation. À partir de cette analyse, l’aide peut être apportée de diverses façons : établissement et respect d'un budget, mise au point des modes d’épargne, consolidation des dettes auprès d’une institution financière à un taux d’intérêt avantageux, etc.

En deuxième lieu, une ACEF assure l’éducation financière de divers groupes, qu’il s’agisse des centres de femmes, des maisons de la famille, des écoles ou des collèges. On y enseigne comment établir et respecter un budget, bien garnir un panier d’épicerie, connaître les tenants et aboutissants de la société de consommation, procéder à l’achat d’une maison, éduquer les enfants en matière de finances et bien gérer son argent. « Nous visons à aiguiser l’esprit critique des participants de façon à ce qu’ils deviennent de bons citoyens », dit Mme Nantel.

Enfin, le troisième niveau d’intervention des ACEF touche les questions d’affaires publiques. « Par exemple, quand Loto-Québec a voulu mettre en ligne ses jeux vidéo, nous avons analysé le dossier et nous avons fait connaître notre position », précise la conseillère en consommation de l'ACEF.

Il existe des équivalents des ACEF québécois partout au Canada. Par exemple, l’Alberta compte six bureaux Money Mentors qui regroupent environ 20 conseillers. Cet organisme sans but lucratif offre gratuitement à la population ses services-conseils en matière de crédit et d’évaluation financière. Par contre, ses services d’accompagnement en gestion financière coûtent 100 $ de l’heure.

Par ailleurs, Credit Canada Debt Solutions, qui compte 14 bureaux en Ontario et au Québec, offre des services très semblables à ceux de Money Mentors. L’évaluation de la situation financière des clients est gratuite, mais il y a des frais pour s'inscrire à un programme.

Intervention morcelée

Même si l’éducation financière prend de l'importance au Canada, les interventions demeurent parcellaires, juge Elizabeth Mulholland. C’est pourquoi son organisme, Prospérité Canada, souhaite jouer un rôle de rassembleur, dans le but de mieux intégrer les différentes initiatives pour plus d'efficacité. Par exemple, Prospérité Canada n’offre pas de conseils, mais s'occupe plutôt de promouvoir l'éducation financière (au sens large) au sein des collectivités locales. « Ce n'est pas en faisant uniquement de l'éducation financière que nous allons résoudre certains problèmes, si la personne concernée ne modifie pas son comportement », indique Mme Mulholland. « En tant que champion canadien en la matière, enchaîne-t-elle, nous voulons agir sur les cinq piliers principaux de la littératie financière : l'éducation et l'information, l'aide à la fiscalité, la recherche de produits et services financiers, l'accès à l'épargne et la façon de faire fructifier son patrimoine, ainsi que la protection des intérêts des consommateurs. »

Aucun organisme n'axe son intervention sur ces cinq piliers à la fois, constate-t-elle. C’est pourquoi Prospérité Canada encourage des initiatives émergentes, comme à Calgary, qui visent à former une coalition de groupes et d'organismes pour la mise en place d’un réseau qui couvrirait les cinq aspects. L’organisme ouvre ainsi la voie à l’avenir de la littératie financière « de façon à aider les Canadiens, dit Mme Mulholland, à développer une véritable intelligence financière. »