Monnaies virtuelles, enjeux réels

Le caractère virtuel du bitcoin et de ses concurrents vient compliquer la lutte contre la fraude.

L'univers virtuel des bitcoins donne lieu à beaucoup d'arnaques et de fraudes, qui ont parfois des conséquences bien concrètes sur leurs détenteurs.

Les stratagèmes de gonflage et de largage de titres (pump-and-dump) ne datent pas d'hier. Mais celui découvert en décembre 2013 était si insolite que même les enquêteurs en matière de fraude ont été surpris : il visait le bitcoin, une monnaie virtuelle qui n'existe que sur Internet. Selon le New York Times, un message sur Twitter invitait les gens en quête de gros profits à participer à une manipulation du cours du bitcoin, soit à un stratagème de type gonflage et largage que les fraudeurs utilisent pour les titres cotés en cents (penny stock). Le tout était orchestré par un certain « Fontas », qui s'est vanté de n'avoir pas redouté une intervention des autorités de réglementation.

Les marchés des capitaux désamorcent constamment ce genre de stratagèmes qui visent à faire monter les cours puis à vendre à prix gonflé, mentionne le quotidien. Mais dans ce cas-ci, le fraudeur a tiré profit de la confusion qui règne quant aux lois applicables et quant à la définition même du bitcoin. Il a soutenu, dans une conversation en ligne avec le journal, que tout était possible en raison du vide juridique actuel.

Au cours du même mois, désireuses de dissiper l'impression d'impuissance qu'elles donnaient face aux fraudes liées au bitcoin, les autorités chinoises ont arrêté trois personnes, les accusant d'avoir créé, à seule fin de la piller, la plateforme d'échange de bitcoins Global Bond Ltd. (GBL). À l'automne 2013, GBL comptait près de 5 000 membres, et son volume d'opérations en faisait la quatrième plateforme du genre en Chine, selon l'agence de presse Xinhua.

Ces arrestations ont eu lieu quelques semaines après l'interruption sans raison apparente des activités de GBL, dont les responsables avaient menti en prétendant détenir un permis délivré par Hong Kong. La police avait été alertée par un client de GBL qui disait s'être fait voler ses bitcoins. Selon Xinhua, les investisseurs auraient perdu en tout 25 millions de yuans, soit plus de 4 M$ US. En Allemagne, lors d'une opération policière menée le même jour que ces arrestations, mais sans lien avec elles, deux personnes ont été arrêtées pour avoir infecté des ordinateurs avec des logiciels malveillants dans le but de générer des bitcoins de façon illégitime, a rapporté la BBC.

Décrit comme une nouvelle monnaie, le bitcoin n'est pourtant pas beaucoup plus qu'une séquence de code machine fondée sur un algorithme et conçue pour être échangée d'un portefeuille électronique à un autre au moyen de clés virtuelles, explique le New York Times. Certains observateurs sont d'avis que les monnaies virtuelles pourraient révolutionner le secteur des paiements. Selon la Bank of America, première grande banque de Wall Street à publier des études sur le bitcoin, celui-ci pourrait devenir un outil majeur pour le commerce électronique et les transferts de fonds.

Le bitcoin est très populaire auprès d'une petite partie de la population, et sa valeur s'accroît avec la confiance qu'il suscite. À l'époque des arrestations en Chine et en Allemagne, le bitcoin valait 1  1177 $ US sur MtGox, la plateforme d'échange de bitcoins la plus connue à l'échelle mondiale, et le prix de l'or était d'environ 1 214 $ US l'once sur le New York Mercantile Exchange, rapporte le Global Times.

Il existe actuellement quelque 11 millions de bitcoins, selon BBC News. Pour recevoir un bitcoin, il faut avoir une adresse Bitcoin qui sert de boîte aux lettres virtuelle pour l'envoi et la réception de cette monnaie. L'absence de registre des addresses Bitcoin rend possibles les opérations anonymes.

Les criminels adorent l'anonymat, mais eux-mêmes ne sont pas à l'abri des fraudes. En effet, en décembre 2013, des trafiquants d'armes et de drogues qui vendaient leurs produits par l'entremise du site anonyme Sheep Marketplace semblent s'être fait voler leurs bitcoins lors d'une fraude savamment orchestrée.

Le site Sheep Marketplace, qui avait remplacé le site illegal Silk Road fermé quelques mois auparavant par le FBI, a soudain mis fin à ses activités. Avec cette disparition du site disparaissait également l'argent des trafiquants, qui estiment s'être ainsi fait dérober environ 100 M$ US, selon le Daily Mail.

Malgré l'environnement virtuel où elle a eu lieu, cette fraude a des effets bien réels, soulignait le quotidien, citant l'une des victimes : « Je suis un gros vendeur sur Sheep Marketplace, ou plutôt je l'étais. Je vendais des drogues dures en quantités assez importantes. J'ai environ 90 000 $ sur le site, mais je n'y ai pas accès; et je dois de l'argent à des criminels sans pitié. J'ai jusqu'à lundi soir pour les rembourser. Ils m'ont menacé de mort. […] J'ai 26 ans, et je ne veux pas mourir. »

Habitués à déjouer les systèmes de sécurité en ligne, les cybercriminels voient le bitcoin comme une cible de choix. En novembre 2013, la plateforme de paiement danoise Bitcoin Internet Payment System (BIPS) a indiqué s'être fait voler l'équivalent de 1 M$ US en bitcoins. Invoquant un manque de ressources juridiques, les responsables de BIPS se sont dits incapables de rembourser les utilisateurs à moins que les bitcoins ne soient retrouvés. Ils ont ajouté que la police danoise avait ouvert une enquête, mais que les autorités ne pouvaient parler de vol en raison de l'absence de réglementation sur le bitcoin.

Malgré ce flou juridique, certains gouvernements entendent riposter. En décembre, la Chine a annoncé qu'elle bloquerait toute opération en bitcoins de la part de ses banques, et la Banque de France a emboîté le pas en publiant une mise en garde au sujet de cette monnaie virtuelle.

Reuters rapporte que selon la Banque de France, le cours du bitcoin en monnaie légale est fondamentalement volatil, et sa conversion en argent réel peut causer des difficultés aux utilisateurs. Dans sa mise en garde, la Banque soutient en outre que l'anonymat offert aux utilisateurs du bitcoin pourrait faciliter le blanchiment d'argent et le financement d'activités terroristes. Elle ajoute : « Même si le bitcoin ne remplit pas à ce jour les conditions pour être un support d'investissement crédible et poser un risque significatif pour la stabilité financière, il représente un risque financier pour les acteurs qui le détiennent. »

L'activité frauduleuse liée au bitcoin touche particulièrement la Chine, qui a beaucoup contribué à son acceptation comme monnaie légitime. Une fondation créée par Jet Li, une star du cinéma chinois, a joué un rôle clé à cet égard. En avril 2013, One Foundation, premier organisme de bienfaisance indépendant reconnu officiellement en Chine, a accepté en deux jours des dons totalisant 230 bitcoins (30 000 $), devenant ainsi l'un des organismes caritatifs les plus efficaces dans l'utilisation du bitcoin, pouvait-on lire dans Bitcoin Magazine.

Dans un article intitulé China Becomes Largest Bitcoin Market, le Global Times a rapporté les propos de M. Ling Kang, vice-président de la plus importante plateforme d'échange de bitcoins de Chine, au sujet du profil des utilisateurs de bitcoins : 92 % sont des hommes; 93 % ont moins de 40 ans; 90 % détiennent au moins un diplôme de premier cycle et la plupart travaillent dans le secteur des TI. En novembre 2013, il s'est échangé environ 1,8 million de bitcoins sur cette plateforme.

Le caractère virtuel du bitcoin et de ses concurrents, appelés litecoin, peercoin, namecoin, worldcoin, feathercoin et dogecoin, vient compliquer la lutte contre la fraude. À la difficulté de traquer les fraudes en argent réel s'ajoute celle de s'y retrouver dans un environnement complexe où les opérations sont anonymes. Les monnaies virtuelles comme le bitcoin peuvent faciliter des activités en ligne légitimes, et même si leur durabilité reste à démontrer, elles jouent un rôle important et bien réel.

Quiconque doute de la valeur du bitcoin trouvera instructive l'histoire de James Howells. L'été dernier, ce Gallois a jeté un disque dur contenant 7 500 bitcoins, sans avoir fait de copie de sécurité. Ces bitcoins n'avaient presque aucune valeur lorsque M. Howells les a achetés en 2009. Mais depuis, leur valeur est montée en flèche, pour s'établir à plus de 4 millions £. Ce trésor est donc enterré sous plus d'un mètre de boue et d'ordures, quelque part dans le site d'enfouissement de Docksway (grand comme un terrain de football) près de Newport, au pays de Galles, rapportait le Guardian en novembre 2013.

James Howells a songé à entreprendre des fouilles. Toutefois, sachant que même la police a besoin dans un tel cas de 15 personnes, de deux pelles mécaniques et d'importants dispositifs de sécurité, il a laissé tomber. Il ne pouvait se permettre l'investissement requis sans garantie de résultat.

La mésaventure de James Howells fera réfléchir les utilisateurs du bitcoin et d'autres monnaies virtuelles. S'il est possible de perdre une telle fortune en mettant au rebut une pièce d'ordinateur, il ne faut pas s'étonner que certains aspects de ces nouvelles monnaies échappent à de nombreux juricomptables.

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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