Marché des changes : fragiles déséquilibres

Privilégier l'intervention systématique sur le marché des devises ou la fixité du change nuit souvent à la qualité de vie des citoyens.

Tous les jours, il circulerait environ 5 300 G$ en devises diverses sur les marchés des changes mondiaux — un chiffre effarant. Pour donner un ordre de grandeur, c'est trois fois le produit intérieur brut annuel du Canada.

Les opérations de change servent au règlement des comptes créditeurs et débiteurs pour des biens, services ou actifs qu'échangent des parties dans diverses monnaies. Ces opérations facilitent aussi la gestion des risques. Par exemple, les sociétés détenant un passif libellé en monnaie étrangère peuvent procéder à des swaps de devises pour se soustraire au risque de change.

Et surtout, grâce aux taux de change flexibles, le moindre changement lié à la compétitivité d'un pays est rapidement pris en compte dans le pouvoir d'achat de sa monnaie sur les marchés mondiaux. Ainsi, le taux de rémunération national moyen d'un pays peut fluctuer sans délai pour suivre les salaires versés ailleurs.

Quand la compétitivité d'une économie recule, la dépréciation du taux de change fait office de soupape de sûreté. Mais si on ne peut réduire le taux et que les prix et les coûts ne peuvent être revus à la baisse par rapport à ceux des concurrents étrangers, le taux de chômage grimpe, d'où des risques de graves tensions sociales.

Lorsque les taux de change entre des économies aux trajectoires divergentes sont inflexibles, un tel rééquilibrage devient impossible. Cet effet pernicieux s'observe dans certains pays qui ont adopté l'euro comme monnaie commune. Prenons l'Allemagne : comme elle possède la même monnaie que d'autres économies moins concurrentielles, ses produits de qualité sont relativement bon marché, ce qui ne manque pas de susciter du mécontentement.

Par ailleurs, d'autres États — et leurs créanciers — sont en difficulté. La Grèce, par exemple, possède une industrie qui n'est pas suffisamment compétitive pour dégager les rentrées nécessaires au remboursement de la dette contractée, entre autres, pour s'approvisionner… en Allemagne.

Auparavant, pour rétablir la situation, on aurait probablement dévalué la drachme afin de rendre les produits grecs moins chers à l'étranger. Mais la Grèce a désormais la même monnaie que l'Allemagne. Pour rehausser sa compétitivité, elle doit abaisser les salaires et les autres charges sur son territoire. Or, comme personne ne veut porter l'odieux politique de cette décision, divers groupes se renvoient la balle et tâchent de refiler à d'autres la note de l'austérité.

Une dynamique semblable prévaut en Asie. Pendant longtemps, la Chine et ses concurrents qui exportent aux États-Unis ont acheté des dollars américains et ont vendu leur propre monnaie sur les marchés des changes pour en éviter la flambée et protéger un essor axé sur l'exportation.

Mais la Chine a enfin compris qu'elle nuisait ainsi à la progression du niveau de vie de ses citoyens, car les biens importés renchérissent et la demande intérieure en biens et en services, elle, reste anémique. Ainsi, la Chine laisse maintenant sa monnaie s'apprécier, quoique sous haute surveillance.

Les États-Unis et d'autres pays développés ont beau condamner publiquement la Chine pour avoir adopté une politique de change qui lui vaut d'inonder d'autres marchés avec ses produits, leur propre conduite n'a rien d'irréprochable. De fait, les économies importatrices qui creusent leur déficit budgétaire à outrance alimentent une montée — ingérable à long terme — des importations et du déficit commercial. Une approche internationale concertée visant à rétablir les déséquilibres reste illusoire  : loin d'assumer leur part de responsabilité, les pays au lourd déficit commercial se contentent d'expédients qui obligent leurs partenaires à relever leur taux de change.

Privilégier l'intervention systématique sur le marché des devises ou la fixité du change nuit souvent à la qualité de vie des citoyens et à l'expansion mondiale. Il s'ensuit que les pays aux politiques et aux structures économiques divergentes ont généralement intérêt à avoir des monnaies distinctes et à laisser le marché en fixer la valeur relative.