L'étonnante influence de l'argent

Les chercheurs se sont toujours penchés sur les aspects économiques de l'argent. Ils s'intéressent maintenant à ses dimensions psychologiques. Des constatations étonnantes.

Certains l'associent au pouvoir, d'autres considèrent qu'il ne fait pas le bonheur, d'autres encore le jettent par les fenêtres, beaucoup aiment à dire qu'il n'a pas d'odeur… Eh oui, l'argent! Il n'y a aucun doute possible  : il exerce une profonde influence sur nos pensées, nos émotions ainsi que sur notre conduite.

Depuis des siècles, son emprise sur l'être humain figure parmi les sujets de prédilection des philosophes et des écrivains. Aujourd'hui, les chercheurs possèdent des données qui indiquent clairement que l'argent influe sur nous, souvent de façon inattendue. « Dans le passé, les universitaires n'abordaient le sujet de l'argent que sous l'angle économique », explique Sanford DeVoe, professeur agrégé en comportement organisationnel et en gestion des ressources humaines à l'école de gestion Rotman de l'Université de Toronto. « Mais depuis dix ans, on s'intéresse aux dimensions psychologiques de l'argent. Que symbolise-t-il? À quoi l'associe-t-on? ».

Les associations d'idées relatives à l'argent peuvent influer considérablement sur notre réflexion et sur nos gestes, et ce, à notre insu. Certaines études ont montré que les sujets amenés à penser inconsciemment à l'argent changent de comportement. Ils redoublent d'efforts ou font preuve d'une indépendance et d'une persévérance renouvelées, mais ils ont aussi tendance à attacher moins d'importance à l'honnêteté et à la compassion.

Une étude a montré que l'évocation inconsciente de l'argent peut même avoir des effets analgésiques. La neuroscience abonde dans le même sens  : des données obtenues par imagerie cérébrale indiquent que les pensées qui ont trait à l'argent stimulent les mêmes régions du cerveau que celles activées par la consommation de sucre ou de drogue. Ce qui étonne le plus dans ces recherches, souligne M. DeVoe, c'est la cohérence des constatations, peu importe les groupes d'âge et les cultures. «  J'ai été stupéfait de voir que des enfants de trois ou quatre ans pouvaient faire des associations psychologiques en rapport à l'argent, et de constater que de telles associations puissent être relevées dans plus de cent pays. Nous avons intérêt à mieux comprendre comment l'argent influe sur notre quotidien afin de pouvoir atténuer cette influence.   »

Voici un résumé d'expériences et de constatations inattendues faites dans le cadre d'études sur la psychologie de l'argent, publiées ces dernières années.

L'ARGENT RENDRAIT INDÉPENDANT (MAIS MOINS SOCIABLE)

L'étude (États-Unis/Canada, 2008) : Dans le cadre d'une expérience, des étudiants qui remplissaient un questionnaire étaient assis près d'ordinateurs qui avaient comme écran de veille soit des poissons, soit une pluie de billets de banque, soit aucune image. On a ensuite demandé à ces étudiants s'ils préféraient exécuter une certaine tâche seuls ou à deux. Ceux qui avaient été exposés de façon « subliminale » à l'argent étaient trois fois plus nombreux que les autres à choisir de travailler seuls (84 % contre 28 %).

D'autres volets de l'étude allaient dans le même sens. Les participants invités à penser à l'argent étaient plus enclins à préférer les activités en solitaire (lecture d'un roman) aux activités partagées (sortie au café avec un ami). De plus, lorsqu'ils ont touché 2  $ en pièces de 25 cents pour leur participation et qu'on leur a ensuite proposé de cotiser au fonds de soutien aux étudiants, ceux qui avaient été amenés à songer à l'argent n'ont donné en moyenne que 39 % des 2  $ (0,77  $), contre 67 % (1,34  $) pour le groupe témoin.

L'opinion des chercheurs : « L'argent récompense l'exécution des tâches […]. Toutefois, bien que récompenser la performance individuelle puisse favoriser l'avancement, ce n'est peut-être pas le meilleur moyen d'encourager les relations avec les autres. »

L'ARGENT AURAIT DES VERTUS ANALGÉSIQUES

L'étude (Chine/États-Unis, 2009) : Pour se sentir mieux, inutile de dépenser : il suffit de manier de l'argent. Des étudiants chinois qui avaient compté 80 coupures de 100  $ avant de plonger les doigts dans l'eau chaude ont ressenti une douleur moins vive que leurs condisciples qui avaient compté 80 feuilles de papier. Dans le cadre d'une expérience d'exclusion sociale, les participants qui avaient manipulé des billets de banque ont aussi éprouvé moins de désarroi que les autres.

L'opinion des chercheurs : « L'idée de l'argent a des incidences psychologiques assez fortes pour atténuer les réactions à l'exclusion sociale, et même à la douleur physique. »

L'ARGENT MODIFIERAIT LA PERCEPTION DE L'ÉQUITÉ

L'étude (Canada/États-Unis, 2010) : Les participants devaient répartir équitablement, entre des vendeurs aux performances inégales, quatre types de récompenses  : argent, points sur carte de crédit, journées de congé et chocolats. En ce qui concerne les congés et les chocolats, les participants semblaient trouver qu'une répartition égale était équitable, mais leur point de vue changeait lorsqu'il s'agissait de répartir l'argent ou les points de récompense.

L'opinion des chercheurs : « L'argent évoque le marché, où les intrants doivent correspondre aux extrants », explique M. DeVoe, qui a dirigé l'étude. Autrement dit, quand il est question d'argent, il ne semble pas équitable que chacun ait droit à une part égale; chacun doit mériter ce qu'il reçoit. « Mais la répartition d'aliments et de congés évoque d'autres normes de nature beaucoup plus sociale. »

L'ARGENT RENDRAIT MOINS HONNÊTE

L'étude (États-Unis, 2012) : Des étudiants devaient jouer à un jeu informatisé où ils pouvaient gagner davantage en étant malhonnêtes. Certains avaient d'abord été incités à penser à l'argent  : on leur avait demandé de trier des expressions portant sur les finances ou d'examiner des images dont le thème était l'argent. Le groupe amené à songer à l'argent a menti deux fois plus que le groupe témoin.

L'opinion des chercheurs : « L'idée de l'argent déclenche un raisonnement courant pour la prise de décisions d'affaires [une analyse coûts-avantages] qui peut entraîner certains comportements répréhensibles. »

L'ARGENT RENDRAIT INSENSIBLE

L'étude (États-Unis, 2012) : Des étudiants américains du premier cycle devaient rédiger un récit inspiré par neuf mots clés. Dans l'un des groupes, les termes évoquaient la logique économique (analyse coûts-avantages); dans l'autre, les termes étaient neutres. Les participants devaient ensuite écrire à des étudiants boursiers pour leur expliquer que l'université avait des difficultés financières et était forcée de leur retirer leur bourse. Les étudiants qui avaient d'abord rédigé un récit inspiré de la logique économique ont exprimé moins de compassion et d'empathie que ceux du groupe témoin.

L'opinion des chercheurs : « Les gens placés dans une logique économique considèrent l'expression des émotions comme non professionnelle et déplacée. Ils craignent d'avoir l'air ridicule s'ils se montrent compatissants. »

L'ARGENT RENDRAIT MOINS SERVIABLE

L'étude (France, 2013) : Une expérience a été menée auprès de deux types de piétons : certains qui s'arrêtaient à un guichet bancaire automatique et d'autres qui passaient sans s'arrêter au guichet. Quand on demandait à ces piétons s'ils voulaient bien répondre à un bref sondage, ceux qui avaient manié de l'argent au guichet étaient environ deux fois moins nombreux que les autres à accepter. Dans une autre expérience, une passante (une chercheuse dans le cadre de l'étude) laissait tomber sa carte de transport en commun devant les piétons. Seulement 60 % de ceux qui avaient manipulé de l'argent l'ont avertie, contre 96 % des autres passants.

L'opinion des chercheurs : «  Le contact avec l'argent a probablement déclenché un sentiment d'autosuffisance, ce qui aurait fait décroître chez ces participants la motivation nécessaire pour entrer en contact avec les autres. »

L'ARGENT FACILITERAIT L'ACCEPTATION DE L'INÉGALITÉ SOCIALE

L'étude (États-Unis, 2013) : Des étudiants adultes devaient trier de brèves expressions. Un groupe avait reçu des expressions associées à l'argent; l'autre groupe, des expressions neutres. Les participants indiquaient ensuite s'ils étaient d'accord avec des énoncés comme «  Bien des gens souffrent sans jamais l'avoir mérité   », sur une échelle de sept points.

Les répondants exposés au concept de l'argent étaient davantage convaincus que ceux du groupe témoin que les victimes méritaient leur sort. Dans une autre expérience, après avoir trié les mêmes expressions, des étudiants ont été sondés sur leurs idées en matière de hiérarchie sociale. Ils devaient indiquer s'ils étaient d'accord avec des énoncés du genre «  Certaines catégories de personnes sont inférieures à d'autres   ». Les participants exposés à l'argent avaient davantage tendance à trouver que les classes sociales supérieures devaient exercer leur autorité sur les groupes désavantagés.

L'opinion des chercheurs : « Il suffit d'évoquer l'argent […] pour amener les répondants à considérer que les structures sociales existantes – surtout celles qui résultent de l'économie de marché – sont adéquates et foncièrement justes. »

Tamar Satov est rédactrice principale à CPA Magazine.

Autres ressources

What's the Use of Happiness? It Can't Buy You Money
Kathleen D. Vohs and Roy F. Baumeister (2011), Journal of Consumer Psychology, 21 (2), 139-141

The Psychological Consequences of Money
Kathleen D. Vohs, Nicole L. Mead, and Miranda R. Goode (2006), Science, 314 (5802), 1154-1156

Money, Moral Transgressions, and Blame
Wenwen Xie, Boya Yu, Xinyue Zhou, Constantine Sedikides, and Kathleen D. Vohs (in press), Journal of Consumer Psychology

When does money make money more important? Survey and experimental evidence
DeVoe, S. E., Pfeffer, J., & Lee, B. Y.; Industrial and Labor Relations Review; Issue : 5; 2013; Pages : 1076-1094

Time, money, and happiness : How does putting a price on time affect our ability to smell roses?
DeVoe, S.E. & House, J.; Journal of Experimental Social Psychology; Issue : 48; 2012; Pages : 466-474

Hourly versus salaried payment and decisions about trading off time and money over time
DeVoe, S.E., Lee, B.Y., & Pfeffer, J.; Industrial and Labor Relations Review; Issue : 63; 2010; Pages : 625-640

Higher social class predicts increased unethical behavior
Paul K. Piff, Daniel M. Stancata, Stéphane Côté, Rodolfo Mendoza-Denton and Dacher Keltner, Proceedings of the National Academy of Sciences 2012

Class and compassion : Socioeconomic factors predict responses to suffering
Stellar, JE; Manzo, VM; Kraus, MW; Keltner, D; Emotion, Vol 12(3), Jun 2012, 449-459

À propos de l’auteur

Tamar Satov


Tamar Satov est directrice de la rédaction à CPA Magazine.

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