La monnaie à travers les âges

De la fève de cacao à la monnaie numérique : un bref coup d'oeil sur l'histoire de la monnaie et sur son avenir virtuel…

Vous cherchez le cadeau idéal pour un jeune de la génération Y? Offrez-lui une carte-cadeau! Les détaillants (supermarchés, boutiques de vêtements, etc.) vendent des cartes prépayées par millions. Lancées par Blockbuster Video dans les années 1990, ces cartes ont fait naître un vaste marché de change dans lequel les consommateurs achètent au comptant au moyen d'un autre mode de paiement. Ce marché est évalué à plus de 120 G$ aux États-Unis et à quelque 6 G$ au Canada.

La popularité de cette nouvelle monnaie d'échange est une aubaine pour les détaillants, qui profitent de la manne de plusieurs milliards de dollars que représente notre propension à perdre (ou à ne pas utiliser) les cartes. Flairant l'opportunité d'affaires, CardSwap.ca, société fondée il y a cinq ans à Toronto, a créé un marché secondaire où les consommateurs achètent et vendent des cartes-cadeaux non utilisées.

Mais ce réseau de troc électronique novateur pourrait ne pas avoir la vie longue. Selon Leif Baradoy, qui dirige une entreprise de commercialisation de cartes-cadeaux à Victoria, ces cartes en plastique seront bientôt remplacées par des cartes numériques. En outre, d'autres formes de monnaies virtuelles voient le jour. Le monde des jeux en ligne utilise déjà la monnaie numérique (Second Life, Club Penguin, etc.). Il y a aussi le bitcoin (voir «Pourquoi Bitcoin est la voie de l'avenir»), secoué par les scandales, qui a transformé la monnaie virtuelle en instrument de spéculation. Qui plus est, la Banque du Canada étudie la possibilité de mettre en circulation une monnaie légale numérique. Et, avec l'utilisation de plus en plus répandue des téléphones intelligents, le marché mondial des bons d'échange en ligne pourrait bientôt représenter de 9 G$ à 46 G$.

M. Baradoy attend avec impatience une utilisation plus généralisée du «portefeuille numérique» permettant les achats au point de vente par téléphone intelligent. De fait, l'entreprise canadienne AvidRetail commercialisera cet été une application de paiement mobile.

La tendance est à la transparence et à la commodité. Les percées technologiques favorisent l'abandon progressif de l'argent liquide, explique M. Baradoy.

L'évolution rapide de l'histoire de la monnaie après la crise de 2008 nous rappelle que ce mode d'échange repose sur la confiance et le respect de certaines conditions. Depuis l'apparition de la première forme de monnaie il y a des milliers d'années en Mésopotamie, les sociétés se posent des questions fondamentales à son sujet.

téléphone intelligent

Dans son ouvrage Debt: The First 5,000 Years, David Graeber, anthropologue et professeur à la London School of Economics, explique que la monnaie est un moyen de comparer mathématiquement les choses, suivant des proportions. Elle permet de dire, par exemple, une unité de X équivaut à six unités de Y. En ce sens, la monnaie remonte probablement aussi loin que la pensée humaine. Mais, comme le démontre M. Graeber, nombre de coutumes et de pratiques ont concouru à la création de ce que nous appelons aujourd'hui la monnaie.

L'argent est tellement omniprésent dans notre société contemporaine que nous prenons rarement le temps de réfléchir à ce qu'il représente. Il fait tourner nos économies et on lui doit nos styles de vie, mais aussi nos conflits et nos obsessions. Il repose cependant toujours sur un acte de foi : les gens ont confiance en la monnaie et croient que sa valeur est réelle. Mais cette confiance collective ne peut être tenue pour acquise. L'histoire regorge d'exemples où elle s'est effondrée soudainement du fait de l'hyperinflation, de la dévaluation ou de la contrefaçon de la monnaie.

L'histoire de la monnaie témoigne aussi de l'évolution de notre civilisation – des tribus nomades aux collectivités urbanisées modernes. Selon l'anthropologue américain Jack Weatherford, auteur de The History of Money: From Sandstone to Cyberspace, l'argent est au cœur de la culture du monde moderne. Dès son invention ou presque, il est devenu très important pour la société occidentale et a fini par supplanter le système féodal et les hiérarchies aristocratiques des civilisations antérieures.

Pratiquement toutes les sociétés évoluées ont adopté un système monétaire fondé sur une monnaie forte et sur le crédit. Les premières formes de monnaie avaient une valeur intrinsèque, tandis que les formes plus récentes reposent surtout sur un consensus social et des conventions juridiques. D'innombrables et diverses formes de monnaie ayant coexisté indépendamment les unes des autres dans différentes régions du monde, on peut donc en conclure que l'argent n'est pas l'«invention» d'une seule culture. L'histoire de la monnaie est multiple, même si à notre époque, presque toutes les monnaies sont convertibles.

Selon les sociétés, l'argent a eu différentes utilités : monnaie d'échange, réserve de valeurs, offrandes religieuses. Il nous a propulsés dans la modernité, mais on peut se demander où il nous mènera désormais, surtout si la monnaie ne devient plus qu'un flux de données traversant des réseaux numériques à la vitesse de la lumière.

Château et navires
 

LA MONNAIE MARCHANDISE

La monnaie remonterait à 9 000 ans av. J.-C. En Afrique et au Moyen-Orient, les sociétés agraires échangeaient du bétail et du grain contre d'autres denrées.

Avec le temps, les produits échangeables se sont multipliés. Deux mille ans av. J.-C., on utilisait le crédit et la monnaie marchandise (thé, sel, amandes, maïs, riz, beurre, morue séchée, etc.). Les Aztèques, qui gouvernaient le Mexique du XIVe siècle jusqu'à l'arrivée des conquistadors espagnols au XVIe siècle, payaient en fèves de cacao.

Vers 3 500 av. J.-C., les empereurs sumériens faisaient frapper le «sicle», qui valait un boisseau d'orge. Un sicle pouvait être divisé en 60 unités, soit deux portions de nourriture par jour par travailleur pendant un mois. L'argent n'avait pas ici de fin commerciale, explique M. Graeber. Il avait été créé par des bureaucrates pour gérer des ressources. Dans les sociétés précommerciales, la monnaie était surtout affectée à des fonctions particulières, comme les dots et les amendes. L'argent servait moins à acquérir des biens qu'à redéfinir les relations, à conclure des mariages et à régler des différends, notamment ceux qui découlaient de meurtres ou encore de préjudices personnels.

D'après la chronologie en ligne basée sur le livre de Glyn Davies intitulé A Comparative Chronology of Money: Monetary History from Ancient Times to the Present Day, Glyn Davies écrit que l'apparition de la monnaie marchandise coïncide avec le développement de l'écriture et de la tenue de livres. Il existe des preuves d'activité bancaire aussi tôt qu'en 2000 av. J.-C. Le code de Hammurabi, rédigé à l'instigation du roi de Babylone vers 1790 av. J.-C., contient des dispositions précises sur l'argent, les intérêts et la banque.

ESPÈCES SONNANTES ET TRÉBUCHANTES

La longue marche vers l'uniformisation de la monnaie pourrait avoir démarré à la fin du troisième millénaire av. J.-C. avec l'instauration, par les Mésopotamiens, des unités de mesure. Mais les plus anciennes pièces de monnaie connues ont été battues dans un alliage d'or et d'argent vers 640-630 av. J.-C. en Lydie, petit royaume de la péninsule anatolienne. Elles étaient de taille et de composition identiques, ce qui éliminait l'incertitude entourant leur valeur. Des pièces de métal commun ont été mises en circulation en Chine à la même époque.

Les autres sociétés n'ont pas mis longtemps à se convaincre de l'utilité de l'uniformisation. Les pièces estampées se sont répandues en Grèce et dans l'Empire romain. Les Romains frappaient des «deniers» (pièces d'argent) dès le troisième siècle av. J.-C., et Auguste a créé un système monétaire fondé sur l'or et l'argent (les pièces de valeur moindre en bronze et en cuivre avaient aussi cours).

Malgré ses avantages évidents, l'uniformisation a créé un nouveau problème : l'altération de la monnaie. Selon Anthony Barrett, professeur émérite à l'Université de la Colombie-Britannique, les citoyens romains payaient leurs impôts en fausse monnaie et amassaient les pièces de métal précieux, déclenchant des effondrements successifs du système financier.

La monnaie marchandise

LE PREMIER PAPIER-MONNAIE

Si l'on doit les pièces de monnaie aux Lydiens, ce sont les Chinois qui ont inventé le papier-monnaie, ne pouvant plus frapper de pièces en raison d'une pénurie de cuivre. Vers 800-900 ap. J.-C., les marchands chinois se servaient de billets à ordre pour protéger leur argent liquide contre les bandits de grands chemins. Les banquiers conservaient en lieu sûr les pièces de monnaie et l'or et émettaient en échange des billets qui avaient valeur de monnaie.

Sous la dynastie Song (de 960 à 1279), les autorités chinoises utilisaient des presses d'imprimerie pour produire en série des billets de papier. Au XIIe siècle, devant la demande grandissante de monnaie, les empereurs chinois ont imprimé trop de billets, créant de l'hyperinflation.

La monnaie de papier s'est répandue au Japon et en Inde. Lors des invasions successives de la Chine par les Mongols au XIIIe siècle, leurs empereurs, dont Kubilay Khan, ont imprimé leurs propres billets, comme en a témoigné le marchand vénitien Marco Polo qui a parcouru l'Asie entre 1275 et 1292. Mais les billets des Mongols ont engendré une inflation galopante et les Chinois les ont abandonnés en 1455.

monnaie

LA MONNAIE AU MOYEN ÂGE

Au cours du haut Moyen Age en Europe, il y avait peu de commerce international. Les transactions étaient surtout locales et fondées sur le crédit. L'argent liquide était beaucoup moins courant que sous l'Empire romain. Laurin Armstrong, historien de l'économie à l'Université de Toronto, explique que la monnaie avait cours dans les villes, qui attiraient les négociants et les marchands, mais dans les zones rurales, les petits agriculteurs avaient recours au crédit.

Les croisades ont toutefois créé une nouvelle demande pour la monnaie. Au XIIe siècle, l'Ordre des Templiers avait bâti un empire bancaire qui permettait aux chevaliers croisés de déposer des fonds à la maison mère des Templiers à Paris et de retirer des pièces d'or à leur comptoir de Jérusalem. M. Weatherford rapporte qu'au sommet de leur pouvoir, les Templiers employaient quelque 7 000 personnes et possédaient 870 châteaux et demeures un peu partout en Europe et dans le bassin méditerranéen.

Aux XIIIe et XIVe siècles, Florence, Gênes et Venise, sous l'influence des puissants empires marchands qui y étaient établis, frappaient leurs propres pièces d'or pur : les ducats et les florins. Les pièces avaient une telle valeur qu'elles ne servaient que pour le commerce international. Les florins étaient livrés dans des bourses scellées pour empêcher qu'on en lime les bords.

Comme les Templiers avant eux, les banquiers italiens de la Renaissance émettaient des billets non transférables qui permettaient aux marchands de financer leurs expéditions sans avoir à transporter de grandes quantités de pièces de monnaie. De tels contrats rapportaient aux banquiers des honoraires de 8  % à 12 %. M. Armstrong explique que malgré ces frais, ces billets étaient moins coûteux que les gardes du corps armés et ont contribué à libérer l'argent de ses contraintes physiques. Ils précèdent en fait les premiers vrais billets de banque, imprimés par une banque de Stockholm au milieu du XVIIe siècle. La Banque d'Angleterre a suivi au début du XVIIIe siècle.

LA MONNAIE ET LE COLONIALISME

Banque Canadienne de Commerce

Après la conquête de l'Amérique du Nord par les Européens, les monnaies occidentales entrent dans une nouvelle ère. Au XVIe siècle, les conquistadors espagnols pillent l'or des populations indigènes des Amériques et le rapportent en Europe. M. Weatherford souligne que la prolifération de pièces d'or et d'argent annonce l'ère commerciale moderne, les marchands exigeant de plus en plus des paiements en monnaie forte. La production européenne d'argent s'est accélérée grâce à l'exploitation des mines tchèques, et les hôtels de la monnaie d'Europe frappaient des pièces d'argent appelées «talers». Le taler a d'abord été adopté par les Écossais, qui ne voulaient pas de la livre anglaise, et il est ensuite arrivé en Amérique où il sera appelé «dollar». C'est en fait une appellation dérivée du mot tchèque taler.

En 1670, les colonisateurs français ont adopté une monnaie frappée exclusivement pour l'Amérique. En 1685, le transport maritime des pièces s'avérant dangereux, les autorités coloniales ont autorisé l'utilisation de cartes à jouer (portant une signature officielle) comme monnaie légale.

La France craignait la contrefaçon et la perte du contrôle budgétaire, mais les autorités coloniales ont fait valoir que ces cartes servaient de monnaie au Canada tout aussi bien que les pièces en France, selon l'ouvrage de la Banque du Canada intitulé A History of the Canadian Dollar, écrit par James Powell.

Bitcoin

LA MONNAIE LÉGALE MODERNE

En 1729, Benjamin Franklin publie un bref essai sur la nature et la nécessité du papier-monnaie dans lequel il propose que les colonies, où la pénurie de pounds est chronique, impriment leur propre monnaie afin de stimuler le commerce. Il se rend même à Londres pour convaincre les Britanniques, opposés à cette idée. M. Weatherford souligne que la fondation des États- Unis a permis de concrétiser plusieurs idées de Benjamin Franklin concernant le papier-monnaie et notamment d'en faire l'essai, pour la première fois de l'ère moderne, à une échelle nationale.

Les faux-monnayeurs sont toutefois une menace constante et au lendemain de la guerre de Sécession, toutes sortes de fausses coupures circulent aux États-Unis, et même au Canada. À ses début, Sir Byron Edmund Walker, qui a été président de la Banque canadienne de commerce, était commis dans un bureau de change de Hamilton où il n'avait pas son pareil pour repérer les faux billets.

La contrefaçon n'est pas le seul mal dont souffrait alors le système monétaire. La monnaie aurait été plus efficace si sa valeur sous-jacente avait été garantie officiellement. La Banque d'Angleterre, fondée en 1694, prend donc la responsabilité d'imprimer des billets et de les adosser à de l'or. À la fin du XVIIIe siècle ainsi qu'au XIXe siècle, le Trésor américain émet des pièces de un dollar dont la teneur en argent et en or est spécifiée.

À la fin du XIXe siècle, les États-Unis et d'autres pays, dont le Canada, raffermissent encore leurs monnaies en adoptant l'étalon-or et les trésors publics s'engagent à échanger tout billet contre sa valeur en or. Le gouvernement du Canada déroge cependant à cet engagement à l'aube de la Première Guerre mondiale, craignant une ruée vers les avoirs en or. En 1926, le Canada adopte de nouveau l'étalon-or, mais pas pour longtemps, car les réserves d'or du Trésor sont insuffisantes.

Après la Seconde Guerre mondiale, la compréhension de l'économie s'accroît et la politique monétaire devient un outil déterminant pour gérer la valeur de la monnaie en Occident. Les directeurs des banques centrales s'en servent pour stabiliser les monnaies nationales, surveillant en permanence l'évolution de la masse monétaire (devises, comptes de chèques, dépôts à terme, rentes, bons du Trésor et autres bassins de liquidités).

Au cours des dernières décennies, l'idée d'une société sans argent liquide a gagné du terrain. L'opinion publique est de plus en plus favorable aux terminaux de points de vente, au commerce électronique, aux dépôts directs, aux services bancaires en ligne de même qu'aux autres types d'opérations électroniques, ce qui rend les billets et les pièces moins nécessaires au quotidien.

Toutefois, l'État doit tout de même protéger la monnaie contre les faussaires. Depuis trois ans, la Banque du Canada émet des billets (coupures de 5, 10, 20 et 100 dollars) imprimés sur une pellicule de polymère très mince. La Banque a engagé 300 M $ pour concevoir cette nouvelle génération de billets dans la foulée d'une enquête de la GRC sur un réseau de faux-monnayeurs très actifs de Windsor (Ontario), qui reproduisaient des billets de 20 $ par scannage numérique et mettaient ainsi en circulation des millions de dollars en fausses coupures.

Cette mesure a accru la confiance du public à l'égard du dollar canadien. Selon une analyse récente de la Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, la monnaie canadienne se classe, en 2014, au cinquième rang des monnaies les plus utilisées dans le monde pour effectuer des paiements (elle était septième en 2013).

Si la confiance est à la base de toute monnaie stable, qu'arrivera-t-il lorsque la monnaie deviendra virtuelle et que les billets et les pièces seront superflus ? Comment pourrons-nous apprécier la valeur de l'argent numérique?

De nos jours, les banques centrales et les organismes de réglementation des banques nous rassurent en maintenant la stabilité de la monnaie, dont la valeur est mesurée d'après le pouvoir d'achat, la convertibilité et l'inflation. Mais selon l'économiste Tom Velk, de l'Université McGill, les transactions se faisant de plus en plus par voie électronique, l'argent liquide garanti par les banques centrales pourrait devenir obsolète.

En fait, M. Velk entrevoit le jour où toutes les transactions seront des opérations de troc électronique par lesquelles l'acheteur et le vendeur échangeront des fractions de leur avoir numérique contre un produit ou un service. Ces fractions d'avoir seront virées électroniquement du compte de l'acheteur à celui du vendeur. Ce qui sera alors vraiment important, souligne-t-il, c'est que les comptes soient tenus avec rigueur et que l'on puisse faire respecter les contrats.

Selon lui, nous retournerons au troc.