Vente sous pression

Les stratagèmes de vente sous pression n’existent pas que dans les films comme Le Loup de Wall Street de Martin Scorcese. Des escrocs continuent de se remplir les poches en persuadant les investisseurs de dépenser des fortunes pour des actions sans valeur.

Le démantèlement d’un gang international de fraudeurs en février dernier a donné tort à ceux qui croyaient révolus les stratagèmes de vente sous pression comme celui dépeint dans le film Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese, sorti en 2013.

Des milliers d’investisseurs britanniques, dont beaucoup de personnes âgées, se sont retrouvés ruinés après que des fraudeurs, qui opéraient en réseau au Royaume-Uni, en Espagne, aux États-Unis et en Serbie, les eurent persuadés de dépenser une fortune pour des actions sans valeur, a rapporté le Telegraph.

L’intervention policière menée dans les quatre pays a permis d’épingler plus de 100 arnaqueurs, des Britanniques pour la plupart. Lors de cette opération, l’une des plus vastes jamais lancées, 40 policiers londoniens et 300 policiers espagnols ont collaboré pour arrêter les escrocs qui vivaient dans le luxe et l’excès, selon le Daily Mirror. Le journal a comparé les fêtes extravagantes des fraudeurs aux bacchanales de Jordan Belfort, incarné par Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street.

Ce film, qui était en lice pour cinq oscars, raconte comment Jordan Belfort (un personnage réel) s’est servi des énormes bénéfices réalisés par son entreprise de vente sous pression pour fonder la très prospère maison de courtage Stratton Oakmont à la fin des années 1980. Jusqu’à 1 000 courtiers y incitaient les gens à acheter des titres sans valeur, pendant que M. Belfort et ses lieutenants manipulaient le marché en usant de stratagèmes de gonflage et de largage de titres (pump-and-dump scams) dans le cadre de premiers appels publics à l’épargne effectués par des entreprises légitimes, telles que Steve Madden Footwear Ltd.

Sous les traits de Leonardo DiCaprio, Jordan Belfort, qui consomme des quantités astronomiques de drogues et fréquente d’innombrables prostituées, apparaît comme un personnage plutôt sympathique. Le film passe cependant sous silence les dommages infligés par celui-ci et ses subordonnés aux innocentes victimes. L’arnaque britannique démantelée en février a conduit au moins une victime au suicide, tandis que des centaines d’autres, dont beaucoup de personnes âgées, ont vu leur avenir financier compromis.

Le Telegraph cite le cas de Joan Mayer, 78 ans, dont la perte financière s’élève à un montant dans les six chiffres. Après avoir été sollicitée par un vendeur persuasif, Mme Mayer a décidé d’investir des milliers de livres dans les crédits de carbone, les métaux des terres rares et l’or. Elle a même emprunté sur la valeur de sa maison pour acquérir davantage d’actions. « Je voulais commencer à investir mes économies très prudemment afin de constituer une retraite pour ma fille, a précisé Mme Mayer. Quand on m’a proposé d’acheter des crédits de carbone, j’ai pensé que j’amorçais ce processus. »

Elle explique comment son interlocuteur était devenu un ami. « Au bout de quelques semaines, j’avais l’impression d’assez bien le connaître. Serviable, attentionné, il m’appelait régulièrement. » Le fait de nouer un apparent lien amical avec la victime potentielle est une stratégie commune aux fraudeurs. Cette tactique fonctionne particulièrement bien avec les personnes seules, isolées ou vulnérables. Après avoir investi un petit montant, Mme Mayer a reçu de belles brochures sur les métaux terreux et autres possibilités d’investissement (dont des antipaludiques), et on lui a promis des rendements alléchants.

Il faut une certaine dose d’insensibilité pour pratiquer la vente sous pression. Le « courtier » de Mme Mayer a vivement insisté pour que la vieille dame emprunte sur la valeur de sa maison afin d’acquérir des actions d’une mine d’or, ce qu’elle a fait. « C’est seulement quand l’émission d’actions de la mine en question ne s’est mystérieusement pas matérialisée que j’ai compris que j’étais en sérieuse difficulté », dit-elle.

Les fraudeurs en valeurs mobilières installent généralement un bureau (boiler room) où s’effectue l’opération de vente sous pression (boiler room scheme). Ils appellent des gens choisis au hasard qu’ils sollicitent, ou des gens dont les noms et numéros de téléphone figurent sur des listes de victimes potentielles. Les fraudeurs moussent la vente de titres émis par des sociétés à petite capitalisation et qui n’ont pratiquement aucune chance de produire les vertigineux rendements promis. Dans certains cas, l’action n’existe pas. Lorsque les titres sont réels, ils se négocient hors cote pour contourner les exigences réglementaires auxquelles les sociétés cotées sont soumises.

Non seulement ces opérations s’appuient sur la tromperie et la contrainte, mais beaucoup de ces vendeurs et courtiers n’ont pas les qualifications voulues pour travailler dans le marché des valeurs mobilières, souligne le site Web Investopedia. Certains de ces courtiers prétendent même avoir des bureaux dans divers pays pour donner une image de grandeur et de richesse, mais ils ne disposent en fait que de bureaux virtuels, d’une adresse de correspondance et d’un renvoi automatique d'appels. Il arrive souvent que des exploitants de bureaux de vente sous pression créent de faux documents, s’affichent sur des babillards ou ouvrent de faux sites Web qui font l’éloge d'entreprises.

Les opérations de vente sous pression comportent parfois des stratagèmes de gonflage et de largage de titres, où les détenteurs d’un titre sans valeur se l’échangent entre eux (gonflage). Devant la hausse rapide du titre, la victime croit voir se concrétiser les prévisions du vendeur. Ce dernier l’exhorte alors à investir immédiatement, sans quoi elle risque de passer à côté d’un bénéfice exceptionnel. Quand l’action atteint le sommet prévu, les fraudeurs vendent le titre (largage). Le cours chute, et la victime se retrouve avec rien ou presque.

Si vous cédez à un stratagème de vente sous pression, il pourra être difficile d’en sortir, prévient Investopedia. Lorsque le rendement de l’action que vous avez achetée s'avérera inférieur à ce que vous espériez, votre courtier cherchera à vous persuader, quitte à vous intimider, de ne pas vendre le titre. Mais encore faudrait-il qu'il vous rappelle quand vous lui laissez des messages. Une fois en possession de votre argent, un courtier malhonnête ne voudra plus vous parler et prétendra être en réunion ou à l’extérieur du bureau.

 Selon un site Web australien qui recense les escroqueries, lorsque des victimes se plaignent, les arnaqueurs les mettent en communication avec quelqu’un qui les calme en les assurant que leurs pertes sont attribuables aux risques liés à la Bourse. Le site Web en question relate qu’un fraudeur, qui avait réussi à extorquer 20 000 $ à sa victime, a reçu de celle-ci une télécopie dans laquelle elle menaçait de le tuer. Le fraudeur l’a appelée, et non seulement il est parvenu à se faire pardonner, mais il lui a soutiré 20 000 $ de plus!

Le Telegraph rapporte que l’opération policière de février a conduit à la fermeture de 14 locaux de vente sous pression en Espagne, deux au Royaume-Uni et un en Serbie. Jusqu’à maintenant, les détectives ont dénombré plus de 850 victimes au Royaume-Uni. Certaines ont perdu jusqu’à un demi-million de livres. Au cours des descentes, les policiers ont saisi des voitures, dont une Aston Martin et une Ferrari, plus d'un demi-million de livres en espèces et des montres de luxe. Pour faire les appels et convaincre les victimes, le réseau organisé de criminels recrutait de jeunes hommes, souvent des étudiants, contre la promesse, souvent tenue, d’importantes commissions.

Dans Le Loup de Wall Street, on voit Leonardo DiCaprio, alias Jordan Belfort, assis à un bureau dans un centre commercial sordide de Long Island, New York, qui montre à ses acolytes comment ferrer le poisson. « Bonjour, je suis Jordan Belfort d’Investisseurs associés à New York. Je vous appelle parce que je viens de recevoir une formidable possibilité d’investissement. Notre société ne recommande pas plus de cinq titres par année, et ce titre est l’un d’eux! Aerotyne International est une entreprise de haute technologie du Midwest, qui attend d’un moment à l’autre l’approbation de son brevet pour une nouvelle génération d’équipement radar. » En fait, note le Guardian, Aerotyne était un garage délabré situé à Dubuque, Iowa. M. Belfort a embobiné l’investisseur avec des « études » qui indiquaient que l’action évaluée à 0,06 $ US pouvait grimper à un dollar et même plus. « Votre bénéfice sur un investissement d’à peine 3 000 $ pourrait dépasser 50 000 $. Oui, vous pourriez rembourser votre hypothèque. » L’investisseur est tombé dans le panneau, se délestant de 4 000 $. Le FBI finira par arrêter M. Belfort, qui sera accusé en 1998 de fraudes en valeurs mobilières et de blanchiment d’argent. Il passera 22 mois en prison et devra rembourser 110,4 M$ US.

Les nouveaux émules de Jordan Belfort ne se limitent pas à la prospection téléphonique. Ils se servent de listes de victimes potentielles et créent des sites Web d’aspect licite. Quelle que soit la forme des stratagèmes de fraude, ils reviennent tous à la même chose : exploiter le besoin et le désir de la victime de réaliser rapidement un bénéfice important, et exercer une pression sur celle-ci jusqu’à ce qu’elle cède.


À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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