L’intimidation au travail

Comment faire échec aux actes d’hostilité au bureau

Lorsqu’on lui a remis une épinglette pour ses 25 ans de service, après avoir été applaudie par ses collègues, une caissière a eu une crise d’angoisse telle qu’elle pouvait à peine respirer. Elle a appelé les ambulanciers et, à l’hôpital, elle s’est épanchée. Elle aimait son emploi et en avait besoin. Mais depuis 12 ans, à l’insu de tous, son supérieur la ridiculisait et la surchargeait de corvées souvent inutiles. « Vous êtes victime d’intimidation! » a dit une infirmière.

De nombreux Canadiens seraient la cible d’intimidation au travail. Selon des recherches, 40 % auraient vécu au moins un acte d’hostilité par semaine durant les six derniers mois. L’intimidation cause fréquemment des troubles mentaux et physiques. (La caissière a pris six mois de congé pour trouble de stress post-traumatique et elle est en train de monter un dossier afin de démasquer son supérieur.)

D'après les chercheurs, l’intimidation est au stade où en était la reconnaissance du harcèlement sexuel au travail il y a quelques dizaines d’années. Mais elle est plus difficile à prouver, soutient Jacqueline Power, professeure agrégée à la Odette School of Business de l’Université de Windsor. « Si un homme touche la poitrine d’une collègue, c’est du harcèlement sexuel; mais une remarque blessante, c’est plus difficile à évaluer. » Toutefois, il y a de plus en plus d’espoir pour les victimes grâce aux dénonciations et aux dispositions législatives qui se multiplient. Valerie Cade de Calgary, conférencière et auteure de l’ouvrage Bully Free at Work, définit l’intimidation comme étant un comportement « méprisant, délibéré et répété à l’endroit d’une personne ou d’un groupe en particulier, et dont l’intimidateur tire profit ».

Certains intimidateurs crient après leurs victimes et les tourmentent ouvertement, mais l’intimidation est habituellement plus sournoise. « L’intimidation par l’exclusion est courante, comme dans la cour de récréation », explique Lynn Brown, directrice principale chez Brown Consulting Group, un cabinet-conseil en ressources humaines de Toronto. On n'invite pas la personne à une réunion, on la tient à l’écart de l’équipe, ou on entrave son travail (au Royaume-Uni, une poursuite a révélé qu’un intimidateur cachait le courrier de sa victime). Mme Cade conseille d’être à l’affût de la manipulation et du mensonge à répétition : potins, calomnies, allégations de prétendues erreurs... « C'est une question de contrôle et de pouvoir », affirme Lynn Brown. Les intimidateurs renforcent leur réputation et tendent à humilier leurs cibles.

LES INTIMIDATEURS

Gary Namie dirige le Workplace Bullying Institute, un organisme américain de recherche qui défend les intérêts des personnes victimes d’intimidation. D’après lui, les intimidateurs sont des sociopathes égocentriques qui exploitent les autres et prennent plaisir à leur nuire. Les recherches de Jacqueline Power vont dans le même sens : « Ce sont des psychopathes, et il est presque impossible de les amener à changer », dit-elle. L’employé ciblé, lui, est généralement consciencieux, intègre, aimable et discret. « Travailleur assidu, il préfère exécuter ses tâches seul dans son coin », poursuit M. Namie.

LES RÉPERCUSSIONS

Selon M. Namie, 80 % des victimes donnent leur démission. Elles se disent souvent que tout est de leur faute, et leur travail s’en ressent. Le stress qu’elles éprouvent peut avoir des conséquences désastreuses : conflits à la maison, alcoolisme, toxicomanie, dépression, et même diabète ou troubles cardiaques. Certains intimidateurs sont congédiés ou poursuivis en justice, mais la plupart sévissent en toute impunité. « Leur conduite est même récompensée », précise M. Namie. Ces manipulateurs s’attribuent le mérite du travail des autres et se font passer pour des héros qui dévoilent les fautes de leurs collègues ou de leurs cibles.

CE QUE VOUS POUVEZ FAIRE EN TANT QUE DIRECTEUR

- Soyez à l’affût des indices d’intimidation (voir les indices de la présence d’un intimidateur ci-dessous).
- Si l'on vous signale un problème, « ne dites pas “arrangez-vous entre vous”. Si la victime vous en parle, c’est qu’elle a tenté sans succès de régler les choses », affirme Gary Namie.
- Écoutez les deux points de vue. « Souvent, l’intimidateur cache bien son jeu », souligne Valerie Cade.
- Renseignez-vous. « Les intimidateurs sont des gens compliqués. Étudiez la question ou parlez-en à un spécialiste », ajoute Mme Cade.
- Consultez la politique de l’entreprise sur les comportements au travail pour voir s’il y a matière à congédiement. Pour M. Namie, le renvoi est parfois la meilleure solution, car l'intimidateur continuera à sévir. Un avertissement pourrait mener à des actes de vengeance. Si vous n’avez pas de politique contre l’intimidation, rédigez-en une.
- Collaborez avec les Ressources humaines, au moment d’une embauche, pour découvrir parmi les candidats les intimidateurs potentiels.

QUE FAIRE SI UN INTIMIDATEUR VOUS EMPOISONNE LA VIE

- Ne vous adressez pas au coupable. Les intimidateurs ont tendance à se mettre en colère quand on les affronte, explique Jacqueline Power. Le plus souvent, ils voudront se venger.
- Montez un dossier étoffé, conseille Valerie Cade. Gardez les courriels, enregistrez les conversations et tenez un journal des faits (date, lieu, etc.).
- Consultez la politique de l’entreprise sur les comportements au travail et préparez un dossier fondé sur des preuves incontestables avant de voir les Ressources humaines ou un supérieur. « Ne tombez pas dans l’émotivité. Pour explorer vos sentiments, voyez un thérapeute », ajoute Mme Cade.
- Trouvez un défenseur. Les victimes doivent tenir bon aussi longtemps qu’un intervenant influent les écoute et leur ouvre des portes.
- Déposez une plainte auprès de la commission des droits de la personne de votre province si l’intimidation est fondée notamment sur le sexe ou l’orientation sexuelle.
- Poursuivez le coupable au civil. En 2012, tourmentée par son supérieur, une directrice adjointe de Walmart à Windsor (Ont.) a obtenu un dédommagement de 1,4 million $. En Saskatchewan, au Manitoba, au Québec, en Colombie-Britannique et en Ontario, les lois du travail régissent l’intimidation.
- Essayez de mieux composer avec l’intimidation. « Le coupable ne changera pas », dit Mme Cade. Se familiariser avec les tactiques d’intimidation peut les désamorcer : des victimes ont ainsi pu garder leur emploi, car l’intimidateur s’est désintéressé d’elles.

INDICES DE LA PRÉSENCE D’UN INTIMIDATEUR

Troubles émotionnels : « prêtez attention à l’employé compétent qui commet soudain trop d’erreurs et qui n’a plus confiance en lui », explique Gary Namie, directeur du Workplace Bullying Institute aux États-Unis. Stressées et dévalorisées, les victimes d’intimidation commettent plus d’erreurs qu’à la normale.

Absentéisme : les absences à répétition, surtout le lundi, peuvent être un signe qu’il y a intimidation et, le cas échéant, pourraient se transformer en congé d’invalidité.

Changements sociaux : si les rumeurs se multiplient, si les gens se taisent pendant les réunions et si de nouvelles alliances se forgent, c’est peut-être que tout le bureau se ressent de la présence d’un intimidateur.

Explosion soudaine : si un gros conflit éclate brusquement entre deux personnes, c’est peut-être que l’intimidation existait depuis longtemps. Dans une telle situation, déterminer qui est l’intimidateur et qui est la victime peut parfois être difficile.

À propos de l’auteur

Diane Peters


Diane Peters est rédactrice indépendante à Toronto.

comments powered by Disqus

Faits saillants

Participez à ce rendez-vous annuel (en anglais) des dirigeants financiers d’OSBL pour obtenir des conseils sur la gestion de votre organisation et tirer parti des connaissances d’experts.

Pour ne rien manquer des principales mesures du #budget2017, suivez CPA Canada sur les médias sociaux et regardez notre vidéo en direct.