Les entrepreneurs et le stress

Être son propre patron, quoi de mieux! Mais quand les choses se gâtent, comment composer avec le stress?

Pendant longtemps, Karim H. Ismail a transformé tout ce qu’il touchait en or. À 30 ans, il était vice-président du service des installations au Sunnybrook Hospital de Toronto, et gérait un budget de 175 M$. Dans les années 1990, il a décidé d’implanter dans son entreprise familiale une division de conception Web, dont le succès a été assuré par l’engouement pour les sociétés point-com à cette période-là. Cette réussite l’a amené à travailler encore plus dur.

« J’étais un accro du travail, et fier de l’être, dit M. Ismail. Je travaillais de 80 à 100 heures par semaine, entièrement centré sur la croissance de mon entreprise. J’en oubliais ma santé, mes relations, ma vie spirituelle. » Lors de l’éclatement de la bulle technologique, en 2001, il avait 42 ans. Un de ses enfants était alors inscrit dans une coûteuse université américaine, et son entreprise était au bord de la faillite parce que ses clients sombraient. « Je n’avais jamais connu l’échec. J’étais déprimé. Des maux de dos accentués par le stress m’obligeaient à prendre des antidouleurs d’ordonnance. J’étais distant avec les gens. J’en étais même arrivé à me dire que si je ne trouvais pas de solution, il ne me restait qu’à mettre fin à mes jours. »

M. Ismail avait souffert de stress professionnel auparavant, mais jamais à un tel degré. « Une entreprise, c’est comme un enfant : ça prend toute la place. On ne pense qu’à soutenir son développement. Au Sunnybrook Hospital, les enjeux étaient élevés, mais ni mon chèque de paie ni ma capacité de nourrir ma famille n’étaient menacés. Au pire, j’aurais pu perdre mon emploi et devoir en chercher un autre. Le stress d’un chef d’entreprise est d’un tout autre ordre, car sans réussite, il n’y a pas de revenu. »

Heureusement, M. Ismail a pu refaire surface, mais il n’est pas rare que des entrepreneurs en viennent à se suicider. C’est le cas de L’Wren Scott, créatrice de mode, et Jody Sherman, fondateur d’Ecomom, qui ont succombé à l’angoisse et au désespoir qui frappent tant d’entrepreneurs. Nous admirons facilement la réussite ou la croissance rapide d’une entreprise, mais nous pensons peu aux pressions et au stress que subit le chef d’une entreprise lorsque l’existence de celle-ci est en jeu.

Lors d’un récent sondage mené auprès de propriétaires de petites entreprises canadiennes par American Express, 48 % des répondants ont déclaré que leur stress s’était répercuté sur d’autres aspects de leur vie au cours de l’année précédente. Même si la majorité reconnaissent l’importance de l’équilibre travail-vie personnelle, 58 % sont incapables de prendre congé sans éprouver de la culpabilité, et 63 % consultent leur téléphone au moins une ou deux fois par jour durant les vacances.

Grave erreur, dit David Posen, médecin devenu conseiller en gestion du stress, auteur et conférencier international, qui vit à Oakville, en Ontario. « Beaucoup d’entrepreneurs disent ne pas pouvoir prendre congé. Or, l’organisme a besoin régulièrement de périodes prolongées de repos pour se détendre et récupérer du stress lié à la gestion d’une entreprise. En fait, le repos stimule la productivité, la créativité et l’innovation. »

Arlene Dickinson, de l’émission Dragons’ Den présentée à CBC, est chef de la direction de Venture Communications et auteure de All In, un guide sur les exigences et les avantages de l’entrepreneuriat. Elle sait à quel point il est difficile de décrocher. « Gérer une entreprise, avec les nombreux défis que cela comporte, tout en préservant sa vie personnelle est une tâche colossale qui requiert toute votre énergie. Et cela a une incidence sur la famille et les amis. Votre entourage vous perçoit comme un obsédé. Les gens ne réalisent pas que l’entrepreneur est simplement fidèle à lui-même, et qu’il fait ce qu’il juge important de faire. Être un entrepreneur, c’est une vocation. On ne demande pas à un artiste de poser ses pinceaux à 17 heures. Pourquoi demande-t-on à un entrepreneur de fermer boutique? »

Mme Dickinson comprend aussi l’importance de s’arrêter. Il y a environ deux ans, constamment invitée à prononcer des conférences ou à participer à des émissions, elle s’est sentie vidée. « J’ai pris du recul pendant un an pour refaire mes forces. Les gens ne l’ont pas remarqué, mais j’ai refusé les trois quarts des offres qu’on m’a faites. J’ai passé beaucoup de temps à la maison, à réfléchir aux causes de mon stress et à réévaluer mes priorités. Je suis tellement heureuse d’avoir pu m’arrêter et d’avoir repris le dessus, car j’aurais pu être prise dans une spirale descendante et devenir vraiment malheureuse. »

Elle a retrouvé son énergie et est revenue de cette pause en sachant clairement ce qu’elle voulait faire. Depuis, elle se ménage du temps pour elle-même afin de pouvoir travailler en pleine possession de ses moyens. C’est aussi à l’issue de cette période de réflexion qu’elle a lancé YouInc.com, un site pour pallier le manque d’information sur la réalité des entrepreneurs et pour permettre à ces derniers d’apprendre les uns des autres.

Diane Lee Sousa, CMA, associée fondatrice de la firme Prophet Business Group Ltd., de Winnipeg, trouve beaucoup plus facile de gérer son stress avec le soutien de ses pairs. « Il y a neuf ans, je me suis jointe au réseau Entrepreneurs’ Organization qui est devenu pour moi une précieuse ressource en matière de gestion du stress. » Possédant des sections locales au Canada et aux États-Unis, l’organisme offre des activités de formation tout au long de l’année. Chaque mois, dans le cadre de petits forums confidentiels, des entrepreneurs s’aident les uns les autres à résoudre des difficultés personnelles, professionnelles ou familiales. « L’efficacité de ces forums tient à la mise en commun de l’expérience, chacun expliquant comment il a réglé certains problèmes. Je suis également membre d’un groupe formidable de CMA. »

Les entrepreneurs, qu’ils travaillent à la maison ou qu’ils dirigent une grande entité, ont tous besoin de ce genre de soutien car ils vivent le même stress et ont les mêmes traits de caractère. Le cas d’Arlene Dickinson est très représentatif : « J’ai toujours été une personne intense. Je me suis toujours investie totalement dans tout ce que je faisais. Même quand je décidais de faire la cuisine, je me donnais à fond. J’étais comme cela avant d’être entrepreneure, et je le suis toujours. Je remets constamment en question le statu quo, et je trouve étrange que des perspectives évidentes pour moi ne le soient pas pour les autres. C’est ma nature. »

Ce besoin de s’investir totalement dans ce qu’ils font est la raison pour laquelle les entrepreneurs doivent apprendre à déléguer. Pour Mme Lee Sousa, le fait de s’entourer d’une équipe compétente a facilité les choses. « Je pensais que ma présence était indispensable. Puis, j’ai réalisé qu’une équipe efficace pouvait se passer de moi. Par ailleurs, mon équipe a besoin de savoir que je lui fais confiance. »

Mme Dickinson soutient que le fait d’avoir appris très tôt à rebondir l’aide à gérer le stress et la pression. « Je connais une foule d’entrepreneurs qui ont fait faillite plusieurs fois avant de connaître une réussite phénoménale, parce qu’ils ont su tirer les leçons de leurs échecs. »

M. Ismail a transformé son échec en une occasion de repositionner son entreprise de conception Web, qu’il a redynamisée avant de la vendre, en 2009, à son plus important concurrent américain. La même année, il a lancé une nouvelle entreprise, BlueprintPal Inc., qui aide les entreprises et les particuliers à atteindre leurs objectifs. M. Ismail est l’auteur du livre Keep Any Promise: A Blueprint for Designing Your Future, et il a contribué à la prestation de webinaires de CPA Canada. « À ce stade de ma carrière, je veux aider les autres à exploiter leur plein potentiel et à éviter les obstacles qui m’ont freiné. »

En fait, c’est en se sauvant lui-même qu’il a pu sauver son entreprise et trouver une formule pour aider les autres. Cette formule est simple : savoir ce qu’on veut réaliser, créer un plan pour y parvenir et s’entourer de personnes compétentes. Il faut également prévoir un mécanisme de réévaluation de la démarche entreprise. « Pour être un leader, il faut faire preuve de leadership dans sa propre vie, en prenant soin de soi-même, dit M. Ismail. Pour remettre mon entreprise sur pied, il fallait d’abord que je retrouve la santé. Cela signifiait dormir suffisamment, m’entraîner, bien manger, boire beaucoup d’eau, et me réserver chaque jour ne serait-ce que dix minutes pour réfléchir. Je profite de certaines pauses pour bouger, par exemple pour faire de la marche rapide. On peut faire une foule de choses au cours de la journée pour réduire son stress. »

Il faut aussi s’éloigner du bureau pour décompresser, dit-il. « Mes meilleures idées ne me viennent pas au bureau, qui est un lieu de production et d’action. Les idées stratégiques, susceptibles de donner un élan à l’entreprise, me viennent lors de mes promenades, ou lorsque je suis à la plage, ou même en avion. »

Un entrepreneur doit se voir comme un marathonien, pas comme un sprinteur, et se donner le temps de bâtir son entreprise, ajoute M. Ismail. « Les réussites instantanées sont rares. L’entrepreneur marathonien donne la priorité à sa santé et à ses relations avec les gens. »

Il s’est écoulé 12 ans depuis que M. Ismail s’est effondré. Maintenant, il construit ses réussites progressivement, dans les conditions qui lui conviennent. Les semaines de travail de 100 heures et l’épuisement dû au stress, c’est du passé. « Je suis plus productif que jamais, et je pense plus clairement. Et comme je peux maintenant dire non à ce qui ne s’harmonise pas avec mes objectifs ou ceux de l’entreprise, je peux dire oui à des activités constructives. Ça peut paraître étrange, mais on accomplit plus de choses si on passe moins de temps au bureau, parce qu’on respecte ses autres besoins. J’ai payé cher pour apprendre cette leçon. »

COMMENT GÉRER LE STRESS

En 1985, David Posen cessait de pratiquer la médecine pour devenir conseiller en gestion du stress. Considéré aujourd’hui comme une autorité internationale en la matière, il donne des conférences et a publié Is Work Killing You? A Doctor’s Prescription for Treating Workplace Stress. Il explique dans cet ouvrage ce que les entrepreneurs doivent savoir pour gérer leur stress.

Le stress est la réponse non spécifique du corps à une menace ou à une difficulté : accélération de la fréquence cardiaque, tension des muscles, hausse de la tension artérielle, hausse du taux de sucre dans le sang. L’organisme tente ainsi de combattre ou de fuir la menace. Un certain niveau de stress est bon, car il stimule. Un entrepreneur qui ressent de la pression a la même poussée d’adrénaline qu’un coureur à l’approche du fil d’arrivée. Toutefois, un niveau de stress trop élevé est néfaste.

Les symptômes du stress sont nombreux : insomnie, épuisement, maux de tête ou de dos, difficulté à se concentrer, diminution de la mémoire à court terme, indécision, tension, impatience, colère, dépression. Le stress peut aussi se manifester par des troubles du comportement : boulimie, tabagisme, consommation immodérée d’alcool, cris, jurons, pleurs. Le tableau n’est pas joli. « Les manifestations varient selon les personnes, dit M. Posen. J’ai les mains qui tremblent, d’autres ont des crampes abdominales ou une sensation d’oppression. Sachez déceler le stress en vous, et vous pourrez commencer à vous attaquer au problème. »

Le stress non traité peut entraîner une hausse de la tension artérielle, du taux de cholestérol et du risque de maladie cardiaque ou d’AVC. Le stress chronique peut causer divers problèmes dont la résistance à l’insuline, qui peut entraîner le diabète de type 2 et l’obésité. Il peut affaiblir le système immunitaire et, ce faisant, le rendre vulnérable aux infections.

STRATÉGIES POUR LES ENTREPRENEURS

Trouvez votre rythme et gardez-le. Déterminez le mode de vie et le nombre d’heures de travail hebdomadaire qui vous conviennent. Soyez réaliste. Vous ne pouvez pas travailler 12 heures par jour, 7 jours par semaine. Si vous habituez vos clients à un tel rythme, ils s’attendront à ce que vous le mainteniez. Posez des limites.

Ménagez vos forces et prenez des pauses. Si vous portez plusieurs chapeaux et que vous vous consacrez entièrement à votre entreprise, vous aurez peut-être du mal à suivre ce conseil. Dans ce cas, allez-y progressivement. David Posen recommande trois types de pauses : des pauses courtes de 10 à 20 minutes pour prendre une collation santé, respirer, s’étirer ou réfléchir; des pauses hebdomadaires telles que le tennis, un club de lecture, le golf, une soirée au cinéma; puis des vacances, à raison d’au moins une semaine tous les trois ou quatre mois, si possible. M. Posen recommande aussi de prendre un jour de congé (exempt de tout travail) par semaine.

Prenez de saines habitudes. Tout entrepreneur vous le dira : il y a toujours trop à faire dans une journée. En général, c’est la santé qu’on néglige. Pour combattre le stress, il faut bien se nourrir (éviter les aliments gras et la caféine, qui élève le taux d’adrénaline et de cortisol, et bloque l’action relaxante naturelle du cerveau), dormir suffisamment, et faire 30 minutes d’exercice par jour, quatre ou cinq fois par semaine.

À propos de l’auteur

Mary Teresa Bitti


Mary Teresa Bitti est rédactrice indépendante à Oakville (Ontario).

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