Bosses, vrilles et agrément

Alex Bilodeau a remporté tous les honneurs possibles en ski de bosses. Il a maintenant un nouvel objectif : le titre de CPA.

À 12 ans, Alexandre Bilodeau accompagnait parfois son père, comptable fiscaliste, chez les clients. Alexandre était déjà un skieur acrobatique prometteur, mais il était encore loin du double médaillé d’or olympique qu’il allait devenir. Un jour, comme il se trouvait près du bureau d'Alain Lemaire, alors président de Cascades, fabricant de produits d’emballage et de papier tissu à Kingsey Falls (Québec), M. Lemaire lui a lancé : « C’est toi le fils de notre conseiller, et tu fais du ski? ».

Alexandre Bilodeau n’était pas seulement rapide sur ses skis, il avait aussi un sens des affaires déjà bien aiguisé. Il savait que Cascades commanditait de jeunes skieurs québécois. « Oui, c’est moi, a-t-il répondu. Je sais que je ne suis pas très avancé dans ma carrière, mais seriez-vous prêt à me commanditer? » « Ça dépend de ce que tu demandes », a répliqué Alain Lemaire avec un sourire. « Je m’étais renseigné au sujet du jeune athlète », explique l’ancien président, aujourd’hui à la tête du conseil d’administration de Cascades. « Ça ne vous coûtera rien, a dit Alexandre. Je mettrai gratuitement votre logo sur mon casque. Mais quand je commencerai à me démarquer, ne m’oubliez pas. » C’était la première commandite d’Alexandre Bilodeau, et il l’a toujours, 14 ans plus tard.

PODIUMS EN RAFALE

Six ans plus tard, le jeune homme montait sur le podium, son premier en Coupe du monde sur un total de 48. Il a remporté 19 médailles d’or en Coupe du monde ainsi que le titre de champion du monde de bosses en parallèle en 2009, 2011 et 2013. Et, bien sûr, il a gagné la médaille d’or aux Olympiques de Vancouver et de Sotchi. Il est également le premier athlète à avoir remporté une médaille d’or olympique en sol canadien.

Âgé de 26 ans, Alexandre Bilodeau poursuit des études en administration et en comptabilité à l’Université Concordia à Montréal. Il a quitté la scène sportive sans regret. « J’ai été au bout de mes limites de skieur, et maintenant, d’autres défis m’attendent », explique-t-il.

Le ski de bosses, un croisement du ski et du plongeon de haut vol, constitue l’un des sports les plus spectaculaires. Les skieurs franchissent une série de bosses – au moins trois à la seconde – et ils effectuent des sauts acrobatiques vertigineux avec saltos et vrilles.

Ils doivent se battre contre le chronomètre et faire des prouesses pour impressionner les juges, tout en évitant de se casser une jambe, une épaule ou le cou, souligne Michel Hamelin, l’entraîneur d’Alexandre Bilodeau.

Ce dernier n’a jamais subi de blessures graves, un rare exploit dans ce sport. Il a eu des entorses à la cheville ou des douleurs à l’épaule, mais jamais une blessure l'empêchant de skier ou nécessitant une opération chirurgicale.

« Ce qu’on voit à la télévision ne reflète pas du tout à quel point la réalité est impressionnante », affirme son père, Serge Bilodeau, FCPA et associé principal chez KPMG à Montréal. « Sur place, tous les spectateurs disent que cela semble impossible, presque surhumain d’aller si vite, d’être si agile et de sauter si haut ».

Alexandre possède une capacité inouïe de concentration et d’adaptation, car la piste change constamment, soutient Olivier Paul Saint-Germain, ami d’Alexandre et directeur adjoint du marketing de marque chez Molson Coors à Montréal. « Ce n’est pas une piste de Formule 1, dit-il. Elle n’est jamais pareille à celle qui a été testée la veille. Elle change sans cesse au cours de la compétition. Mais Alexandre est un métronome, une machine. S’il ne s’est jamais blessé, c’est grâce à sa forme physique exceptionnelle. Il s’entraîne continuellement et met toutes les chances de son côté. »

Alexandre Bilodeau, médaillé d'or, et Mikaël Kingsbury, qui a décroché la médaille d'argent, sur le podium, à Sotchi

LE SKI REDÉFINI

Non seulement Alexandre Bilodeau excelle dans son sport, mais il l’a littéralement redéfini.

Avant lui, le champion Jean-Luc Brassard avait déjà transformé la discipline par sa technique, sa vitesse, sa fluidité et son économie de mouvements, observe Michel Hamelin. Il détenait le record de descente bien avant qu’Alexandre monte sur le podium pour la première fois. Il pouvait franchir 10,5 mètres par seconde. Aujourd’hui, en comparaison, Alexandre dévale ces pentes à une vitesse de 11,5 mètres à la seconde. Il est plus rapide, et ses sauts sont aussi plus hauts, plus précis et plus spectaculaires. Il est tellement solide; il semble glisser sur les bosses.

Le jeune homme a travaillé dur pour en arriver là. « C’est un bulldozer, affirme Michel Hamelin. Il cherche constamment à repousser ses limites, et c’est la raison pour laquelle il n’arrête pas de progresser. Il voudrait toujours avoir atteint le niveau suivant... hier! Il est impatient et acharné. Parfois, je dois même l’obliger à ralentir la cadence. »

L’univers du sport a infligé quelques dures leçons à Alexandre, notamment aux Olympiques de Turin. Six mois avant les Jeux, presque personne ne le connaissait et personne ne misait sur lui. Mais une série de victoires en compétitions internationales l’ont propulsé au second rang des favoris pour la médaille d’or. « J’ai fait une descente en sprint parfaite, mais une seule erreur d’atterrissage, au dernier saut, m’a coûté trois points. » Il a terminé en 11e position,, une performance honorable, mais loin de la médaille à laquelle il aspirait.

En compagnie de son frère Frédéric, Alexandre Bilodeau a célébré sa victoire aux Jeux olympiques de 2014 à Sotchi

UN ATTERRISSAGE RATÉ

« Il avait une chance réelle de monter sur le podium, soutient son entraîneur, mais il est allé trop loin, ce qui lui a fait commettre une erreur fatale. » Cet atterrissage raté a provoqué une remise en question chez Alexandre. « C’est ça, les Olympiques? Je dois attendre quatre ans pour tenter ma chance de nouveau et si je rate mon coup, c’est fini? Est-ce que je serai malchanceux toute ma carrière? Car on peut être champion du monde 75 fois, mais si on échoue aux Olympiques, c’est fini. C’est ça, la leçon. »

Qu’a-t-il appris? À grincer des dents et à nourrir de l’amertume? Pas du tout! Il a appris deux choses inestimables : la sérénité et la détermination. « Je me suis juré d’aller au bout de moi-même et de ne rien regretter. Et le seul moyen d’éviter les regrets, c’est de faire ce que l’on doit faire. Il ne faut pas rater un entraînement sans raison ni trouver d’excuses pour ses erreurs. C’est l’attitude que je garde dans tout ce que je fais. » Des leçons apprises à la dure, mais fort précieuses.

« Si les gens avaient l'attitude d'Alexandre face à la vie, ils feraient tellement plus de choses », estime Marie-Annick L’Allier, propriétaire de l’agence de marketing sportif chargée de la publicité pour Alexandre Bilodeau. « Après les élections québécoises, un ministre défait a déclaré qu’il lui faudrait des semaines pour s’en remettre. Vous n’entendrez jamais un athlète parler ainsi. Avant les finales à Sotchi, Alex se trouvait en 6e position. S’il avait pensé comme ça, il aurait certainement perdu. Il devait se reprendre sur-le-champ. »

La dernière performance d’Alexandre à Sotchi prouve qu’il avait bien assimilé les leçons du passé. « J’ai donné la performance de ma vie au moment où ça comptait », dit-il.

Cela est d’autant plus impressionnant que les conditions jouaient contre les athlètes. Le temps doux amollissait la neige. « J’ai terminé ma descente avec un sentiment extraordinaire d’accomplissement. Je n’ai ressenti aucun obstacle mental. J’étais complètement dans le moment présent, presque en transe. Et quand j’ai franchi la ligne d’arrivée, je me suis dit : " Wow! Que s’est-il passé? " J’avais rêvé à ce moment pendant quatre ans et, en 20 secondes, tout était terminé ». Mais il n'avait aucun regret.

UN HÉROS PAS COMME LES AUTRES

Frédéric, le frère d’Alexandre, a la même attitude que ce dernier. « C’est mon héros », clame le champion olympique. Frédéric, 33 ans, souffre de paralysie cérébrale et a dû arrêter de skier il y a cinq ans. Ce n’est pas le héros habituel. « Frédéric a des rêves, souvent inaccessibles, mais il tire le meilleur parti des choses sans se plaindre. C’est un modèle. Je crois que cette volonté de toujours faire du mieux que je peux me vient de lui. »

Frédéric a assisté à toutes les compétitions d’Alexandre au Canada et à Sotchi. « Il vit ses rêves à travers Alex, explique le père. Si vous aviez vu ses yeux à Sotchi : on aurait dit que c’était lui qui remportait la médaille. »

Les deux frères sont très proches l’un de l’autre, et Alex se dit que si son frère ne s’impose aucune limite, il ne devrait pas s’en imposer non plus.

Le champion est très attaché à sa famille et à ses amis. Béatrice, Frédéric, ses parents, son ami Olivier Paul Saint-Germain, sa fiancée, tous l’ont accompagné à Sotchi. Ce sens de la famille lui vient de ses parents.

« Le fait d’avoir un enfant handicapé nous a forcés à nous poser des questions, se rappelle le père d’Alexandre. Quand Alex était jeune, ma femme Sylvie a décidé que nous devions faire un sport en famille, et cette décision était incontestable. Elle a choisi le ski. Nous nous retrouvions à la table le soir, et la bonne humeur régnait. Puis Alex et Béa ont décidé de faire du ski de compétition, et ça nous a rapprochés encore plus parce que nous les suivions partout au Québec, au Canada de même qu'à l’étranger. »

UN TRIOMPHE MODESTE

Grâce à ses performances, Alexandre Bilodeau a obtenu de nombreux commanditaires : Cascades, HBC, Audi, Nike et Sanofi, entre autres.

Après les Olympiques, la plupart des médaillés d’or font une tournée qui dure habituellement un an, savourant leur victoire et récoltant les fruits des commandites. Pas Alexandre. Tout de suite après Sotchi, il a annoncé qu’il accrochait ses skis pour étudier la comptabilité à Concordia. « Le ski n’est plus ma priorité. De nouveaux horizons s’ouvrent devant moi », dit-il. Et quel cabinet ne voudrait pas d’un aspirant comptable comme lui? Les plus grands cabinets le courtisent déjà, affirme son père. « Quand il aura terminé ses études, il sera plus âgé que moi lorsque j’ai terminé les miennes, mais il commencera sa carrière avec plus d’expérience et avec un réseau incroyable. Son carnet d’adresses est impressionnant. »

A-t-il déjà choisi une orientation précise? « Je veux d'abord faire mes preuves », répond le champion olympique. J’essaie de ne fermer aucune porte. La comptabilité est un domaine tellement vaste. »

Peu importe la voie qu’Alexandre Bilodeau choisira, ceux qui l’entourent n’ont aucun doute sur son avenir professionnel. « Il fera en comptabilité ce qu’il a fait en ski, prédit Michel Hamelin. Il sera au sommet d’ici dix ans. »

À propos de l’auteur

Yan Barcelo


Yan Barcelo est journaliste dans la région de Montréal.

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