Risque et information financière

Le jugement des utilisateurs d’états financiers à l’égard du risque va au-delà de la définition courante donnée par l’approche économique.

La notion de risque est omniprésente dans l’information financière. Par exemple, les investisseurs doivent évaluer le montant, l’échéancier et le degré d’incertitude des flux de trésorerie futurs. Les entreprises doivent déterminer leur exposition aux risques de marché et en faire mention dans le rapport de gestion inclus dans leur rapport annuel.

Le risque est aussi un élément central de l’évaluation des entreprises. Selon le modèle d’évaluation des actifs financiers, une entreprise est plus à risque si le rendement de ses actions varie plus que les facteurs de marché sous-jacents. Autrement dit, la covariance des rendements de l’entreprise et des facteurs de marché est vue comme une mesure du risque, qui influe sur le prix des actifs.

Les normalisateurs exigent la communication d’informations donnant une idée du risque rattaché aux flux de trésorerie futurs. Aux États-Unis, la Securities and Exchange Commission exige la communication d’informations qualitatives et quantitatives concernant les risques de perte découlant de variations défavorables des taux d’intérêt, des cours du change, du prix des marchandises et du cours des actions. Cette exigence est l’une des seules qui impose aux entreprises de communiquer des informations prospectives sur le risque.

Les utilisateurs de rapports financiers se renseignent aussi sur les risques encourus par l’entreprise à la lumière de ses pratiques d’information financière et des autres renseignements disséminés dans ses rapports financiers. Ainsi, toutes choses étant égales par ailleurs, les entreprises qui utilisent des dérivés à des fins de couverture présentent moins de risques que celles qui s’en servent à des fins spéculatives (Guay, 1999). De même, les entreprises d’assurance IARD qui font des révisions discrétionnaires de leur réserve pour sinistres restant à payer sont jugées davantage à risque (Petroni, Ryan and Wahlen, 2000).

Une bonne part de ce que nous avons appris sur le risque en comptabilité et en affaires nous vient de l’économie. Pour les économistes, le risque est une évaluation de la gravité et de la probabilité des résultats possibles, habituellement résumée par la notion de variance en statistique; plus la variation potentielle des résultats est grande, plus le risque est élevé. Le potentiel positif et le potentiel négatif sont partie intégrante de cette conception du risque. Si cette mesure du risque peut être obtenue à partir de données historiques objectives, elle peut aussi l’être par une évaluation subjective de la probabilité et de l’ampleur de différents résultats possibles. Dans les deux cas, le risque demeure associé aux potentiels positif et négatif.

Même si on pose souvent l’hypothèse que le risque est associé aux variations des résultats, un courant de pensée influent en recherche dans les domaines de la santé et des technologies envisage le risque différemment. Au lieu de se fonder sur les notions de probabilité et de résultats, Fischhoff, Slovic et Lichtenstein (1982) démontrent que, chez l’individu, la notion de risque s’articule autour de deux éléments : la crainte et l’inconnu. La crainte est associée au degré auquel les conséquences négatives de la matérialisation du risque peuvent être désastreuses, préoccupantes, volontaires et contrôlables; l’inconnu est associé à la mesure dans laquelle le risque est compris, connu et nouveau. Même si certains aspects de ces deux éléments recoupent les variables économiques traditionnelles (par exemple, des résultats catastrophiques), ils s’en écartent clairement à bien des égards. Fait plus intéressant, les recherches de Slovic ont montré que les individus n’associent pas la variation au risque, qui est plutôt considéré essentiellement comme un potentiel négatif.

Même si le risque est un élément central en comptabilité et en affaires, rares sont les études sur la conception qu’en ont les utilisateurs de rapports financiers. L’une d’elles a été menée par Koonce, McAnally et Mercer en 2005 et indique que les utilisateurs n’envisagent pas le risque du point de vue de la variation. Les auteures montrent que ceux-ci considèrent plutôt les risques associés à divers instruments financiers sous l’angle du potentiel négatif. De plus, ces auteures proposent et testent un modèle combinant les variables traditionnelles de l’économie (probabilités et résultats) et des variables comportementales tirées d’une recherche en psychologie de Slovic (1987), telles que la mesure dans laquelle un instrument financier est nouveau, source d’inquiétude et contrôlable. Elles concluent que la combinaison des variables économiques et des celles de Slovic (crainte et inconnu) explique mieux que chaque ensemble de variables pris séparément la conception du risque qu’ont les utilisateurs. Ainsi, les auteures constatent qu’une position vendeur sur une option de vente est jugée plus risquée qu’une position acheteur sur un contrat à livrer sur marchandises non seulement en raison des différences quant à la probabilité et à l’ampleur des pertes, mais aussi parce que la première semble plus préoccupante, moins contrôlable et moins bien comprise que la seconde.

Ces résultats sont intrigants, car ils laissent croire que les utilisateurs fondent leurs jugements en matière de risque sur des facteurs qui vont au-delà de ceux dont tiennent compte les économistes et qui diffèrent de ce qui s’enseigne en sciences de la gestion. Certes, on doit se demander si ces conceptions différentes du risque importent. Koonce, McAnally et Mercer ont également examiné cette question dans leur étude de 2005. Elles ont conçu à cette fin une expérience dans laquelle les participants évaluaient des informations sur la sensibilité au risque, comme celles contenues dans les rapports de gestion. Elles ont fourni aux participants — des candidats au MBA possédant cinq ans d’expérience professionnelle en affaires, en génie ou en arts — plusieurs informations quantitatives sur des pertes potentielles associées à une variation négative de 10 % des taux de marché. Les participants ont évalué six instruments financiers courants visés par ce type d’informations, qui allaient d’une position acheteur sur un contrat à terme à une position vendeur sur une option d’achat d’actions. Ils ont fourni leur évaluation subjective des risques, mais aussi une évaluation détaillée selon l’approche économique et celle de Slovic.

Les résultats montrent que les conceptions du risque qu’ont les utilisateurs d’états financiers sont plus larges que la perspective des économistes et qu’elles ont des conséquences. Les auteures signalent que les utilisateurs ne tiennent pas compte que des pertes potentielles lorsque les informations sur le risque sont axées sur celles-ci, mais également d’autres facteurs qui influencent systématiquement leur interprétation des informations obligatoires fournies sur le risque. Comme prévu, plus la perte potentielle est élevée (selon les informations fournies), plus le risque perçu est grand. Mais le plus intéressant, c’est que plus la perte potentielle est élevée, plus grande est la crainte perçue, ce qui entraîne une évaluation à la hausse du risque afférent aux instruments financiers; celle-ci est donc plus élevée que ce que laissent supposer les informations fournies sur les pertes potentielles.

Ces conclusions sont particulièrement pertinentes pour les autorités de réglementation et les normalisateurs. Pourquoi? Parce qu’elles semblent indiquer que les informations fournies en disent peut-être plus que ce que croient les autorités et les entreprises. Il se pourrait que les concepteurs des obligations d’information sur le risque ne réalisent pas que les utilisateurs de ces informations envisagent le risque d’une façon autre (ou plus complexe) que prévu. Ces différences peuvent avoir des conséquences imprévues sur la communication du risque dans l’information financière.

D’emblée, on peut s’étonner que les autorités de réglementation et les normalisateurs voient le risque différemment des utilisateurs de rapports financiers. Après tout, les autorités de réglementation n’ont-elles pas pour objectifs de protéger les investisseurs et de favoriser la stabilité du marché des capitaux en veillant à l’application des lois? Et les normalisateurs n’ont-ils pas pour objectif de permettre aux investisseurs d’évaluer le montant, le calendrier et le degré d’incertitude des flux de trésorerie futurs? Si tel est le cas, les informations exigées permettent-elles aux investisseurs, aux créanciers et autres de porter des jugements adéquats?

La réponse pourrait bien être négative. Une étude de Koonce, Lipe et McAnally (2008) montre que ces informations fournies par les entreprises pour décrire leurs risques, axées uniquement sur les pertes, amènent les investisseurs à attribuer un même niveau de risque à des entreprises dont l’exposition au risque est très différente. Autrement dit, comme l’exposition potentielle au risque de marché n’est décrite que du point de vue négatif, les utilisateurs semblent en déduire que les avantages potentiels (non communiqués) sont relativement faibles. Étant donné que les informations exigées ne mentionnent pas les avantages potentiels associés à une variation des risques de marché sous-jacents, les utilisateurs en déduisent que ces avantages sont négligeables, ce qui n’était probablement pas l’intention des autorités. Koonce, Lipe et McAnally examinent aussi les répercussions que la communication des avantages potentiels pourrait avoir sur les jugements que les utilisateurs portent sur le risque. Ces jugements varient énormément selon l’ampleur de l’avantage potentiel et, fait important, ils permettent aux utilisateurs de faire la distinction entre des entreprises qui appliquent des stratégies de gestion des risques différentes.

La même étude fournit d’autres preuves des conséquences non souhaitées des informations sur le risque actuellement exigées. Ainsi, les étiquettes utilisées par les entreprises pour décrire leurs instruments financiers peuvent influencer considérablement l’évaluation que les utilisateurs des états financiers font des risques associés à des instruments économiquement équivalents. Ainsi, le simple ajout du mot « couverture » dans la description d’un instrument (par exemple, un emprunt à taux variable combiné à un swap fixe-variable) modifie énormément la perception du risque. L’étude révèle que les utilisateurs associent le mot « couverture » à une assurance, ou à une réduction de la plupart des risques, même en présence de risques supplémentaires.

Y a-t-il un élément particulier de la comptabilité et de la communication du risque qui entraîne ces conséquences non souhaitées? Non. Des chercheurs dans des domaines autres que la comptabilité savent depuis longtemps que les préparateurs d’informations sur le risque et les utilisateurs ont rarement la même conception du risque et qu’ils interprètent donc les informations différemment. Par exemple, l’information sur le réchauffement planétaire communiquée par des scientifiques du monde entier n’est pas toujours acceptée et interprétée comme ils le souhaiteraient.

Plusieurs raisons expliquent sans doute les problèmes que posent ces communications. Habituellement, ceux qui déterminent le contenu des informations sur le risque, tels les spécialistes de l’environnement, sont experts du domaine technique en cause. Leur formation les amène donc généralement à envisager le risque à travers le prisme de notions statistiques comme les probabilités et les résultats. En revanche, les utilisateurs de l’information sont moins versés dans les aspects techniques du risque et l’envisagent donc d’un point de vue plus personnel (par exemple, la peur de l’inconnu ou des résultats catastrophiques). De plus, les auteurs des informations sur le risque négligent souvent de penser à la réaction probable des lecteurs. Ils communiquent donc l’information en tenant pour acquis que les utilisateurs envisageront le risque de la même façon qu’eux, les experts. Autrement dit, ils oublient qu’il est peu probable que les destinataires apprécient ou même croient l’information qui leur est communiquée.

En résumé, malgré le peu d’études sur l’idée que les utilisateurs d’états financiers se font du risque, nous savons que leurs jugements à l’égard du risque vont au-delà de la définition courante donnée par l’approche économique. Il importe de comprendre ce fait, car il peut orienter le travail des autorités de réglementation et des normalisateurs qui se penchent sur la problématique de la communication du risque dans le cadre de l’information financière.

Rédacteur technique : Karim Jamal, Ph. D., FCA, président du département de la comptabilité, des opérations et des systèmes d'information de l’école de commerce de l’Université de l’Alberta.

RÉFÉRENCES

Fischhoff, B., P. Slovic, et S. Lichtenstein, « Lay foibles and expert fables in judgments about risk », The American Statistician, 1982, p. 240 à 255.

Guay, W, « The impact of derivatives on firm risk: An empirical examination of new derivatives’ users », Journal of Accounting and Economics, 1999, p. 319 à 351.

Koonce, L., M. Lipe, et M. McAnally, « Judging the risk of financial instruments: Problems and potential remedies », The Accounting Review, 2005, p. 871 à 895.

Koonce, L., M. McAnally, et M. Mercer, « How do investors judge the risk of financial and derivative instruments? », The Accounting Review, 2005, p. 221 à 241.

Petroni, K., S. Ryan, et J. Wahlen, « Discretionary and non-discretionary revisions of loss reserves by property-casualty insurers: Differential implications for future profitability, risk and market value », Review of Accounting Studies, 2000, p. 95 à 125.

À propos de l’auteur

Lisa Koonce


Lisa Koonce (CPA, Ph. D.) est professeure titulaire de la chaire de comptabilité Deloitte & Touche et membre du conseil d’université à l’Université du Texas (Austin).

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