L’audit peut-il être redéfini?

A-t-on besoin de normes d’audit allégées?

« Un audit est un audit », voilà la position bien arrêtée de la Fédération internationale des comptables (IFAC) et des Comptables professionnels agréés du Canada. Sur la scène internationale, ce principe fondamental est de plus en plus remis en question par des pays qui cherchent à réduire les coûts de certification associés aux audits obligatoires. Ils affirment que les normes d’audit volumineuses ne peuvent que faire augmenter les coûts pour les petites entités. Certains réclament des normes « allégées ».

Pourtant, il existe déjà deux référentiels d’audit : un pour les entités cotées et un pour les autres. Par exemple, dans le cas d’une entité cotée, chaque audit doit comprendre une revue de contrôle qualité de la mission et une déclaration de l’auditeur quant à son indépendance et à son respect des règles de déontologie. Les entités non cotées ne sont pas toujours soumises à ces obligations.

Ces obligations supplémentaires ont été instaurées parce que le risque est perçu comme étant plus grand pour les entités cotées et que, de l’avis général, le degré d’assurance découlant de l’audit devrait être le même pour les entités cotées et les entités non cotées.

L’audit et les attentes de l’utilisateur

Avant d’analyser quelques arguments en faveur d’un audit allégé, il y a lieu de se demander quelles seraient les conséquences d’un tel audit pour trois parties prenantes : l’administrateur, le créancier et la direction.

L’administrateur : pour le conseil d’administration, les états audités sont un élément important pour jauger la qualité de la gérance des actifs de l’entité, surtout dans le cas d’une microentité, où la plupart des tâches administratives sont réalisées par une équipe de direction très réduite, et même souvent par une seule personne. L’assurance que fournit le professionnel comptable indépendant quant à la fidélité de l’image donnée par les états financiers a une grande valeur.

Imaginons un instant un administrateur qui envisage de se joindre à un conseil d’administration. S’il le fait, sa réputation pourrait en souffrir advenant un problème financier. Ne sera-t-il pas plus enclin à accepter le poste s’il sait que l’auditeur réalise un audit complet? Il est probable que les entités en mesure d’offrir une opinion d’audit complète auront de meilleures chances d’attirer des administrateurs compétents et versés en finance, et que l’intérêt public s’en trouvera ainsi mieux servi.

Le créancier : prenons le cas d’un créancier ou d’un bailleur de fonds qui exige une assurance indépendante attestant que les états financiers présentent une image fidèle. Saura-t-il se satisfaire de l’assurance découlant d’un audit allégé? En Ontario, la vaste majorité des bailleurs de fonds des secteurs privé et public qui financent des petites entités ou des microentités sans but lucratif exigent l’assurance que procure un audit comme condition de financement; il est rare qu’ils se contentent d’une mission d'assurance limitée (examen). Le coût d’un audit complet y est clairement perçu comme un investissement, d’autant plus qu’il facilite l’accès au financement.

La direction : prenons maintenant l’exemple de l’équipe de direction d’une microentité. Un audit complet lui donnera l’occasion de faire examiner ses livres et documents comptables par un expert indépendant en information financière, d’obtenir de cet expert des suggestions pour améliorer le contrôle interne, et peut-être même de profiter des observations éclairées de ce dernier sur les activités de l’entreprise ou le secteur dans lequel elle évolue. La direction qui aurait recours à un audit allégé dans le but de réduire ses coûts serait-elle prête à sacrifier la valeur ajoutée d’un audit complet? Probablement pas! L’audit complet est un moyen efficace de réduire l’écart persistant entre les attentes des utilisateurs et les services fournis par l’auditeur.

Allégé à quel point?

Les partisans de l’audit allégé mentionnent les coûts exorbitants des audits que doivent assumer les petites entités. Ils estiment que la réduction des coûts passe par une diminution du temps d’audit, donc par une réduction des exigences applicables à l’audit.

Mais que restera-t-il de l’audit une fois qu’il aura été « allégé »?

Évaluation des risques : il s’agit habituellement du premier élément des normes qu’on offre de « sacrifier ». Par exemple, lors de l’audit d’une petite entité, pourquoi tenter d’évaluer où se trouvent les risques d'anomalies significatives lorsqu’on peut appliquer directement des procédures d'audit génériques?

Un tel sacrifice n’est pas recommandé, car il comporte plusieurs effets pervers :

  • jugement professionnel moins efficace – l’évaluation des risques amène l’auditeur à concentrer les procédures dans les secteurs qu’il identifie comme présentant le plus de risques. Comme chaque audit est unique, l’exercice du jugement professionnel est crucial. Et c’est exactement ce à quoi s’attendent les clients de la part d’un professionnel chevronné de la certification; 
  • risque d’audit accru – si l’évaluation des risques n’est pas obligatoire, l’audit pourrait être inefficace faute d’éléments probants suffisants et appropriés. L’identification des secteurs susceptibles de comporter des anomalies significatives et la collecte d’éléments probants à l’appui des conclusions dégagées doivent être au cœur de chaque mission. L’obligation d’évaluer les risques a pour effet d’exiger de tous les auditeurs qu’ils fassent ce qu’un auditeur d’expérience accomplit instinctivement; 
  • mission moins efficiente – s’il n’est plus obligatoire de concentrer les efforts sur les secteurs présentant un risque élevé, la liste de procédures à mettre en œuvre sera pareille pour chaque audit, quelle que soit la mesure dans laquelle celles-ci sont véritablement nécessaires. Une telle standardisation rendra les audits inefficaces.

Documentation : selon d’autres critiques, la documentation exigée par des normes d’audit uniques pour tous serait beaucoup trop lourde pour les audits de petites entités, surtout les microentités. Ces entités se plaignent des longues heures consacrées à cette documentation et des coûts qu’elle engendre.

En quoi l’obligation de documentation consiste-t-elle vraiment?

Essentiellement, la norme canadienne d’audit (NCA) 230 exige que soient documentés les procédures mises en œuvre, les résultats de ces procédures et les éléments probants obtenus, ainsi que les questions importantes relevées au cours de l’audit. Le temps consacré à la documentation devrait être proportionnel à la complexité de la mission. Pour l’audit d’une entité relativement simple, les procédures mises en œuvre, les éléments probants obtenus et les conclusions dégagées relativement à ces éléments seront effectivement peu complexes, et la documentation connexe exigera moins d’efforts que pour une entité complexe ou de grande taille.

De plus, pour chaque audit, il est obligatoire que les questions importantes relevées au cours de l’audit soient suffisamment documentées pour qu’un auditeur d’expérience puisse comprendre les décisions prises. Cette documentation est dans l’intérêt public, peu importe la complexité ou la taille de l’entité auditée. Si on touche à cette obligation, on touche au cœur même du service d’audit, qui consiste à offrir une opinion professionnelle mûrement réfléchie sur les états financiers de chaque entité auditée, peu importe sa taille ou sa complexité. Il est aussi dans l’intérêt public que l’auditeur soit en mesure de justifier ses décisions, quelle que soit la nature du client.

L’audit doit demeurer un audit

Comme les normes d’audit exigent que chaque audit offre le même degré d’assurance aux lecteurs et aux utilisateurs du rapport d’audit, l’instauration de services d’audit à deux niveaux créerait sans aucun doute de la confusion sur le marché. Dans un contexte où les lecteurs des états financiers ont déjà du mal à comprendre ce que les auditeurs font réellement, une fragmentation du marché de l’audit risque d’élargir encore plus l’écart par rapport aux attentes.

En outre, si on retranche de l’audit les tâches qui prennent du temps à l’auditeur, comme documenter les questions importantes ou la conception et la mise en place des contrôles internes, on élimine ce qui justement rend l’audit pertinent pour la direction et les responsables de la gouvernance, soit le fruit du travail d’un comptable professionnel chevronné ayant examiné et commenté l’information financière de l’entreprise. Alléger l’audit reviendrait à priver les clients des services et de l’efficacité auxquels ils s’attendent.

Quelle est la solution?

Les auditeurs devraient d’abord lire et comprendre les normes d’audit. Par exemple, la NCA 200 permet de déroger aux normes et aux exigences qui ne sont pas pertinentes pour un audit, mais l’auditeur ne peut déterminer ce qui est pertinent ou non s’il ne connaît pas la norme! Il devra donc consacrer temps et efforts à lire les normes, mais il sera ensuite en mesure d’adapter les exigences à chaque audit et d’en maximiser l’efficience.

La connaissance des normes, le recours à des dossiers de travail informatisés, du personnel professionnel d’expérience et une compréhension du secteur, voilà des ingrédients qui permettront d’adapter les travaux d’audit en fonction de la taille et de la complexité de l’entité. Ne vous y trompez pas : du personnel professionnel sans expérience, qui ne connaît pas les normes et qui utilise des modèles génériques, ne pourra pas réaliser un audit efficient. Si les travaux sont disproportionnés par rapport aux besoins, il ne faut pas blâmer les normes, mais plutôt la façon dont on les applique.

Conclusion

L’instauration de services d’audit à deux niveaux accentuera vraisemblablement l’écart persistant entre les attentes des utilisateurs et les services fournis par l’auditeur et réduira le niveau de service offert aux petites entités. Cette option ne sert donc pas l’intérêt public.

Les normes permettent déjà expressément de personnaliser les étapes de l’audit en fonction de la taille et de la complexité de chaque entité. Il revient donc à l’auditeur d’assumer son rôle en s’assurant que toutes les tâches de l’audit sont bien ciblées, proportionnelles aux besoins et pertinentes.

L’audit doit demeurer un audit, et rien de moins, et ce, dans l’intérêt du client.

(L’IFAC explique dans sa prise de position 2 (mars 2012, en anglais) pourquoi un audit doit demeurer un audit, et pourquoi elle est en faveur d’un ensemble unique de normes d’audit pour les petites et moyennes entités.)


À propos des auteurs

Phil Cowperthwaite


Phil Cowperthwaite, FCPA, FCA, est associé au sein du cabinet torontois Cowperthwaite Mehta et membre du Comité sur les petits et moyens cabinets de l'IFAC.

Glenn Rioux


Cette rubrique est dirigée, MM, CPA, CA.

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