L’art du faux

Une marchande d’œuvres d’art de New York a plaidé coupable à une accusation de contrefaçon d’œuvres évaluée à 80 millions $ US.

En septembre 2013, Glafira Rosales, une marchande d’œuvres d’art de Long Island (N. Y.), a plaidé coupable à une accusation de contrefaçon d’œuvres d’art évaluée à 80 millions $ US. L’une de ses victimes était l’éminent collectionneur d’art canadien David Mirvish.

Imprésario de premier plan sur la scène théâtrale torontoise et fils du célèbre homme d’affaires « Honest Ed » Mirvish aujourd’hui décédé, David Mirvish a dû se rendre à l’évidence : trois tableaux, attribués à la figure de proue de l’expressionnisme abstrait Jackson Pollock, qui lui avaient appartenu étaient des faux, a rapporté le Toronto Star. « De grands historiens et spécialistes de l’art ont cru comme moi que ces œuvres étaient authentiques, a confié M. Mirvish. L’aveu de Glafira Rosales est une triste nouvelle pour le monde de l’art. »

Accusée de fraude électronique, de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale, Mme Rosales, 57 ans, a admis avoir vendu plus de 60 œuvres d’art contrefaites depuis 1994. Elle prétendait que les œuvres étaient de la main de maîtres tels que Jackson Pollock, Mark Rothko et Robert Motherwell, a indiqué le National Post. Elle a vendu les tableaux à deux marchands new-yorkais qui, sans soupçonner l’arnaque, les ont eux-mêmes revendus à fort prix à des collectionneurs. L’escroquerie a rapporté 33 millions $ US à Glafira Rosales, alors que les marchands ont tiré 47 millions $ US de leurs ventes.

D’après le Post, l’un des Pollock acheté en partie par David Mirvish aurait coûté 17 millions $ US.

À ce jour, Glafira Rosales est la seule accusée dans cette affaire, mais elle collaborerait avec les procureurs fédéraux, qui ont annoncé que d’autres arrestations pourraient suivre.

Quand ils ont su que de nombreux experts avaient authentifié les tableaux comme étant les œuvres d’artistes réputés, les observateurs n’ont pu s’empêcher d’éprouver malgré eux un certain respect pour l’artiste faussaire, un immigrant chinois de 73 ans qui peignait les tableaux dans le garage de son domicile, dans le Queens, a révélé le New York Times. Les complices de Mme Rosales ne sont pas cités dans l’acte d’accusation; toutefois, selon certaines sources, le peintre serait Pei-Shen Qian, qui est arrivé aux États-Unis en 1981 et qui aurait suivi des cours à l’Art Students League de New York. L’homme aurait été découvert dans les années 1980 par le partenaire et ancien petit ami de Mme Rosales, simplement appelé le coconspirateur dans la cause, mais que d’autres documents judiciaires identifient comme étant Jose Carlos Bergantiños Diaz.

Malgré son talent manifestement exceptionnel, M. Qian aurait apparemment été maigrement rétribué, ne recevant que quelques milliers de dollars pour chaque œuvre.

Bon nombre de ces faux ont été vendus par l’entremise de Knoedler & Co., une prestigieuse galerie de l’Upper East Side qui, après plus de 165 ans d’existence, a fermé ses portes en novembre dernier quand le scandale a éclaté. Les marchands qui ont écoulé les faux font aujourd’hui face à plusieurs poursuites, dont celle de M. Mirvish. « Tous affirment avoir eu la conviction que les œuvres étaient authentiques, bien qu’ils admettent ne pas avoir obtenu de Mme Rosales la documentation leur permettant d’établir la provenance de l’œuvre », ajoutait le Times.

À quoi tient le succès d’une telle fraude? Comme c’est souvent le cas, tout repose sur un mensonge plausible auquel des marchands et collectionneurs enthousiastes (et peut-être cupides) voulaient croire à tout prix. Selon la preuve présentée à la cour, Glafira Rosales a prétendu tenir l’ensemble de ces œuvres inédites d’un propriétaire qui en avait hérité de son père et souhaitait, bien entendu, garder l’anonymat.

La qualité des contrefaçons donnait de la crédibilité à son histoire. « Le résultat est impressionnant », a déclaré Jack Flam, président de la fondation Dedalus, l’organisme sans but lucratif chargé d’authentifier les œuvres de Motherwell. « Celui qui a peint ces tableaux connaissait très bien les pratiques des artistes. » Selon M. Flam, les œuvres elles-mêmes, le verso des tableaux ainsi que le traitement de la toile et la construction du cadre imitaient le style des artistes. Toutefois, c’est le cautionnement fourni par la vénérable galerie Knoedler qui a convaincu les collectionneurs de l’authenticité des œuvres. « Notre perception de la réalité est fortement influencée par le contexte dans lequel elle nous est présentée », a soutenu M. Flam, soulignant qu’une fois l’authenticité des œuvres garantie par Knoedler, les collectionneurs achetaient en toute confiance.

Les marchands et les collectionneurs n’ont pas été les seules victimes de l’imposture. Au fil des ans, les œuvres d’art ont été soumises à l’examen de connaisseurs tels que l’ancien conservateur en chef de l’art du XXe siècle à la National Gallery of Art de Washington (D.C.) et l’ancienne conservatrice de la Mark Rothko Foundation. « Les faux tableaux figurent dans des catalogues de musée et des monographies d’artistes. Un ouvrage sur Pollock publié par Taschen présentait deux des faux Pollock ayant appartenu en totalité ou en partie à David Mirvish », indiquait le Star. La fraude a été démasquée quand une enquête du fisc américain sur Rosales a révélé que le présumé « propriétaire original » des œuvres n’existait pas. Cet indice a mené à la mise au jour de l’escroquerie.

Les fraudes sont légion dans le milieu de l’art, et elles sont très lucratives pour leurs auteurs. Selon certaines estimations, jusqu’à 40 % des œuvres en vente dans le marché américain de l’art, évalué à 80 milliards $ US, seraient contrefaites, signalait CNBC en 2013. Un an plus tôt, le magazine Forbes avait enquêté sur la rumeur selon laquelle la Chine dominait la vente d'œuvres d’art et d’antiquités, devant les États-Unis. Faux, a dit Forbes dans un article intitulé « China’s $13 billion art fraud ».

Selon Forbes, une large part des œuvres d’art vendues par la société d’État chinoise Poly, la plus grande maison de vente aux enchères du pays, sont surévaluées, et c’est sans compter la croissance exponentielle des faux en circulation... qui représentent jusqu’à 80 % des pièces offertes à Poly. Quand les acquéreurs découvrent la véritable valeur des pièces achetées aux enchères, ajoute Forbes, beaucoup refusent de payer.

Les États-Unis, rapportait le Baltimore Sun en 2011, sont le plus grand consommateur d'œuvres d’art au monde, avec 40 % d’un marché mondial de 200 milliards $ US. C’est aussi là qu’on retrouve près de la moitié du commerce illégal d’objets d’art, évalué à 7 milliards $ US à l’échelle internationale. Toutefois, d’autres pays s’attaquent beaucoup plus vigoureusement à ce grave problème.

Selon le Baltimore Sun, le FBI dispose d’une équipe d’une douzaine d’enquêteurs spécialisée dans les crimes relatifs aux œuvres d’art alors que l’Italie compte plusieurs centaines de détectives affectés à la protection du patrimoine culturel.

Il n’est pas facile d’aider des clients ou de se prémunir soimême contre l’achat de faux. Des contrôles diligents efficaces, notamment la consultation d’experts avant la conclusion d’une vente, faciliteront la détection des faux, mais ce n’est pas une garantie comme l’illustre clairement l’affaire Rosales.

En art contemporain, il existe certaines techniques intéressantes qu’on peut utiliser pour déterminer si un tableau est authentique. Par exemple, on peut rechercher les empreintes digitales de l’artiste au verso d’une œuvre ou sur la surface même du tableau, suggère le critique d’art Brian Sherwin dans Fine Art Views. Beaucoup d’artistes emploient ce procédé pour prouver l’authenticité de leurs œuvres. Certains vont même jusqu’à inclure une goutte de leur sang dans la peinture et le vernis. D’autres créent des composés chimiques uniques et en appliquent une petite quantité dans leur tableau. La recette du composé est généralement confiée à un avocat, et l’accès à cette information est réservé aux grosses transactions.

Si un client ou vous-même tombez dans le panneau, ne vous attendez pas à rencontrer beaucoup de sympathie. En fait, souligne Kelly McParland dans le Post, certains éprouvent un malin plaisir à constater que des fraudes, comme celle de Glafira Rosales, sont perpétrées. « Dans cette affaire, les victimes étaient incapables de déterminer s’il s’agissait ou non d’une œuvre d’art, sauf si un expert le confirmait. Une fois qu’on leur disait que les œuvres étaient authentiques, ces gens s’émerveillaient devant le génie de leurs auteurs. Mais lorsqu’il est devenu clair que les tableaux avaient été peints par un vieil homme dans son garage du Queens, les tableaux ne tenaient plus du génie et n’étaient plus que des taches de peinture sur une toile. »

S’il est vrai que l’art est une question de perception, le faux qui est assez réussi pour tromper les experts ne peut-il pas apporter autant de bonheur que l’original? Peut-être, mais le fait d’apprendre qu’il s’agit d’un faux causera aussi un grand préjudice, tant financier qu’émotionnel. Les victimes, peu importe leur richesse ou leur rang dans la société, ont droit à la même compréhension et aux mêmes recours en justice que toute autre personne dupée par un fraudeur.

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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