Paul Martin, mentor par excellence

Un ancien premier ministre, CPA Canada et des comptables font équipe afin d’aider de jeunes Autochtones à devenir des gestionnaires financiers compétents.

Dans l'avion en partance pour Toronto, l'ancien premier ministre du Canada, Paul Martin est tout à ses pensées : un épineux problème le tracasse depuis longtemps.

Un associé principal d'un cabinet comptable s'assied à côté de lui. Une fois les politesses d'usage échangées, M. Martin fait part à son voisin de siège de son souci : pourquoi les jeunes Autochtones, un segment de la population canadienne affichant pourtant l'essor le plus rapide, ne sont-ils qu'une infime poignée à entreprendre des études supérieures en affaires?

Le comptable lui raconte que son cabinet vient justement de nouer le dialogue avec ce groupe et que les jeunes n'ont absolument aucune idée des possibilités qui existent en finance. À sa descente d'avion, M. Martin a déjà un plan en tête et il sait exactement à qui s'adresser pour le mener à bien.

Cette rencontre fortuite en 2008 a eu lieu aux premiers jours de l'une des œuvres caritatives les plus ambitieuses de l'ancien premier ministre, l'Initiative d'éducation autochtone Martin (IEAM). Le Programme de mentorat en comptabilité (PMC) Martin/CPA Canada allait s'y arrimer parfaitement et déboucher sur un projet national visant à favoriser une éducation de qualité, à encourager l'entrepreneuriat et à offrir du mentorat aux jeunes des peuples des Premières nations, des Inuits et des Métis.

À l'époque même où M. Martin prenait ce vol, Colton Clause faisait en bus le trajet quotidien de 35 minutes entre la réserve des Six Nations de Grand River et son école secondaire, à Brantford (Ontario).

Combien de fois, chemin faisant, s'est-il interrogé sur son avenir? « Je me demandais, vu mes origines, comment j'entrerais dans la danse effrénée du monde moderne. » L'un des premiers élèves à avoir bénéficié du PMC, Colton en est aujourd'hui à sa troisième année à l'Université Brock. « À la réserve, les attentes ne sont pas élevées, explique-t-il. Mais devenir gardien de sécurité ne m'intéressait pas. » Il avait simplement besoin d'apprivoiser l'inconnu et de découvrir toutes les possibilités qui s'offraient à lui. « Quel que soit le choix de carrière envisagé, côtoyer un modèle change la donne. »

Brillant étudiant en biologie, Colton Clause doit en partie son parcours à une entente conclue entre sept cabinets comptables (KPMG, PwC, BDO, Deloitte, MNP, EY et Grant Thornton), qui se sont engagés à investir temps et expertise dans les efforts initiés par M. Martin et son vieil ami Kevin Dancey, président et chef de la direction de CPA Canada.

Le message de M. Martin à ces cabinets était simple : « Ces jeunes ignorent tout de la comptabilité. Le monde des affaires leur est étranger; ils n'y ont pas accès. Mais nous pourrions changer radicalement leurs perspectives d'avenir si, avec votre concours, nous pouvions mettre en place un programme de mentorat. La réponse des cabinets a été un oui unanime instantané! », lance M. Martin.

Selon Lloyd Posno, coordonnateur national du PMC, la profession comptable était toute désignée pour l'initiative, les stratégies de mentorat faisant partie intégrante de la formation en comptabilité : « Les jeunes comptables, surtout en cabinet, ne peuvent travailler à leurs dossiers en se cloîtrant dans leurs bureaux. On les encourage à communiquer, à apprendre et à s'ouvrir sur le monde. »

De plus, la profession est particulièrement bien placée pour donner aux étudiants un tour d'horizon de tout ce qui s'offre à eux : « Ils peuvent examiner divers secteurs d'activité, les possibilités de carrière et les points de réseautage, puisque les CPA travaillent dans presque tous les domaines. »

Lorsque Colton Clause a été accueilli au bureau de Hamilton de KPMG en 2008, il a craint au départ que le mentorat ne soit que compassion feinte et source de malaises. Et si ces bénévoles en col blanc n'étaient là que pour faire avancer leur carrière ou pour tenter d'expier trois siècles de forfaits commis contre les Premières nations? « Je savais déjà à cet âge que, pour porter ses fruits, le mentorat doit venir du coeur. Or, c'est ce que j'ai ressenti chez KPMG », raconte‑t‑il.

Le PMC vise, en jumelant un comptable à un jeune Autochtone, à éveiller chez ce dernier l'envie d'obtenir un diplôme universitaire et, chez ceux que les affaires et les finances intéressent, un attrait pour une carrière en comptabilité. « Mais, ajoute M. Posno, nous voulons aussi brancher ces jeunes sur le monde au moyen de rencontres avec des comptables, ce qu'ils n'auraient pas l'occasion de faire normalement. » Colton Clause acquiesce; il parle de sa première visite au cabinet comme d'un « tourbillon de nouveauté, où des gens sérieux s'affairaient à des tâches qui m'étaient parfaitement mystérieuses. J'ai voulu en savoir davantage. »

Le programme de mentorat de l'IEAM a eu pour point de départ deux projets pilotes : l'un jumelant des comptables de KPMG Hamilton à des élèves de la bande des Six Nations de Grand River, et l'autre jumelant des comptables de BDO Canada LLP du bureau de Fort Frances (Ont.) à des élèves des réserves de la région de Fort Frances-Rainy River.

En 2013, pas moins de 16 écoles secondaires réparties dans 10 villes de 5 provinces (Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta et Colombie-Britannique) ont couplé des comptables à des élèves autochtones qui aspiraient à des études postsecondaires. (L'école albertaine a depuis abandonné l'IEAM.)

Conseillère pédagogique et membre de la bande des Six Nations, Sherri Vansickle est enchantée par le programme. En ce moment, cinq élèves du projet pilote de 2008, dont Colton, fréquentent l'université ou le collège. « C'est un immense capital social qui se crée pour les jeunes, explique-t-elle. Les comptables, grâce à leurs relations, tissent un formidable réseau qui couvre tout le pays. Ainsi, pour ces jeunes, les portes s'ouvrent toutes grandes. »

Dans le cadre du programme de l'IEAM, des élèves du secondaire observent leurs mentors dans leur milieu de travail et participent avec eux à des stages, à des événements, à du bénévolat et à des activités sociales — comme manger une pizza ou assister à un match de hockey. « Avant tout, il faut être à l'aise et en confiance avec son mentor », affirme Colton. Avant de s'ouvrir l'un à l'autre, son mentor et lui sont notamment allés voir jouer les Bulldogs d'Hamilton.

Le mentor était en pleine préparation à l'EFU et Colton trimait dur pour continuer d'obtenir de bonnes notes. « Mon mentor m'a aidé à mettre les choses en perspective : mes études, ma vie sociale, ma situation financière et comment j'allais joindre les deux bouts une fois admis à Brock. Au fil des ans, il a été là pour répondre à mes questions et écouter mes idées, raconte‑t‑il. J'ai bien aimé constater que ses études lui donnaient du fil à retordre, à lui aussi. Nous sommes tous humains, ce qui, pour un garçon de la réserve, peut s'avérer une révélation. »

« Je crois que, pour le mentor qui entre en relation avec un jeune et découvre les aspirations de celui-ci, l'expérience est des plus enrichissantes », affirme Curtis Temple, coordonnateur pour 10 CPA chez Deloitte à London (Ont.) qui a été instantanément séduit par le PMC. « Quand M. Posno nous a appelés, j'ai pensé à tous ces mentors plus âgés que j'admirais et vers qui je m'étais tourné pour obtenir conseil, confie-t-il. J'ai donc vu là une occasion de redonner au suivant. » Comme M. Temple et ses collègues ont eu tôt fait de le constater, ces jeunes ont un besoin criant de bons mentors et d'une exposition aux possibilités qui existent. »

Selon certaines estimations, les écoles primaires ontariennes reçoivent du gouvernement fédéral quelque 11 000 $ par élève, et les écoles des réserves, à peine 6 000 $ par élève. En outre, la vie à la réserve comporte souvent une foule d'embûches. « Quand la misère frappe, elle frappe dur », poursuit Mme Vansickle, parlant de l'effet pervers de la pauvreté qui, conjuguée aux perspectives d'avenir réduites, détruit des vies. « Les obstacles sont nombreux et bien réels », précise-t-elle.

Colton Clause, lui, a évité ces pièges grâce à la puissante influence de sa mère, qui ne jurait que par l'éducation, peu importe les obstacles. « Mais l'exemple d'un mentor qui a réussi est non négligeable, et m'a montré ce qui se produit quand on fait les bons choix », ajoute-t-il.

À propos des défis du programme de mentorat, Mme Vansickle est formelle : « La tâche est colossale. MM. Paul Martin et Lloyd Posno pourraient savourer leur retraite et se la couler douce, mais ils ont choisi de changer le cours des choses pour nos jeunes. »

C'est sur les rives de la baie d'Hudson et le long du fleuve Mackenzie que le jeune Paul Martin découvre que ses collègues de travail autochtones avaient vécu dans une grande pauvreté. « Le soir venu, une fois la barge amarrée, se remémore-t-il, nous discutions ensemble et je voyais bien que ces gars-là n'avaient pas l'espoir et l'enthousiasme que mes amis de la ville avaient. Ce désabusement, c'est nous qui en sommes directement responsables. Il s'agit pour moi de la plus grande question morale à laquelle nous sommes confrontés en tant que pays. »

Plusieurs décennies plus tard, en 2011, la cérémonie annuelle des Egerton Ryerson Awards — qui récompensent les meilleurs défenseurs de l'enseignement public au pays — a rendu compte du chemin parcouru.

On y a célébré les réalisations de l'IEAM de Paul Martin et, au lutrin, quelqu'un incarnant le succès du programme a remercié l'ancien premier ministre. Cette personne, c'était Colton Clause. « Je présente ce prix à un premier ministre et je suis entouré de magnifiques tenues de gala. Pour l'occasion, j'ai revêtu ce que j'avais de plus chic : un chandail amérindien traditionnel dont je suis fier, et qui a été fabriqué par ma grand-mère. Je suis fier aussi de servir d'exemple — un exemple bien imparfait, mais un exemple quand même — de ce qui arrive lorsqu'on se rend compte qu'on peut avoir la chance de réaliser son potentiel. Au sein de nos communautés autochtones, trop de gens ignorent qu'ils ont tout ce qu'il faut pour réussir. »

Laisser moisir tout ce potentiel enfoui dans l'une des 600 réserves des Premières nations pourrait bien devenir, au-delà de la question morale, un problème économique majeur pour le Canada.

Randy Swanson, qui travaille à MNP S.E.N.C.R.L., s.r.l. et qui est coordonnateur régional du MNP pour l'Ouest considère que le pays peut difficilement ignorer le sort peu enviable de la jeunesse des Premières nations, des Inuits et des Métis. Si l'on se fie aux données du sondage du printemps 2013 de Statistique Canada, 28 % de notre population autochtone est âgée de 14 ans ou moins, alors que cette proportion est de 16,5 % dans la population non autochtone.

Par ailleurs, le Bureau des statistiques du Manitoba prévoit qu'entre 2013 et 2020, la province aura besoin de 186 000 personnes pour occuper une foule de postes dont la majorité nécessiteront une formation post-secondaire.

Selon les Métis et frères de sang de la Première nation de Rolling River : « MNP travaille beaucoup avec les Premières nations. Le PMC tout entier vise à augmenter le taux d'emploi et les possibilités de carrières enrichissantes, à réduire le nombre d'assistés sociaux et à mettre en vedette des modèles de rôles pour la génération suivante de jeunes, affirme M. Swanson. Le simple poids des facteurs démographiques et économiques justifie qu'on investisse davantage de ressources dans l'avenir des peuples des Premières nations. Nous avons voulu nous aussi faire partie de la solution, et aider M. Martin. »

Quant à Colton Clause, il fait déjà sentir son influence. Avec certains de ses amis, il a redonné un nouveau souffle à l'association des étudiants autochtones de l'Université Brock. « Nous devons faire entendre notre voix », affirme Colton, qui préside l'organisme. Il joue aujourd'hui à son tour le rôle de mentor auprès de tout nouvel étudiant qui se sent dérouté.

M. Martin insiste sur le fait que l'IEAM est sensible à l'histoire, à la culture et aux traditions des peuples autochtones du Canada et met dans le coup les familles des élèves ainsi que les chefs de bande locaux lorsque les CPA entrent dans la vie de leurs jeunes.

L'objectif premier du programme ne consiste pas à faire des élèves des comptables, même s'il s'agit là du scénario idéal. « Ces jeunes doivent avoir le choix, lance M. Martin. En ce moment, ils ne l'ont pas. Les réserves ont besoin de comptables, mais elles veulent des comptables autochtones qui soient bien formés. » Le programme, que Paul Martin et Lloyd Posno comptent élargir à l'échelle nationale, donne des choix aux jeunes, et de l'espoir. « Du temps où j'étais ministre des Finances et même avant, j'ai passé beaucoup de temps à m'obstiner avec des comptables du monde des affaires, s'esclaffe M. Martin. Aujourd'hui, je ne peux que dire : Bénis soient les comptables! »

À propos de l’auteur

Robert Colapinto


Robert Colapinto est un rédacteur indépendant à Toronto.

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