L’adoption des IFRS au Canada réduit-elle l’asymétrie de l’information entre dirigeants et investisseurs?

L'adoption des IFRS apporte-t-elle des avantages aux investisseurs et aux autres participants du marché?

Depuis 2011, les sociétés ouvertes canadiennes préparent leurs états financiers selon les Normes internationales d'information financière (IFRS). Cependant, l'adoption des IFRS soulève des questions cruciales (Cormier et coll., 2007). Par exemple, l'adoption des IFRS permet-elle d'atteindre les objectifs établis dans ce référentiel à l'égard des états financiers, à savoir l'amélioration de la pertinence, de la qualité et de la comparabilité? En d'autres mots, l'application proprement dite des IFRS apporte-t-elle des avantages aux investisseurs et autres participants du marché?

Pour le découvrir, nous avons cherché à savoir si le résultat établi selon les IFRS ajoutait un avantage pour les investisseurs, comparativement au résultat établi selon les principes comptables généralement reconnus (PCGR) d'origine canadienne appliqués avant 2011. Notre modèle d'analyse s'inspire des travaux de Feltham et Ohlson (1995) et de ceux d'Amir et Lev (1996). Ce modèle lie la valeur comptable et le résultat d'une entreprise à sa valeur boursière. Nos principales constatations sont les suivantes : premièrement, le passage des PCGR aux IFRS réduit l'asymétrie de l'information entre les dirigeants et les investisseurs, comme en témoignent une augmentation du suivi des analystes, une réduction de l'écart acheteur-vendeur, une diminution du nombre d'erreurs dans les prévisions de résultat des analystes, une plus faible dispersion de ces prévisions et une baisse du coût du capital.

Deuxièmement, les investisseurs semblent accorder une valeur plus élevée au résultat établi selon les IFRS que selon les PCGR. Enfin, nous avons observé une légère baisse de la gestion du résultat sous le régime des IFRS, ce qui suggère que ces normes limitent davantage la capacité des dirigeants à manipuler le résultat présenté. Dans l'ensemble, les IFRS semblent donc fournir aux investisseurs canadiens des informations plus pertinentes que celles présentées selon le référentiel comptable antérieur.

L'EXPÉRIENCE DES PAYS AYANT ADOPTÉ LES IFRS AVANT LE CANADA

On peut évaluer la pertinence de l'information financière, notamment par son incidence sur le cours des actions, le degré de précision des prévisions des analystes, le coût des capitaux propres et le suivi des analystes.

Selon des études menées en Europe, premièrement, en ce qui concerne le cours des actions, les états financiers IFRS seraient plus étroitement liés à l'évaluation boursière des entreprises par les investisseurs que ne le sont les états financiers PCGR. Deuxièmement, il semble que le passage aux IFRS ait de modestes répercussions positives sur la liquidité du marché et le coût des capitaux propres, répercussions qui découlent fort probablement d'une réduction de l'asymétrie de l'information accessible aux investisseurs et aux gestionnaires du fait des IFRS. Cette réduction de l'asymétrie est attribuable aux facteurs suivants : qualité de l'information financière accrue, meilleur suivi des analystes, et meilleure supervision des auditeurs et des administrateurs (Daske et coll., 2008; Bruggermann et coll., 2009). Enfin, l'information en IFRS permet aux entreprises de bénéficier d'une meilleure couverture de la part des analystes financiers étrangers et permet aux analystes d'augmenter la précision de leurs prévisions, surtout dans les pays où les investisseurs sont fortement protégés (Byard et coll., 2011). Cette pertinence accrue pour les marchés boursiers a été observée dans le cas d'entreprises largement suivies par les analystes.

Dans l'ensemble, les données antérieures semblent indiquer que même dans les pays caractérisés par une forte protection des investisseurs, une qualité élevée de l'information financière et une application stricte de la réglementation, l'adoption des IFRS améliore la pertinence de l'information financière pour les intervenants du marché boursier. L'adoption des IFRS devrait donc donner des résultats positifs pour les investisseurs canadiens.

Échantillon

L'échantillon était constitué des entreprises qui faisaient partie de l'indice S&P/TSX en 2009 (PCGR) et en 2011 (IFRS). Parmi les 233 entreprises initiales, 13 fournissaient des données incomplètes. Parmi les 220 entreprises restantes, 36 ont utilisé le même référentiel en 2009 et en 2011 : 17 d'entre elles se conformaient aux PCGR américains et 19 avaient un exercice qui se terminait après le 30 avril ou avaient reporté l'adoption des IFRS pour diverses raisons (c'était notamment le cas des entreprises à tarifs réglementés). Concernant les entreprises dont l'exercice se terminait après le mois d'avril, les données de la base de données Compustat dataient de 2009 et de 2010, c'est‑à‑dire d'avant l'adoption des IFRS. Nous avons exclu les données de 2010 pour nous concentrer sur des années durant lesquelles soit seuls les anciens PCGR canadiens, soit seules les IFRS ont été appliqués.

Résultats

Le Tableau 1 présente le profil financier en PCGR et en IFRS des sociétés de l'échantillon. L'asymétrie de l'information semble diminuer sous le régime des IFRS. En effet, la dispersion des prévisions de résultat des analystes, les erreurs dans ces prévisions, le coût des capitaux propres et l'écart acheteur-vendeur sont moins élevés sous le régime des IFRS que sous celui des PCGR. Les sociétés canadiennes sont suivies par un plus grand nombre d'analystes lorsqu'elles publient des états financiers IFRS que lorsqu'elles publient des états financiers PCGR, ce qui concorde avec les résultats des recherches menées précédemment en Europe.

Tableau 1 : Statistiques descriptives

  PCGR (2009) IFRS (2011)
  Moyenne Médiane Moyenne Médiane
Cours 23,38 18,55 25,69 19,41
Capitaux propres par action 14,61 10,7 13,11 10.83
Résultat par action 1,1 0,57 1,49 1,02
Nombre d'analystes 6,79 6 8,68 8
Dispersion des prévisions 0,01 0,026 0,008 0,011
Erreurs de prévision 0,085 0,028 0,031 0,014
Coût des capitaux propres1 0,148 0,128 0,11 0,03
Écart acheteur-vendeur  0,86 0,444 0,386 0,258

Les résultats d'une régression des moindres carrés (non présentés) montrent que 1 $ de capitaux propres est évalué à 0,84 $, autant selon les IFRS que selon les PCGR. Le bilan fournit donc une information semblable dans les deux systèmes d'information financière. Cependant, les investisseurs évaluent 1 $ de bénéfice à 2 $ en 2009 (PCGR) et à 3,36 $ en 2011 (IFRS). La valeur boursière plus élevée rattachée au résultat établi selon les IFRS concorde avec l'idée que les investisseurs trouvent cette information plus pertinente que le résultat établi selon les PCGR.

Afin de nous assurer que nos résultats n'étaient pas faussés par des faits ou des tendances économiques concomitants, nous avons sélectionné un échantillon témoin constitué de sociétés non touchées par un changement de référentiel (c'est‑à‑dire qu'elles ont utilisé le même référentiel comptable en 2009 et en 2011). Là encore, nos données semblent indiquer que, de manière générale, l'adoption des IFRS améliore la pertinence même dans le cas de sociétés qui étaient déjà soumises à la surveillance de la Securities and Exchange Commission (SEC) à titre d'émetteurs inscrits. Avant 2011, si ces sociétés appliquaient les PCGR canadiens antérieurs au basculement aux IFRS, elles devaient rapprocher le résultat présenté du résultat établi selon les PCGR américains. Appliquer les IFRS leur permettait d'éviter cette obligation.

Les IFRS laissent aux gestionnaires une grande liberté en matière d'information financière. Si les PCGR américains contiennent de multiples règles et des critères précis encadrant l'application d'une norme particulière, les IFRS font davantage appel au jugement professionnel. En outre, les IFRS sont, à maints égards, plus libérales que les PCGR canadiens ou américains, la possibilité de réévaluer les immobilisations en étant un bon exemple. À cet égard, Jeanjean et Stolowy (2008) ont analysé l'incidence de l'adoption obligatoire des IFRS sur la gestion du résultat dans trois pays : l'Australie, la France et le Royaume-Uni. Le caractère généralisé de cette pratique ne s'est pas atténué après l'adoption des IFRS, et s'est même accentué en France. Leurs constatations indiquent que les primes de rendement pour la direction et certains facteurs institutionnels nationaux jouent un rôle important pour ce qui est des caractéristiques de l'information financière présentée.

Nous avons évalué la gestion du résultat en IFRS et en PCGR à l'aide des critères de mesure de niveau national élaborés par Leuz et coll. (2003). Le premier de ces critères est l'écart-type du résultat divisé par l'écart-type des flux de trésorerie liés aux activités d'exploitation : un ratio élevé (bas) indique un faible (fort) degré de gestion du résultat. Ce critère repose sur la prémisse qu'en l'absence d'intervention de la direction, les flux de trésorerie liés aux activités d'exploitation et le résultat devraient en général évoluer de concert. Le second critère de mesure est l'ampleur des variables comptables de régularisation, c'est‑à‑dire de la différence entre les flux de trésorerie liés aux opérations et le résultat comptable. Plus la différence est grande, plus le degré de gestion du résultat est élevé. Le troisième critère de mesure est le ratio entre les « petits bénéfices » et les « petites pertes », qui correspond au résultat net normalisé par l'actif total. Les petites pertes sont définies comme étant un résultat par action se situant jusqu'à un cent (0,01 $) sous le point d'équilibre, et les petits bénéfices sont définis comme un résultat par action se situant jusqu'à un cent (0,01 $) au-dessus du point d'équilibre. Leuz et coll. (2003) qualifient ce dernier critère de mesure de lissage des bénéfices.

Nos résultats présentés dans le Tableau 2 indiquent que la pratique de la gestion du résultat au Canada diffère dans la mesure où les états financiers sont établis selon les IFRS ou selon les PCGR. Il se peut que le niveau de détail des informations à fournir selon les IFRS dissuade les dirigeants de s'adonner à cette pratique. Par contre, nous observons un peu plus de lissage des résultats sous le régime des IFRS que sous celui des PCGR. En effet, selon les PCGR canadiens, notre échantillon de sociétés affiche un ratio de 2,625 entre les petits bénéfices et les petites pertes (de façon aléatoire, elles devraient avoir le même taux de probabilité), alors que cette mesure est de 2,80 selon les IFRS. Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec précaution, compte tenu de la taille modeste de l'échantillon.

Tableau 2 : Critères de mesure de la gestion du résultat

1)     σ Résultat / σ FT d'exploitation (-)
>PCGR (2009) 0,849
>IFRS (2011) 1,179
2)     |VCR|/|FT|   (+)
>PCGR (2009) 0,697
>IFRS (2011) 0,598
3)     Nbre petits bénéfices / Nbre petites pertes   (+)
>PCGR (2009) 2,625
>IFRS (2011) 2,8

Conclusion

Nous avions pour but de déterminer si l'adoption des IFRS était avantageuse pour les investisseurs canadiens. Nos données indiquent que ces normes contribuent à fournir aux investisseurs des informations d'une pertinence accrue en réduisant l'écart entre l'information dont disposent les dirigeants et celle dont disposent les investisseurs. Tout d'abord, l'arrivée des IFRS coïncide avec une augmentation du suivi des analystes, une réduction de l'écart acheteur-vendeur, une diminution du nombre d'erreurs dans les prévisions de résultat des analystes, une plus faible dispersion de ces prévisions et une baisse du coût du capital. Ensuite, les IFRS améliorent la pertinence boursière du résultat. Enfin, nous avons observé une légère baisse de la gestion du résultat lorsque les IFRS sont appliquées. L'amélioration de l'information accessible aux intervenants du marché sous le régime des IFRS est probablement due à l'accroissement du volume des notes, qui est passé de 33 pages en moyenne en PCGR à 48 pages en IFRS.

Notre étude permet de conclure à titre préliminaire que l'adoption des IFRS améliore la situation des investisseurs canadiens sur le plan de l'information et qu'elle donne aux sociétés canadiennes un accès plus simple et moins coûteux aux capitaux.

Denis Cormier, D. Sc., FCPA, FCGA, CA, est professeur à l'ESG UQAM (Cormier.denis@uqam.ca).

Michel Magnan, Ph. D., FCPA, FCA, est professeur à l'École de gestion John Molson de l'Université Concordia (mmagnan@jmsb.concordia.ca).

Cette rubrique est dirigée par Karim Jamal, FCA, Ph. D., président du département de la comptabilité, des opérations et des systèmes d'information de l'école de commerce de l'Université de l'Alberta.

Références

Amir, E. et M. Lev, « Value-Relevance of Non-Financial Information: The Wireless Communication Industry », Journal of Accounting and Economics 22 (1-3) : 3-30 (1996).

Bruggermann, U., H. Daske, C. Homberg et P.F. Pope, How Do Individual Investors React to Global IFRS Adoption? [En ligne sur SSRN : http://ssrn.com/abstract=1458944], 2009.

Byard, D., Y. Li et Y. Yu, « The Effect of Mandatory IFRS Adoption on Analysts' Forecast Errors », Journal of Accounting Research 49 (1) : 69-96 (2011).

Cormier, D., P. Lapointe-Antunes et M. Magnan, « Le référentiel IFRS : nous dirigeons-nous vers une comptabilité au-delà du réel? », Comptabilité contrôle audit 13 (édition spéciale) : 43-56 (2007).

Daske, H., L. Hail, C. Leuz et R. Verdi, « Mandatory IFRS Reporting around the World: Early Evidence on the Economic Consequences », Journal of Accounting Research 46 (5) : 1085-1143 (2008).

Easton, P., « PE Ratios, PEG Ratios, and Estimating the Implied Expected Rate of Return on Equity Capital », The Accounting Review 79 (1) : 73-95 (2004).

Feltham, G. et J. Ohlson, « Valuation and Clean Surplus Accounting for Operating and Financial Activities », Contemporary Accounting Research 11 (2) : 689-731 (1995).

Jeanjean T. et H. Stolowy, « Do Accounting Standards Matter? An Exploratory Analysis of Earnings Management before and after IFRS Adoption », Journal of Accounting and Public Policy 27 (6) : 480-494 (2008).

Leuz, C., D. Nanda et P.D. Wysocki, « Earnings Management and Investor Protection: An International Comparison », Journal of Financial Economics 69 (3) : 505-527 (2003).

Li, S., « Does Mandatory Adoption of International Financial Reporting Standards in the European Union reduce the Cost of equity Capital? », The Accounting Review 85 (2) : 607-636 (2010).

1 Selon Easton (2004), on mesure le coût du capital en prenant l’inverse du ratio cours / bénéfice / taux de croissance (PEG), calculé comme étant la racine carrée de la différence entre les moyennes des résultats par action prévus par les analystes en t+1 et en t, le tout normalisé par le cours de bourse en t.

À propos des auteurs

Denis Cormier


Michel Magnan


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