Escroquerie des plus scandaleuses

Si certains montrent le meilleur d'eux-mêmes lors de catastrophes comme le 11 septembre 2001 et l'ouragan Katrina survenu en 2005, d'autres en profitent pour s'enrichir au détriment des victimes.

Le 11 septembre 2012, onze ans après les attentats du World Trade Center à New York, le policier retraité new-yorkais Richie Cosentino affichait sur sa page Facebook une photo de lui à bord d'un bateau, souriant triomphalement en exhibant un énorme poisson. « Superbe journée au large de la côte du Costa Rica », écrivait-il.

Rien de mal ou d'inhabituel à ce message. À ce détail près : au moment de sa partie de pêche, Richie Cosentino avait reçu des prestations d'invalidité de plus de 200 000 $ US pour de prétendus traumatismes liés à la tragédie du 11 septembre.

Un agrandissement de la photo a été présenté au public, en janvier 2014, lors de la conférence de presse annonçant l'arrestation de l'ex-policier et de plus de cent autres personnes inculpées dans ce que le New York Times qualifie de plus grande affaire de fraude jamais commise contre le programme d'assurance invalidité du régime américain de sécurité sociale.

Selon le bureau du procureur du district de Manhattan, parmi les 80 policiers et pompiers retraités inculpés, près de la moitié avaient présenté des demandes d'indemnisation frauduleuses associées au 11 septembre.

Une autre photo, également présentée à la conférence de presse, montre l'ex-policier new-yorkais Glenn Lieberman en motomarine, tout sourire, faisant des doigts d'honneur devant l'objectif. L'homme avait touché plus de 175 000 $ US de la sécurité sociale (en plus de sa retraite). Les attentats du 11 septembre l'avaient tellement traumatisé, avait-il déclaré, qu'il n'était plus capable d'accomplir des tâches routinières comme faire les courses ou conduire.

Dans une ville qui continue, à juste titre, d'honorer les personnes décédées, ou devenues malades à la suite de l'exposition aux produits toxiques, ou restées traumatisées par les attentats, l'annonce d'une telle fraude a eu l'effet d'une bombe. « Beaucoup ont fraudé en prétendant souffrir de maladie mentale à cause du 11 septembre, déshonorant ainsi les équipes de secours qui ont mis en péril leur santé et leur sécurité, s'est indigné Cyrus Vance, procureur de Manhattan. L'effronterie de ces fraudeurs est scandaleuse. »

Le commissaire William Bratton de la police new-yorkaise a résumé sa réaction en un mot : « dégoûtant ». Scandaleux et dégoûtant en effet. Mais pas vraiment surprenant pour les enquêteurs en matière de fraude.

Si certains montrent le meilleur d'eux-mêmes lors de catastrophes comme le 11 septembre 2001 et l'ouragan Katrina survenu en 2005, d'autres en profitent pour s'enrichir au détriment des victimes.

Selon NBC News, deux ans après Katrina, l'administration Bush s'employait toujours à récupérer près de 500 milions $ US auprès de gens qui avaient reçu indûment une aide fédérale à la suite des ouragans Katrina et Rita.

Les accusations portées en janvier dernier « mettent au jour une fraude qui remonte à 1988 et dans laquelle sont impliqués jusqu'à 1 000 travailleurs, dont beaucoup de policiers et de pompiers déjà bénéficiaires de retraites de la Ville. Ils auraient escroqué au gouvernement fédéral quelque 400 millions $ US », a rapporté le Times. D'autres arrestations se rapportant aux 25 dernières années pourraient suivre. La plupart des accusés auraient reçu indûment entre 30 000 et 50 000 $ US chacun, par année.

Selon l'acte d'accusation déposé par le procureur de Manhattan, quatre hommes auraient été les auteurs principaux de ce stratagème. La tête dirigeante aurait été Raymond Lavallée, 83 ans, un avocat de Long Island qui a travaillé pour le FBI et dirigé le bureau des fraudes du district de Nassau. Il aurait manigancé avec Thomas Hale, 89 ans, un conseiller en régimes de retraite qui remplissait les réclamations, John Minerva, 61 ans, un ex-policier au service de la Detectives' Endowment Association, et Joseph Esposito, 64 ans, un policier new-yorkais à la retraite. D'après la poursuite, les quatre hommes auraient reçu des pots-de-vin de plus de 28 000 $ US de chaque demandeur d'indemnité. Leurs avocats ont démenti les accusations. Selon le commissaire Bratton, dans le cas des plus récentes arrestations, les enquêteurs de la sécurité sociale ont eu la puce à l'oreille quand ils ont constaté qu'un grand nombre de policiers retraités, bénéficiaires d'indemnités pour incapacité psychique, avaient demandé des permis de port d'arme.

« Lorsque le service des affaires internes du service de police de New York s'est joint à l'enquête, peut-on lire sur le site dailybeast.com, on a découvert que beaucoup de ces personnes avaient fait valider leurs demandes d'indemnisation par les mêmes psychiatres et que la description de leurs symptômes suivait un même scénario. » Le site rapporte des phrases que les demandeurs devaient dire aux psychiatres : « Je somnole durant la journée et j'allume la télé pour me tenir compagnie. J'étais une personne en santé, active et productive. Maintenant, je passe mes nuits à me lever et à me recoucher. Ma famille me reproche constamment mon apparence négligée. Je suis incapable d'accomplir quoi que ce soit, ni chez moi ni à l'extérieur. »

Dans un enregistrement téléphonique, on entend Joseph Esposito parler à un demandeur sur le point d'être interrogé par des représentants de la sécurité sociale : « Quand tu arrives là-bas, leur première question est généralement : Comment êtes-vous venu ici? Réponds : Ma soeur m'a conduit en voiture. Ensuite, ils demandent habituellement : Chez vous, qui fait la cuisine, le ménage, les courses? Réponds : Ma mère. »

M. Esposito poursuit: « Quand tu verras le médecin, il voudra voir si tu peux te concentrer. Il demandera : Comment passez-vous vos journées? Dis-lui : Je ne dors pas bien la nuit. Je somnole le jour, j'allume la télé et je change constamment de chaîne parce que je n'arrive pas à me concentrer. »

Il ajoute : « Il se pourrait que le médecin te demande d'épeler un mot. Puis il te dira de l'épeler à l'envers. Après avoir réfléchi, explique que tu n'es pas capable. Il te demandera peut-être de mémoriser trois objets, comme une cuillère, une fourchette et un plat. Plus tard dans la conversation, il voudra que tu répètes ces mots. Rappelle-toi d'un seul mot. »

Les demandes d'indemnité présentées par les fraudeurs arrêtés en 2014 n'étaient pas toutes liées au 11 septembre. Louis Hurtado, 60 ans, ex-policier du quartier Queens, a reçu en 26 ans plus de 470 000 $ US après avoir réussi à convaincre les médecins que son incapacité l'empêchait de travailler. M. Hurtado aurait probablement pu vivre confortablement sans éveiller le moindre soupçon s'il n'avait pas décidé d'ouvrir un club d'arts martiaux en Floride et d'y enseigner. Cette décision a mis au jour l'illégitimité de sa demande d'indemnisation.

Le Daily Mail rapporte que Christopher Santora, substitut du procureur, a souligné que M. Hurtado affichait sur YouTube des vidéos de lui-même pratiquant des arts martiaux, et qu'il avait pris l'avion au moins 18 fois entre 2006 et 2013, alors qu'il disait être trop déprimé pour voyager ou travailler.

Comme l'enquête du procureur de Manhattan permet de le constater, les médias sociaux peuvent être des outils précieux dans les cas de fraudes, ou d'incapacité physique ou psychique.

En juillet 2012, LexisNexis Risk Solutions publiait le rapport d'un sondage mené auprès de 1 200 participants sur l'impact des médias sociaux dans les enquêtes criminelles.

« Quatre répondants sur cinq ont déclaré utiliser divers réseaux sociaux pour les aider dans leurs enquêtes, a indiqué LexisNexis, notamment pour identifier des gens et des lieux, découvrir des activités criminelles et recueillir des preuves. Facebook et YouTube sont les plateformes les plus fréquemment utilisées. »

Fait intéressant, « 87 % des mandats de perquisition s'appuyant sur des médias sociaux pour établir la cause probable d'un crime sont jugés valides en cour. »

Les enquêteurs en matière de fraude devraient consulter les réseaux sociaux. Malgré les innombrables mises en garde publiées dans les médias sur les dangers associés à la mauvaise utilisation des réseaux sociaux, beaucoup de gens continuent d'afficher des photographies ou des commentaires inappropriés sur le Web, surtout des gens qui ont des tendances narcissiques, un trait présent chez beaucoup de fraudeurs.

En 2013, une étude de l'Université du Michigan, Computers in Human Behavior, a démontré que chez les jeunes et les adultes d'âge moyen, il y a une corrélation entre avoir un nombre élevé d'affichages dans Facebook et Twitter et des tendances narcissiques plus prononcées que la normale. Selon un chercheur, « Facebook sert de miroir aux adultes narcissiques ».

Quand les fraudeurs des programmes d'aide mis en place pour les victimes du 11 septembre se regardent dans le miroir, voient-ils la consternation que provoquent leurs crimes chez le commun des mortels? Souhaitons-le. Peut-être s'exprimeront-ils sur le sujet dans les médias sociaux...

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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