Un arnaqueur mis au régime

Après une série de procès et d’appels, Kevin Trudeau est enfin condamné à dix années de prison pour avoir fraudé les innombrables acheteurs de ses livres sur les régimes amaigrissants


À 51 ans, Kevin Trudeau, un des plus célèbres présentateurs de produits à la télévision américaine, a tenté en mars dernier, à Chicago, de convaincre le juge Ronald Guzman de se montrer clément dans la détermination de sa sentence.

M. Trudeau avait été reconnu coupable d’avoir escroqué les innombrables acheteurs de son livre, The Weight Loss Cure “They” Don’t Want You to Know About (Le régime amaigrissant qu’« ils » veulent vous cacher). Ce beau parleur est devenu célèbre et très riche grâce à des infopublicités diffusées au début des années 2000, dans lesquelles il vendait son livre sur un régime amaigrissant, ainsi que d’autres ouvrages sur les cures naturelles et les solutions à l’endettement.

Le message au cœur de ses livres : « ils » ou FDA, c’est-à-dire la Food and Drug Administration et le secteur pharmaceutique ont caché des informations au public pour protéger les profits de l’industrie. Dans son livre sur les cures naturelles, M. Trudeau alléguait que s'il ne fournissait des informations sur aucune cure spécifique, c'est parce que la FDA lui aurait interdit d’en publier.

Il a su profiter de la confiance grandissante du public à l’égard des remèdes naturels et exploiter la méfiance généralisée envers l’appareil gouvernemental et les grandes sociétés pharmaceutiques. C’est cette combinaison efficace qui lui a permis de vendre des millions de livres. Toutefois, ses écrits ont attiré l’attention des autorités fédérales américaines, et ils ont été critiqués par des professionnels de la santé, pour qui de nombreuses affirmations de M. Trudeau n’avaient aucune valeur scientifique. Les problèmes juridiques, d’ordres pénal et civil, ont alors déferlé, dont une action intentée par la Federal Trade Commission (FTC).

En 1998, la FTC a accusé M. Trudeau d’avoir fait des déclarations fausses et trompeuses dans des infopublicités où il prétendait que des produits pouvaient « entraîner une perte de poids considérable, permettre de vaincre l’héroïnomanie, l’alcoolisme et le tabagisme, et donner une mémoire photographique ». L’affaire a finalement été réglée en 2004 : M. Trudeau a accepté de payer une amende de 500 000 $ US.

En 2003, la FTC a aussi intenté une poursuite contre M. Trudeau devant un tribunal de l’Illinois. Elle lui reprochait d’avoir affirmé à tort que le « calcium de corail suprême » pouvait guérir le cancer. En juillet 2003, M. Trudeau a accepté de ne plus diffuser cette affirmation, mais il a toutefois fait fi de cette entente et a donc été reconnu coupable d’outrage au tribunal en 2004. La FTC lui a imposé une amende de 2 M$ US et lui a interdit à vie de présenter, produire ou diffuser des infopublicités sur tout type de produits, de services ou de programmes autres que des infopublicités véridiques sur des publications informatives. Encore une fois, M. Trudeau a choisi de continuer la promotion de ses livres, apparemment motivé par ce qu’il prétendait être une tentative de la part des autorités de l’empêcher de publier la vérité. Selon la poursuite, ses infopublicités ont été diffusées au moins 32 000 fois. C’en était trop.

En 2007, il a été reconnu coupable d’outrage au tribunal relativement à l’ordonnance de 2004, et condamné à une amende de 37,6 M$ US, soit une estimation du montant payé par les consommateurs pour le livre sur le régime amaigrissant vendu dans le cadre des infopublicités. M. Trudeau a interjeté appel. En novembre 2011, la cour d’appel a confirmé le jugement de 2007 et a ajouté que M. Trudeau devait déposer une caution de 2 M$ US avant de pouvoir se lancer dans d’autres infopublicités. Ce dernier a alors annoncé qu’il n’avait d’autre choix que de déclarer faillite. La poursuite, soulignant son mode de vie toujours opulent, croyait plutôt qu’il avait caché des actifs considérables à l’étranger. N’ayant donc pas payé ses amendes, M. Trudeau a été reconnu coupable d’outrage criminel en novembre 2013.

Environ quatre mois plus tard, devant le juge Guzman, il a prononcé le boniment le plus important de sa vie (vêtu de la combinaison orange des prisonniers). Il a affirmé être un autre homme et a présenté ses excuses pour toutes ces années de fausses représentations.

Il a dit avoir connu un « renouveau » pendant son incarcération, inspiré par la méditation, la prière et des livres de croissance personnelle. « Pendant les quatre derniers mois, j’ai perdu amour-propre, mépris, arrogance, fierté, et je suis reconnaissant de ce changement. Si un jour je refais une infopublicité, je promets qu’il n’y aura ni exagérations, ni boniments, ni mensonges. »

Pour établir la peine de M. Trudeau, le juge a peut-être tenu compte de l’augmentation alarmante, aux États-Unis (et au Canada), des fraudes en matière de perte de poids. En janvier 2014, la FTC avait déjà accusé quatre sociétés d’avoir commercialisé des produits amaigrissants de façon trompeuse. Ces sociétés affirmaient que l’on pouvait perdre des kilos simplement en utilisant leurs additifs et compléments alimentaires ainsi que leurs crèmes pour la peau.

Selon le New York Times, ces quatre sociétés (Sensa Products, L’Occitane, HCG Diet Direct et LeanSpa) ont convenu avec la FTC de verser collectivement 34 M$ US pour rembourser les consommateurs, mais elles n’ont ni reconnu ni nié leur faute.

Le New York Times a souligné que le secteur de l’amaigrissement avait « connu une explosion ces dernières années » et que les consommateurs américains « dépenseraient environ 66 G$ US en 2014 pour des boissons-diètes, des compléments alimentaires et d’autres produits visant à faire perdre du poids ».

Les Canadiens dépensent au moins 6 G$ par année en opérations, pilules, régimes et substituts de repas, rapportait le Toronto Star en 2011. « Près du tiers est dépensé par les personnes les plus à risque : celles qui sont médicalement obèses. Une clinique de chirurgie propose un amaigrissement “en mode pilote automatique”; une autre entreprise suggère une hormone orale et un régime sévère devant “reprogrammer le métabolisme” et “faire fondre” une livre de gras par jour. »

Le docteur Arya Sharma, de Calgary, spécialiste en obésité, a déclaré au Toronto Star que « l’anarchie règne dans le secteur de l’amaigrissement, ce qui laisse la porte ouverte aux profiteurs ».

En 2011, aux États-Unis, la fraude en matière d’amaigrissement représentait 13 % des allégations de fraude présentées à la FTC, indiquait le Times, soit plus du double que dans toute autre catégorie de fraude. La FTC s’y est attaquée par une série d’opérations aux noms bien choisis, rapportait le journal.

Ainsi, l’opération Tour de taille (Operation Waistline), en 1997, ciblait sept sociétés faisant de la publicité pour des produits divers, tels que des semelles amaigrissantes. L’opération Gros mensonge (Big Fat Lie), en 2004, a donné lieu à des accusations de commercialisation trompeuse contre six sociétés, dont l’une vendait des pilules amaigrissantes qui contenaient de l’asphalte népalais (une pâte qui suinte des falaises himalayennes en été) et qui faisaient prétendument perdre 37 livres en huit semaines sans restrictions alimentaires.

Manifestement, le juge Guzman n’allait pas croire M. Trudeau lorsque celui-ci disait ne plus être un charlatan. Il n’a pas non plus retenu l’argument de son avocat, selon lequel la perte maximale de chacune des victimes correspondait au prix du livre, soit une trentaine de dollars.

Le juge Guzman a qualifié M. Trudeau de « profiteur impénitent, inlassable et incontrôlable, qui a escroqué pendant 30 ans des gens sans méfiance ». Il a même souligné que M. Trudeau avait utilisé le numéro d’assurance sociale de sa propre mère dans un stratagème. Pour lui, M. Trudeau est « profondément malhonnête » et était « déterminé à tromper les autres pour s’enrichir ». La voix tremblante de colère, le juge a ajouté que M. Trudeau avait « traité les ordonnances de la cour fédérale comme de simples suggestions ou comme des obstacles à contourner, voire à ignorer ».

Il a ensuite prononcé une sentence qui aurait été improbable au Canada : dix ans d’emprisonnement. Le châtiment peut sembler dur, mais il semble tout aussi justifié, vu les sommes que M. Trudeau (qui n’avait aucune formation pertinente) a réussi à extorquer à des gens qui voulaient désespérément perdre du poids ou qui pensaient avoir trouvé un remède contre une terrible maladie. Il a exploité ces gens et a compromis la santé de nombreuses personnes. Un tel crime méritait une punition plus sévère qu’une simple tape sur les doigts.

On ne peut perdre du poids qu’en suivant un régime, en faisant de l’exercice ou en subissant une intervention chirurgicale. Certes, certains médicaments « naturels » peuvent être bénéfiques, mais il est difficile de les distinguer des remèdes de charlatans. M. Trudeau ne se souciait ni de l'exactitude ni des conséquences de ses déclarations alarmistes. Il a maintenant dix ans pour y réfléchir.

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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