Précarité : Nouveau visage de l’emploi

L’instabilité règne sur le marché de l’emploi : le temps partiel se généralise, les avantages sociaux s’effritent. Mais pour mesurer la gravité de la situation, accordons-nous sur la définition de la « précarité », conseille l’auteur d’un nouveau rapport de CPA Canada.

Les moins de 65 ans sont bien placés pour le savoir : la précarité se généralise dans le monde du travail. Au déclin de secteurs d’envergure, comme la fabrication, s’ajoute l’essor des technologies (Internet, intelligence artificielle), qui ébranle la pérennité des postes de qualité, occupés par la classe moyenne. Si bien que le marché de l’emploi, où l’instabilité se confirme, n’offre guère de garanties sur l’avenir, même à court terme. Rémunération, avantages, garanties : compte tenu des nouveaux arrangements de travail, nous avons perdu au change, par rapport aux générations précédentes. Ce nouveau visage de l’emploi a de profondes répercussions. Francis Fong, économiste en chef pour CPA Canada, a récemment signé un rapport sur ce sujet, intitulé Le travail précaire au Canada : qui sont les personnes réellement à risque? Nous nous sommes entretenus avec lui.

Pourquoi s’intéresser à la question de l’emploi précaire?

C’est un sujet que j’ai commencé à étudier il y a six ou sept ans, quand j’ai remarqué qu’après la dernière crise économique, le chômage des jeunes restait plus élevé que la normale. Mais la question de la précarité s’inscrit dans un débat bien plus large sur l’avenir du travail. Nous connaissons les effets de l’automatisation sur les emplois traditionnels dans les secteurs manufacturiers, forestiers et miniers, par exemple. Mais nous assistons à l’automatisation de branches d’activité qui reposent sur les savoirs ou les services, comme le commerce de détail ou les transports.

La précarité est-elle à redouter? Un emploi précaire peut aller de pair avec un revenu élevé. Pensons aux consultants, aux courtiers en valeurs mobilières.

De mon point de vue, la précarité devrait toujours être considérée comme négative. Le problème, c’est que nous ajoutons à la catégorie des travailleurs précaires certains professionnels qui n’en relèvent probablement pas. Comme vous l’indiquez, un contractuel qui gagne très bien sa vie, comme certains consultants informatiques, peut toucher un salaire à six chiffres en cumulant les missions de quelques mois, sans savoir exactement quel sera son calendrier de travail. Il n’y a sans doute guère lieu de se préoccuper de sa situation. Mieux vaut tourner le regard vers ceux qui composent avec autant d’incertitude que lui, mais qui sont marginalisés.

Donc, à des fins d’étude économique, vous souhaitez restreindre la définition de l’emploi précaire.

Oui. La définition actuelle du travail précaire, bien trop large, n’a guère d’utilité sur le plan des politiques. Pourquoi? Parce qu’on veut englober quiconque est touché par précarité. Pour l’instant, les données sur le marché de l’emploi ne font référence qu’aux travailleurs à temps partiel, aux contractuels et aux travailleurs temporaires, ce qui nous donne tout de même un point de départ pour évaluer la précarité. Avec ce rapport, nous essayons de montrer qu’avant de réfléchir aux mesures à prendre pour épauler les travailleurs précaires, il faudrait se faire une idée plus précise des paramètres réels de la précarité. Ce dont nous avons besoin, ce sont des données solides sur les travailleurs précaires, recueillies régulièrement, conformément à une définition juste.

Vous avez repéré trois secteurs marqués par des hausses disproportionnées du travail temporaire et à temps partiel : information, culture et loisirs; hébergement et services de restauration; et services d’enseignement. Des branches d’activité précaires, par définition?

Ce que j’essayais de démontrer avec ces statistiques, c’est que nous confondons le travail précaire et le travail à temps partiel ou le travail temporaire. La part du travail à temps partiel n’augmente peut-être pas dans l’ensemble de l’économie, mais elle croît dans certaines branches d’activité. Peut-être sont-elles plus précaires qu’on le pensait. Mais l’incertitude subsiste : la part du travail à temps partiel a grimpé de 10 % ou presque dans certains secteurs, mais comment savoir si c’est un signe de précarisation sans définition claire?

Vous faites aussi état d’une tendance préoccupante pour les Canadiens de moins de 25 ans.

Si l’on prend les enfants des baby-boomers, à savoir la génération Y, on constate qu’un grand nombre d’entre eux se disputent un nombre limité d’emplois bien rémunérés. Par conséquent, certains en sortent perdants. Ils se retrouvent en situation précaire, et avoir fait des études postsecondaires n’y change rien. Dans mon rapport, je fais même remarquer que chez les 20 24 ans, l’augmentation du travail à temps partiel touche davantage les plus instruits. 

Dans vos recherches, avez-vous constaté que le gouvernement cherchait à redéfinir l’emploi précaire?

Je pense que dans le débat sur les politiques, on est déjà passé à la recherche de solutions. La plupart des discussions sur la question portent sur les changements à apporter à l’assurance-emploi pour l’adapter aux mutations du marché du travail, ou sur le revenu minimum comme solution possible. Si nous avions des certitudes sur la situation (quels travailleurs sont touchés, où se trouvent-ils, dans quel secteur évoluent-ils?), le débat deviendrait d’autant plus utile. 

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