La durabilité de la mondialisation : Entretien avec Janice Gross Stein

Janice Gross Stein, universitaire renommée qui prononcera une allocution lors du congrès UNIS le 18 septembre prochain, nous fait part de ses réflexions sur les défis qui attendent notre économie mondiale, dans laquelle tout est interrelié.

Maître-mot pour les gouvernements et les entreprises au cours des dernières décennies, la mondialisation a subi quelques revers ces deux dernières années. Dans l’allocution qu’elle prononcera lors du congrès UNIS le 18 septembre 2017 à Ottawa, Janice Gross Stein, universitaire renommée, fondatrice et directrice du Centre Munk d’études internationales de l’Université de Toronto, et professeure en gestion de conflits au département de sciences politiques de l’Université de Toronto, traitera de la durabilité de la mondialisation et de ce qui se profile à l’horizon sur les plans politique et économique. À la mi-août, CPA Canada s’est entretenue avec elle pour avoir un avant-goût de son intervention.

Votre allocution s’intitule «La durabilité de la mondialisation». Qu’est-ce qui vous fait croire que la mondialisation est durable?

En fait, il faudrait reformuler ce titre sous forme de question : la mondialisation est-elle durable? Depuis 25 ans, nous connaissons une période d’hypermondialisation marquée par l’explosion des échanges internationaux, l’abolition des barrières tarifaires et non tarifaires, et l’élimination de nombreux obstacles à la circulation des biens, des services et des idées. Ceux dont la carrière a débuté il y a moins de 25 ans n’ont pas connu d’autre environnement économique. Mais quand on y regarde de plus près, on constate que la mondialisation n’a pas suivi une évolution linéaire. Au contraire, elle s’est accélérée pendant un certain temps, puis est restée au point mort, a parfois régressé et stagné, et mis plusieurs dizaines d’années à revenir au même niveau. La grande question est la suivante : avons-nous atteint un moment charnière?

On a effectivement l’impression que la mondialisation s’essouffle depuis quelques années. Le Brexit, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, l’échec du Partenariat transpacifique (PTP) : pourquoi ces événements sont-ils tous arrivés à peu près à la même période?

Le PTP n’a pas échoué. Il est vrai que Trump, dès les premiers jours de son mandat, a annoncé le retrait des États-Unis. Notons cependant que le Japon et le Chili continuent à travailler pour que l’accord de libre-échange se concrétise sans la participation des États-Unis. Or, même s’ils réussissent, il s’agira d’un accord bien plus modeste, tant politiquement qu’économiquement, que celui souhaité par le président Obama.

Pourquoi le Brexit et l’élection de Trump? La Grande-Bretagne et les États-Unis étaient à l’avant-garde du néolibéralisme et du mouvement de pression pour la déréglementation, chez eux comme à l’étranger. Les révolutionnaires Thatcher et Reagan croyaient qu’en réduisant la réglementation chez eux, ils stimuleraient la productivité et obtiendraient un avantage concurrentiel sur les marchés mondiaux. À long terme, à mesure que les économies exploiteraient leurs avantages respectifs, tout le monde y gagnerait. Tout cela est très beau sur papier, mais la politique est un jeu qui se joue à court terme.

Les États-Unis ont perdu des millions d’emplois ouvriers au profit de la Chine, et il va sans dire que les travailleurs qui se sont retrouvés au chômage ne sont pas tous allés travailler comme programmeurs informatiques dans la Silicon Valley. À peu près la même chose s’est produite dans le paysage industriel de la Grande-Bretagne. Le Brexit et l’arrivée au pouvoir de Trump sont les conséquences de l’hypermondialisation et du degré élevé d’intégration des chaînes d’approvisionnement à l’échelle mondiale. Il est assez ironique de constater qu’aujourd’hui la Chine est une puissance économique satisfaite de son sort, qui désire avant tout préserver le statu quo, alors que les États-Unis, sous la présidence Trump, représentent une puissance révolutionnaire, déterminée à changer les règles de l’échiquier mondial.

Ce que l’on décrit souvent comme «l’ordre libéral international» est en déclin. Selon vous, combien de temps cela durera-t-il? Est-ce temporaire, ou une transformation plus profonde est-elle en train de s’opérer?

Il s’agit d’une transformation économique fondamentale. Les gouvernants des pays développés vont devoir s’intéresser davantage à ceux qui ont perdu des plumes à la suite de l’hypermondialisation. Il va falloir qu’ils portent, aux priorités économiques et sociales nationales, une attention plus grande qu’au cours des 25 dernières années. Il faudra investir massivement pour reformer les travailleurs et réinventer le monde du travail, sans les secteurs manufacturiers traditionnels qui ont fait naître la classe moyenne. À l’heure où les technologies transforment le travail, comment les gouvernements feront-ils pour assurer la pérennité de la vaste classe moyenne, dont le rôle a été si essentiel à la démocratie?

Si l’on recule de 30 ou 40 ans, on s’aperçoit que le Canada n’était pas vraiment un chantre de la mondialisation : en 1988, l’accord de libre-échange avait constitué l’enjeu des élections. Aujourd’hui, pourtant, nous comptons parmi les plus fervents apôtres du libre-échange et des économies intégrées. Comment expliquer ce changement?

Lorsque la mondialisation a pris son essor, le Canada a été confronté à un choix : rester à l’écart d’une économie mondiale intégrée, ce qui n’était pas très tentant, ou se joindre aux chaînes d’approvisionnement nord-américaines, centrées aux États-Unis, qui étaient alors l’épicentre de l’économie mondiale. Le choix était clair. Aujourd’hui, notre industrie automobile est profondément intégrée aux chaînes d’approvisionnement mondiales, de même que la plupart de nos entreprises concurrentielles à l’échelle mondiale. Notre avenir économique, à savoir notre capacité à conserver les emplois et à en créer de nouveaux, repose sur ces chaînes d’approvisionnement. Rien d’étonnant à ce que notre gouvernement s’engage dans une lutte acharnée pour défendre l’ALENA contre le néomercantilisme de Donald Trump.

Quel est le poids du Canada dans ce combat contre le néomercantilisme du gouvernement des États-Unis?

C’est un combat difficile, mais le Canada a de nombreux alliés aux États-Unis, dont les gouverneurs des États qui exportent abondamment au Canada et de grandes entreprises qui font partie des chaînes d’approvisionnement de l’ALENA. Notre gouvernement a fait un travail extraordinaire afin de mobiliser un large groupe non partisan de chefs de file des secteurs public et privé pour plaider notre cause partout aux États-Unis. Le combat n’est donc pas si inégal qu’il y paraît.

Quel rôle le Canada peut-il et doit-il jouer à l’avenir en ce qui concerne le développement des relations économiques mondiales?

Le Canada est une petite puissance économique, donc sa marge de manœuvre est limitée. Il faut bien sûr préserver et promouvoir un ALENA moderne qui soit adapté à l’économie numérique du 21e siècle; cela constitue une priorité. Ensuite, nous devrions encourager la réforme continue des services financiers mondiaux, un domaine où nous avons du poids.

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