Vers un monde plus vert : Entretien avec Sheila Watt-Cloutier

Sheila Watt-Cloutier, leader inuite, militante écologiste et candidate au prix Nobel, qui prononcera une allocution au congrès UNIS le 18 septembre prochain, nous parle de la façon de construire une économie plus durable.

Nous vivons dans un monde toujours plus branché. Ce fait constitue une force positive pour beaucoup d’entre nous, mais il s’accompagne aussi d’énormes défis pour l’environnement à l’échelle mondiale et les modes de vie traditionnels. Dans son allocution au congrès UNIS le 18 septembre 2017, à Ottawa, Sheila Watt-Cloutier, militante écologiste, auteure et candidate au prix Nobel, décrit la menace que représente la mondialisation pour son peuple inuit et indique la voie à suivre pour un avenir plus durable. CPA Canada a eu un avant-goût de son allocution à la mi-août.

Le «développement durable» et la «mondialisation» représentent deux des grands thèmes du congrès UNIS. Pensez-vous que ces deux concepts sont compatibles? Peut-on évoluer vers un environnement et une économie plus mondialisés tout en assurant un développement durable?

Je ne crois pas que nous ayons vraiment le choix. Et grâce à ces connexions qui nous relient désormais, de remarquables relations fructueuses se sont développées dans le milieu des affaires. Beaucoup fonctionnent bien. Selon moi, il faut simplement trouver les bonnes façons de bâtir ensemble un développement durable. Il s’agit de déterminer quels types d’entreprises nous allons créer désormais, maintenant que nous savons que nous avons concentré tous nos efforts sur des choses nocives pour la planète. Alors, si nous parvenons à redéfinir les entreprises – autrement dit, à les remplacer par des organisations plus écologiques –, oui, nous réussirons. 

L’une des initiatives mondiales mises de l’avant pour trouver un terrain d’entente sur le développement durable – l’accord de Paris sur le climat – est compromise en raison du retrait des États-Unis. La Grande-Bretagne négocie aussi sa sortie de l’Union européenne, qui tente aussi de promouvoir l’adoption de solutions communes pour répondre aux défis environnementaux. Comment expliquer, selon vous, ce recul actuel de la coopération mondiale?  

Je crois que la majorité des gens sont toujours en faveur de l’accord de Paris, alors je ne suis pas trop inquiète. Bien sûr, les États-Unis sont un acteur important sur la scène internationale, mais ce n’est pas le seul pays qui peut piloter ces initiatives. Quelle occasion en or pour le Canada de commencer à prendre les choses en main. On n’en entend pas suffisamment parler dans les médias, mais même de gros pollueurs en raison de leur industrie du charbon – pensons à des pays comme la Chine – commencent à intervenir sur divers fronts, avec les voitures électriques entre autres. Alors, s’ils font leur part et que l’Inde suit leur exemple, alors je crois qu’il y a encore lieu d’être optimiste.

Vous avez beaucoup parlé et écrit sur le lien entre changement climatique et droits de la personne, notamment en ce qui concerne le peuple inuit. Quand et comment avez-vous commencé à prendre conscience de l’importance de ce lien?

Nous en sommes conscients depuis de très nombreuses années. Ce n’est pas seulement le changement climatique qui a eu une incidence dans les années passées sur notre mode de vie et notre chaîne alimentaire, ce sont aussi les toxines qui ont fini par s’infiltrer dans celle-ci et par empoisonner nos corps et le lait de nos mères dans les années 1980. Le monde s’est brusquement aperçu que tout était interrelié. Je travaillais déjà à ces enjeux bien avant de commencer à m’intéresser plus particulièrement au changement climatique : nulle part dans le monde trouve-t-on une région où les toxines dans l’alimentation et le changement climatique sont aussi liés qu’en Arctique. Ce n’est pas comme si j’avais soudainement eu une révélation – nous l’avons toujours su –, mais le phénomène a pris de l’ampleur. En même temps, on a vu aux États-Unis des équipes juridiques commencer à établir ce lien entre les incidences juridiques du changement climatique et les droits de la personne. Ces équipes avaient entendu parler de mon travail concernant la convention sur les POP (polluants organiques persistants), en vertu de laquelle 100 pays ont accepté d’interdire les substances qui empoisonnaient notre chaîne alimentaire. Elles ont communiqué avec moi pour me dire : «Nous aimerions lancer une pétition ciblant l’inaction des États-Unis face à la grave menace du changement climatique. Pouvons-nous discuter de l’idée ensemble?»

Vous avez occupé pendant plusieurs années la fonction de présidente internationale du Conseil circumpolaire inuit (CCI), où vous représentiez les Inuits de Russie, d’Alaska, du Canada et du Groenland. Quels enseignements avez-vous tirés de cette expérience de collaboration transfrontalière pour trouver un terrain d’entente?

Le CCI a été créé en 1976 par un Alaskien (Eben Hopson) en réaction aux déversements d’hydrocarbures survenus à l’époque au large des côtes de l’Alaska. Comme les Inuits constituent une très petite population à l’échelle mondiale – nous ne sommes que 165 000 –, il lui semblait donc important que nous unissions nos efforts et que nous fondions un organisme fédérateur pour faire entendre notre voix. J’ai beaucoup appris de cette expérience. C’était un formidable véhicule qui m’a permis d’apprendre comment le monde pense et fonctionne, d’acquérir une vue d’ensemble et de comprendre non seulement l’énorme défi qui nous attend, mais aussi le potentiel que nous avons de rassembler les populations autour de choix judicieux. Quel que soit l’endroit sur la planète où ont lieu ces rencontres, on parle toujours des glaces et des ours polaires, et trop rarement de la dimension humaine. Quand nous avons discuté du problème des toxines et de la convention sur les POP, je crois que cela a donné un visage plus humain à ces sujets pour beaucoup de gens.  

Vous vous êtes montrée critique à l’égard des industries extractives – minière, pétrolière et gazière – et de leur impact sur le Nord. Quelle serait, selon vous, une solution viable pour le développement du Nord qui respecterait les communautés autochtones?

Nous n’avons pas encore commencé à tirer parti de la remarquable ingéniosité que nous avons à offrir, ce que j’appelle l’harmonisation culturelle – c’est-à-dire ces connaissances culturelles que nous possédons et qui peuvent nous aider à protéger notre mode de vie, notre territoire et notre environnement, au lieu de les détruire. On note déjà cette préoccupation chez les membres de la jeune génération dans les films qu’ils réalisent, dans les arts d’interprétation qu’ils pratiquent, dans les bijoux qu’ils confectionnent et dans les superbes produits qu’ils conçoivent. Ils sont durables. Ils sont écologiques. J’espère qu’un jour, je pourrai m’asseoir et développer davantage ces idées fondées sur les principes et valeurs que j’ai énoncés dans mon livre. Les possibilités sont là, mais nous devons d’abord nous occuper des indicateurs sociaux et sanitaires. 

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Avertissement

Les vues et opinions exprimées dans cet entretien sont celles de la personne interviewée et ne représentent pas nécessairement celles de CPA Canada.

À propos de l’auteur

CPA Canada